samedi 18 février 2017

Curieuses annonces

 A plus d’un titre
Les journalistes sont des êtres extraordinaires. Ils caressent ou tutoient parfois des sommets de comique, l’air de rien, sans paraître y penser. C’est une manière d’art.
On apprenait ainsi il y a quelques jours qu’aux Etats-Unis, lors d’un tournoi de tennis où était présente une équipe allemande, un « chant nazi » avait été entonné en lieu et place de l’hymne national de nos tudesques voisins. En ces temps de trumpomanie ou de trumpophobie, rien de tel pour insister sur la balourdise américaine.
C’était du moins ce que nous indiquèrent les titres de quelques journaux. Renseignements pris, l’erreur avait consisté à chanter le couplet « Deutschland, Deutschland über alles »[i], bien connu depuis 1844 et retiré en 1952 de cet hymne. Il est vrai qu’entre-temps le goût de paraître envahissant avait passé aux Allemands. Notons que cet hymne est chanté sur un timbre composé par Josef Haydn en 1797, ce qui n’est pas rien (et ce qui n’est pas nazi non plus grâce à Dieu).
Si j’étais un instant tenté par un manque de charité, j’appliquerais volontiers à nos amis les journalistes ce titre relevé dans le Figaro cette semaine : « Si les babouins avaient un cerveau plus développé, ils pourraient parler ». Mais ne cédons pas à la tentation, car l’article portant cet admirable titre contenait peut-être, qui sait, d’intéressantes informations sur la structure cérébrale des vaillants babouins, et contentons-nous de remarquer que si les serpents avaient des pattes, ils trotteraient peut-être avec une certaine élégance.
Les journalistes vont à la messe !
La plaisanterie est facile : quand un candidat à la présidentielle se rend sur l’île de la Réunion, il va de soi que celle-ci devient la Réunion électorale. C’est dans ce cadre que M. Fillon s’y trouvait il y a quelques jours, notamment le 12 février. Comme c’était un dimanche, M. Fillon s’est rendu à la messe. Miracle : les journalistes l’y ont suivi ! Ils ont été paraît-il fort impressionnés de ce que la lecture de l’Evangile se rapportât tant aux déboires de M. Fillon : « tu ne t’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou. » Ils n’ont, semble-t-il, retenu que cette parole. Peut-être en est-il qui ont cru que le prêtre avait choisi ce texte exprès pour faire honte à M. Fillon…
Si c’est le cas, ils feront bien d’ouvrir un missel ou de se renseigner auprès de personnes plus au fait qu’eux pour apprendre que c’était l’Evangile[ii] lu dans toute l’Eglise catholique ce sixième dimanche du temps ordinaire (année A). S’ils voulaient bien savoir quelle richesse contient ce passage ! Il s’agit de beaucoup plus de taper sur les doigts d’un banal politicien français. L’eussent-ils d’ailleurs remarqué si M. Fillon s’était aussi discrètement que possible rendu à la messe à Sablé-sur-Sarthe ?
M. Fillon a peut-être rougi, tiqué ou blêmi. Qu’importe ! Nous avons probablement tous de quoi le faire en entendant ces paroles. Cela va bien plus loin, bien plus profondément dans l’âme de chacun que ce que certains semblent imaginer.
Alors, de grâce, n’assaisonnez pas trop les Evangiles à la mode de quelque passagère circonstance politicienne.
Affiches romaines
Les habitants du Vatican étant des êtres humains, il arrive que, même sur cette auguste colline, quelques-uns aient de quoi rougir. Ceux, par exemple, qui ont affiché sauvagement, çà et là dans Rome, des affiches représentant le pape François faisant la moue, au-dessus de cette apostrophe :
« Eh France' [diminutif de Francesco], tu as placé sous tutelle des congrégations, tu as viré des prêtres, tu as décapité l'Ordre de Malte et les Franciscains de l'Immaculée, tu as ignoré des cardinaux... Mais où est ta miséricorde ? »
Il faudrait faire deux ou trois remarques aux instigateurs de cette aimable campagne. Pour commencer, ces affiches sont fort laides ; l’Italie nous a habitués à plus de beauté. Ensuite, vu leur teneur leurs auteurs (qui ont préféré garder l’anonymat) se disent certainement catholiques ; or de tels procédés rappellent ceux dont usa un certain Martin Luther en 1517, en moins courageux toutefois : Luther, au moins, revendiqua ses paroles et ses actes ; si cela se trouve, des égarés auront applaudi à cette campagne après avoir reproché au Pape son voyage de Suède à la Toussaint. Enfin, dans certains milieux se voulant catholiques mais ne manifestant que peu de respect pour ce pape-là, on estime qu’il « divise » l’Eglise ; et que pense-t-on de pareilles affiches dans de tels milieux, en matière de division ? Que ces gens veuillent bien ouvrir les yeux et se demandent quel est le nom qu’on donne communément à celui qui a pu inspirer pareilles sottises.
Quant au pape, ils verront certainement où est sa miséricorde, quand ils auront humblement reconnu leurs errements.
Identitaires (bis)
J’avoue avoir éprouvé quelques scrupules il y a une semaine en écrivant, puis en postant ma modeste recension du livre d’Erwan Le Morhedec, Identitaire, le mauvais génie du christianisme[iii]. C’est que j’avais tendance à voir le triste phénomène abordé dans ce livre circonscrit à quelques sites internet aussi groupusculaires qu’agressifs. Or, quelle ne fut pas ma surprise, dimanche dernier, après la messe, d’être abordé par un quinquagénaire de bonne coupe qui rôdait à quelque distance des grilles de l’église. Il me tendit un tract et me parla brièvement de TV Libertés, chaîne de télévision « catholique et patriote » diffusée sur Internet.
Le tract est éloquent : il nous présente « la télévision des familles et des traditions ». Rien que cela ! S’ensuit une liste de programmes mentionnant les noms de quelques invités pas effrayants, ainsi que ceux, quelquefois moins rassurants, des animateurs. Bon, si MM. Martial Bild, Jean-Yves Le Gallou, Gilbert Collard et alii sont désormais des autorités spirituelles… Je crois que je m’en tiendrai aux prêches (excellents, en général) de mon curé. Et merci à ces gens de ne pas trop distraire d’innocents paroissiens[iv].
Le vrai visage du libéralisme
On apprenait il y a peu qu’une association d’inspiration catholique venait de perdre un procès contre une entreprise qui, par le biais d’un site Internet, permet de faire des « rencontres extra-conjugales » et ne se prive pas de faire régulièrement des campagnes d’affichage sur la voie publique. L’avocate de ces marchands d’adultère s’en est réjouie : « C'est la victoire de la liberté d'expression sur ces bigots animés d'une volonté de censure », a-t-elle cru bon de déclarer[v].
Rien de plus logique de nos jours que ce dénouement (provisoire ?) : nous vivons des temps de libéralisme ; qu’importent la morale, le code civil, la vie des couples et des familles, s’ils sont autant d’obstacles à un juteux marché, m’argent à gagner devant être la mesure de toutes choses ?
On tient souvent à distinguer, au moins en France, libéralisme économique, libéralisme des mœurs et libéralisme politique. Or ils font un excellent ménage (à trois), usant toujours contre leurs adversaires du même discours gentillet : vous êtes des bigots, des tartufes, des ennemis de la liberté ; vous êtes pleins de fiel et de haine ; vous êtes des réacs (ou des communistes, au choix, selon le penchant du gentil libéral qui s’apprête à détruire ce qui vous paraît précieux).
Les libéraux les plus extrêmes et les plus conséquents, s’ils sont à court d’arguments, se réfèreront à la Révolution française et à la fameuse maxime de Saint-Just : « pas de liberté pour les ennemis de la liberté »[vi]. C’est par exemple le cas avec l’adoption « définitive » de la loi sur le « délit d’entrave à l’IVG »[vii].
Tout cela se tient, en somme. Je préfère être un bigot.


