samedi 8 juillet 2017

Drôles de dieux

Le monde moderne, si épris de sa sécularisation, souffre d’un vide spirituel qu’il comble comme il peut. Diverses idolâtries ont été essayées, du culte des vedettes de cinéma ou de la chanson à celui des hommes exceptionnels, en passant par ceux de l’argent ou de la force destructrice, sans oublier les engouements partisans. En peu de mots, ce monde déborde de religiosité, sous des formes dévoyées, abâtardies, dégénérées.
Il me semble, oh, sans aucun chauvinisme, que la France est un pays pionnier en ce domaine. Depuis la Révolution française, des forces diverses se sont employées, parfois ouvertement, à extirper toute trace de christianisme dans notre civilisation. Ce qui a laissé la place, dans les esprits comme dans les institutions, à des formes variées de n’importe quoi : culte de l’Être suprême, Translations au Panthéon, napoléonisme
Une des dernières manifestations de cette idolâtrie fut, vers 1988, la quasi-divinisation dont François Mitterrand fit l’objet. Oh, une divinisation bien de son époque, sympa, puisque la liturgie mitterrandique prévoyait que le nouveau dieu fût adoré par la jeunesse sous le nom de Tonton. Curieux destin pour un genre de Rastignac qui exerça ses talents de Vichy à la pyramide du Louvre, en passant par les jardins de l’Observatoire…
On aurait pu croire, après avoir vu se succéder, à la suite de François Mitterrand, MM. Chirac, Sarkozy et Hollande, que ces manières appartiendraient bientôt à l’histoire ancienne. C’était sans compter sur M. Macron.
J’ignore qui le premier a eu l’idée d’affubler ce dernier d’une épithète que l’on nous sert jusqu’à la satiété : jupitérien. Sont-ce les adversaires de M. Macron, voulant ainsi signifier sa supposée mégalomanie ? Sont-ce ses admirateurs ou ses soutiens, voulant manifester un enthousiasme sans bornes ? Ou M. Macron lui-même, pris d’une bouffée d’orgueil qui aurait laissé quelques séquelles ? Je n’ai pas la réponse. Mais si j’étais mauvaise langue, j’objecterais qu’avec ses en même temps M. Macron me fait plus penser à Janus qu’à Jupiter.
Puisque M. Macron trône désormais sur l’Olympe, d’autres s’y verraient bien. M. Bruno Le Maire, ministre de l’économie, aimerait bien, paraît-il, qu’on lui trouvât quelque chose d’Hermès[i]. On ignore si c’est de l’humour ou l’ivresse provoquée par l’air raréfié de sommets tels que ceux de l’Olympe.
Nous nageons donc dans l’antique, dans la grandeur et la beauté classiques. Faut-il y voir une forme de néo-paganisme ? Je l’ignore, mais il faut observer qu’il existe d’autres mythologies européennes que celle à laquelle MM. Macron, Le Maire et autres font référence. Il est vrai que certaines d’entre elles furent récupérées au XXe siècle par des gens fort peu recommandables. Dommage, car un président-Thor n’eût pas manqué, outre de force, d’une certaine truculence, voire de drôlerie.
Quelles qu’elles soient, ces mythologies sont des sources d’images et d’histoires cruelles, émouvantes ou cocasses dont il faut admirer la beauté ou l’astuce en s’empressant de ne pas y croire[ii].
Puisque j’ai évoqué plus haut, parmi les substituts religieux offerts par nos institutions d’Etat, le Panthéon, revenons-y un instant. Il y a quelques jours, on annonçait le décès de Simone Veil. Aussitôt, on a parlé de l’inhumer au Panthéon, et l’idée fait son chemin depuis. Cela ressemble à une version laïque, gratuite et obligatoire de quelque santo subito, à ceci près que, par son nom, le Panthéon suggère plus l’adoration due au divin que la vénération due aux saints. J’évoquais plus haut une sorte de néo-paganisme : eh bien, sous couvert de laïcité, la République, avec son Panthéon, nous en propose un, hâtivement imité de l’antique, apothéoses comprises.
Soit dit en passant, le nom de Simone Veil reste associé à une loi votée en 1975, dont un bon nombre d’interprétations et de dérives actuelles semblent, et de loin, avoir dépassé les intentions. A propos de ces intentions, si j’ai bien compris, il s’agissait, tout en rappelant que l’avortement ne saurait être considéré que comme un dernier recours, de ne pas poursuivre les femmes qui se seraient fait avorter, ni les médecins qui auraient pratiqué ce geste, de manière à éviter des souffrances supplémentaires et des dangers sanitaires auxdites femmes. C’était une intention généreuse, certes, mais risquée, car ouvrant la place à toutes sortes d’interprétations et d’usages pour le moins abusifs[iii]. A ce titre (outre le fait qu’elle permettait de tuer un être humain, certes encore à l’état d’ébauche, si j’ose dire), on peut considérer que c’était une erreur. Cela appelle le reproche, et certainement pas l’insulte ni la malédiction. La vie et les actes de Simone Veil ne sauraient se résumer à cette loi. A l’occasion de son décès, on put entendre rappeler que dans les années 1960, en tant que haut fonctionnaire du ministère de la justice, elle avait œuvré pour l’amélioration des conditions de détention dans les prisons de femmes, avec le concours de personnes aussi diverses que Gisèle Halimi et Mme Marie-France Garaud. Les actions louables n’ont pas de couleur politique.
Souhaitons donc à Simone Veil de reposer en paix, hors de portée des dithyrambes intéressés et des crachats. Voilà pour rappeler que l’on peut respecter une personne tout en critiquant certains de ses actes. Il y a toujours à prendre et à laisser.
Nous laisserons donc les costumes de Jupiter, d’Hermès ou de Thor au vestiaire. Et le Panthéon au magasin des décors.


[i] D’aucuns, épris d’exactitude, se sont gaussés de M. Le Maire, qui s’est choisi un nom de dieu grec alors que pour M. Macron c’est du côté de Rome qu’il faut aller voir. Répondons-leur qu’en France Hermès fait quand même plus chic que Mercure, en matière de noms de marques. Soit dit en passant, cela vous pose autrement un homme que Zadig et Voltaire
[ii] C’est un catholique, un peu narquois, qui vous dit cela.
[iii] Voir ici et .

samedi 1 juillet 2017

Sans pilote, sans père, sans personne

Le progrès court toujours, personne n’ayant encore trouvé le moyen – ou pris la peine – de l’arrêter. Il importe donc, pour éviter d’avoir à trop en pâtir, d’en connaître quelques éléments de signalement.
Trains autonomes
On sait l’émerveillement mêlé d’une pincée d’inquiétude – pour la forme ? – avec lequel les journaux nous font part de divers projets de véhicules autonomes. Pour ce qui est des voitures personnelles, l’avantage est compréhensible : pouvoir lire un journal idiot ou un bon livre dans sa petite auto en allant travailler, pourquoi pas ? Jusqu’au moment où l’algorithme régissant le comportement de votre véhicule fera un choix que, pour une raison ou pour une autre, vous aurez à regretter, sans avoir toujours la possibilité de le comprendre.
Or voici qu’on nous annonce un changement d’échelle : non contente de donner à ses trains des noms absurdes, la SNCF fait un peu plus qu’envisager la mise en circulation de trains automatiques d’ici quelques années, pour le transport de voyageurs comme pour celui de fret[i]. On peut certes applaudir à la prouesse, mais il est permis d’éprouver une inquiétude de même nature mais plus forte que celle relative aux véhicules personnels, vu le nombre de voyageurs concernés ou les matières pouvant être ainsi transportées sans intervention humaine. Les jouets scientifiques peuvent être fascinants à condition de garder leur statut de jouets.
S’ajoute à ce problème un autre : combien de cheminots une telle évolution laissera-t-elle sur le carreau ? D’un point de vue « patronal »[ii] et moderne, cela sera présenté comme un progrès : les automates ne se mettent jamais en grève, ne revendiquent rien (primes, augmentations, congés, etc.), et il n’y a pas de retraite à leur verser.
Soit, mais à ce train-là, pourquoi ne pas supprimer aussi les voyageurs ? Quelle économie cela permettrait de faire sur les équipements et sur le personnel de nettoyage !
Génération spontanée
Les plus enthousiastes parmi les chantres du progrès me reprocheront sans doute de manquer d’optimisme quant à l’avenir des cheminots : ils sauront se reconvertir et, grâce aux réformes du code du travail qui nous sont promises, ils retrouveront vite un emploi. Pourquoi, comment ? Ne nous en inquiétons pas, cela se fera comme par magie.
Le progrès a d’ailleurs bien un caractère magique. Cette magie donnant aux hommes tant de pouvoir, pourquoi s’en priver ? Le Comité Consultatif National d’Ethique ne s’y est pas trompé, en rendant le 27 juin un avis favorable à l’autorisation de la procréation médicalement assistée[iii] pour les femmes seules et les couples de femmes. M. Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement, a aussitôt déclaré que cela « permet d'envisager une évolution de la législation ». Si cette évolution a lieu, il sera en gros admis qu’officiellement des enfants n’auront jamais eu de père, non pas par quelque malheur mais par choix.
Observons que ledit Comité Consultatif (etc.) est pour l’instant opposé à l’insémination de mères porteuses, pour qui que ce soit. Combien de temps cet avis tiendra-t-il ? Comment quelques hommes seuls ou en couples se priveraient-ils de crier à la discrimination ? L’exploitation du corps d’une femme pauvre semble encore retenir les membres de ce comité[iv]. Il sera donc difficile de donner naissance à des enfants dépourvus de mère tant que l’on n’aura pas réussi à les fabriquer dans des utérus artificiels. Si cela est un jour possible, il y a fort à parier que nous serons invités à nous émerveiller devant cette nouvelle prouesse du génie humain. Et puis quand même, quelle ouverture pour l’économie !
Il reste que l’égalité intégrale n’aura pas été atteinte tant que les enfants n’auront pas le choix de naître sans parents, et tant qu’il ne sera pas possible d’exiger d’être père ou mère sans enfants.
Délicieuse perspective, non ? Autant que l’on peut trouver délicieux d’imaginer un futur plus ou moins proche où des êtres sans racines regarderont passer des trains sans conducteurs – ils seront sans travail donc ne pourront pas payer le billet pour s’y embarquer. Les plus optimistes d’entre eux se consoleront peut-être en songeant que tout cela est bon pour la croissance. Et qui sait s’il ne se trouvera pas quelque bel esprit – s’il en reste – pour nommer ce temps les jours sans ?
(Cette chronique se voulant légère et plus ou moins littéraire, d’autres arguments, plus sérieux, sur l’avis rendu par le Comité Consultatif National d’Ethique sont à trouver ailleurs, ici par exemple.)


[i] Voir ici.
[ii] Les guillemets s’imposent : tous les patrons ne sont pas de vilains méchants, bouffis et ricanants.
[iii] Procédé qui, fondamentalement, mérite déjà qu’on y réfléchisse.
[iv] Contrairement, par exemple, à M. Pierre Bergé (ardent soutien de M. Macron pendant la campagne présidentielle d’icelui), qui ne voit pas la différence entre les bras d’un ouvrier et le ventre d’une femme puisque, pour lui, tout cela n’est que de l’outillage à louer. M. Pierre Bergé a le maigre mérite d’avoir vendu la mèche dès 2013.

dimanche 25 juin 2017

Et de droite et de gauche ?