[i] De la Meuse au Memel, de l’Adige… Il fut un temps où les Allemands avaient les idées un peu trop larges au goût de leurs voisins…
[ii] Mt 5, 17-37.
[iii] Voir ici.
[iv] Je n’éprouve cependant aucun ressentiment envers le monsieur qui me tendit ce tract. Après tout, ce tract proclame « Enfin une télévision qui vous ressemble » : avec mon imperméable kaki, mes souliers anglais à doubles semelles, mes cheveux courts, mon air hébété et rougeaud, il se peut que j’aie été pris pour un amateur potentiel…
[v] Voir ici dans Le Figaro, par exemple.
[vi] Cette phrase fait toujours un peu trembler les plus raisonnables (c’est-à-dire les plus trouillards) des bourgeois libéraux. Ils savent bien que « la liberté » s’entend ici par la conception qu’en a celui qui prononce la phrase. C’est pourquoi ils préfèreront toujours, en matière de Révolution française, vanter la loi Le Chapelier ou se souvenir avec tendresse du calendrier républicain, qui ne comptait qu’un jour de repos par décade : ah, mon bon monsieur, quel bel exemple ! les ouvriers se tournaient sans doute un peu moins les pouces !
[vii] J’ai déjà radoté sur le sujet il y a environ deux mois, ici et .

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