L’expression fait désormais florès : « et en même temps ». Illustration de ce que l’on appellera avec admiration, ironie ou distance le macronisme, elle sert aux adorateurs de M. Macron à vanter sa hauteur de vue philosophique (héritée paraît-il de Paul Ricœur[i], à en croire les plus doctes) ; à ses détracteurs, elle permet de railler un supposé vide compensé par une grossière démagogie ; aux sceptiques et aux ironiques, elle sert à désigner une indéniable habileté manœuvrière un rien attrape-tout. Il y a probablement des trois dans cette expression, qui a l’avantage de faire naître un sourire complice aux lèvres de ceux qui l’emploient, adorateurs, détracteurs, sceptiques ou ironiques.
Sur le plan strictement politique, « et en même temps » s’est muté en « et de droite et de gauche ». Ce n’est pas le classique « ni droite, ni gauche » qui appelle toujours les sarcasmes : ni droite, ni gauche, mais où donc, alors ? Non, il s’agirait plutôt d’évoquer une habile et constructive synthèse, un dépassement des postures partisanes.
La chose, sur le papier, est séduisante. Après tout, une nation (la France, en particulier) n’a pas besoin d’être de gauche ni de droite, pas même du centre. Peut-être est-ce la réponse trouvée par M. Macron au regret qu’il semblait exprimer naguère quant à la disparition de la figure royale chez nous[ii] ?
La tendance a pu s’illustrer ailleurs, même là où existent encore des rois ou des reines, au Royaume-Uni par exemple. Et c’est là que peut naître une certaine gêne, pour ne pas parler de méfiance. Le Royaume uni a pu voir apparaître aussi bien le Blue Labour que les Red Tories. Le Blue Labour a connu le pouvoir avec M. Blair ; cela pourrait aussi se nommer social-libéralisme : un libéralisme « sociétal » et économique assorti de quelques mesures de compensation envers les plus modestes, qui pourront toujours se brosser en attendant de bénéficier des effets magiques de quelques ruissellement ; c’est assez désespéramment cohérent et il faut y ajouter, en matière de politique internationale, un alignement aussi aveugle que servile sur les errements de nos amis les Yankis ; M. Hollande, dont M. Macron fut conseiller puis ministre, n’en était pas loin. Les Red Tories pourraient en représenter exactement l’inverse, de manière tout aussi cohérente, associant un goût des grandes et petites traditions à une organisation à l’échelon local de diverses solidarités. Malheureusement, l’influence que M. Phillip Blond a cru pouvoir exercer sur M. Cameron il y a quelques années semble s’être réduite à un slogan de campagne électorale (la Big Society).
Le « et de droite et de gauche » de M. Macron est donc une notion bien vague : le meilleur, comme le pire, de chacune de ces deux composantes, peuvent s’y agréger, sans compter toutes sortes de nuances. Le pire n’est pas improbable, d’où la nécessité d’une opposition, pour tempérer quelques élans qui pourraient s’avérer dangereux, et en permettre l’éventuelle réversibilité, à des échéances plus ou moins lointaines.
Où trouver une telle opposition ? A l’Assemblée nationale ? Guère, hélas. La France insoumise et le Front national, qui pourraient revendiquer le rôle d’une vraie opposition, n’ont que peu de poids. D’une part pour des raisons de mécanique électorale, qui ont réduit à peu de chose leurs effectifs respectifs à l’Assemblée ; d’autre part du fait de leur rôle – volens, nolens – d’épouvantails officiels qui tient pour beaucoup à leurs outrances, leur démagogie et le caractère brouillon de ce qu’ils proposent ou prétendent proposer.
De chez « LR » il y a peu à attendre : pas de quoi nourrir quelque espoir entre les opportunistes « constructifs » et la « droite fière de ses valeurs » de M. Wauquiez. Parce que, franchement, entre la soupe et les postures partisanes… Quant au parti dit socialiste… Non, soyons charitable.
Restent à l’Assemblée nationale quelques individus isolés, de peu de poids donc, mais rendus intéressants par leur comportement dénué de postures : par exemple M. Azérot et M. Potier (les deux sont classés à gauche, mais oui).
Et hors de l’Assemblée ? Peu avant le second tour des élections législatives, j’ai pu entendre à la radio M. Jean-Frédéric Poisson et M. François-Xavier Bellamy[iii]. Depuis cet entretien, les deux ont été battus. Bénéficiant, si j’ose dire d’investitures « LR », ils ont sans doute eu à pâtir du discrédit de ce parti, auquel ils ne sont pas même encartés, crois-je savoir. Leurs propos étaient intéressants : c’étaient ceux de deux conservateurs assumés, au sens réel (et pourquoi pas noble) du terme, soucieux autant de préserver un ordre traditionnel que d’affirmer un souci social ou écologique[iv], du moins à les entendre.
Ils ont un tort à mon avis : avoir cru devoir se raccrocher à « LR », avec les conséquences que l’on sait, liées en partie, selon toute vraisemblance, aux fillonnades et autres joyeusetés auxquelles ils auront été associés par les électeurs de leurs circonscriptions respectives. Ces deux hommes sont talentueux et intelligents[v] ; ils auraient tout intérêt à se dépenser en conférences, entretiens, débats et rencontres : pourquoi ne pas « tâter le terrain » auprès d’autres politiciens et auprès de citoyens plus ou moins engagés ? M. Poisson, il est vrai, a déjà tenté quelques ouvertures, naguère, auprès de ce que l’on nomme la « droite hors les murs » : ces rencontres n’ont rien donné, sinon une certaine méfiance envers M. Poisson chez des gens qui eussent été bien disposés à son égard ; fausse piste, donc.
Pourquoi M. Bellamy ou M. Poisson n’iraient-ils pas plutôt à la rencontre d’autres hommes libres comme les susnommés M. Azérot et M. Potier ? A un autre niveau, pourquoi ne pas souhaiter la libération de « Sens commun » et des « Poissons roses », prisonniers volontaires d’appareils partisans qui les méprisent ouvertement et qui sont apparemment moribonds ?
« Et de droite et de gauche » : sans nier leurs différences, tous ces gens pourraient commencer à bâtir quelque chose d’intéressant.


[i] Etant peu versé en philosophie, je me garderai de me prononcer quant à l’influence de la pensée de Paul Ricœur sur les idées, les paroles ou les actes de M. Macron.
[ii] Voir ici.
[iii] Jeudi 15 juin sur Radio Notre-Dame.
[iv] Il était heureux d’entendre M. Bellamy critiquer un certain « progressisme » à droite, celui du « parti des OGM et des gaz de schiste ».
[v] Et au moins autant frottés de philosophie que M. Macron, étant tous deux agrégés dans cette matière.

jeudi 15 juin 2017

La révolution « En Marche »

A en croire les résultats du premier tour des élections législatives et ce qu’on nous annonce pour le second, on n’arrêtera pas le progrès, lequel s’est comme chacun le sait incarné en la personne de M. Emmanuel Macron, désormais président de la République.
L’homme, il est vrai, séduit par sa jeunesse, son allant, voire l’espèce d’aisance avec laquelle il semble pouvoir endosser n’importe quel « costume », y compris celui qui le vêt depuis mai. Son ascension a quelque chose d’hypnotique : rien ne paraît pouvoir se mettre en travers de son chemin. Ce n’est plus En Marche, c’est En Charme[i] ! Bénéficiant certes d’une forte abstention et de l’amplification de ses résultats par le scrutin majoritaire, il pourrait bientôt disposer d’une Assemblée nationale à sa main, pour ne pas dire à sa botte. Lui et sa majorité pourraient alors se présenter au peuple comme ses élus, alors que l’on imaginait encore il y a peu qu’il représentait tout ce que ledit peuple vomissait. Même les rumeurs ou les soupçons sur son entourage politique semblent lui glisser dessus comme l’eau sur le plumage d’un canard[ii].
Sincèrement, on ne peut qu’admirer l’art avec lequel M. Macron est en train de s’emparer du pouvoir. C’est de fait une sorte de révolution, en ce que chaque étape de ce qui se déroule sous nos regards apparemment impuissants semble dépasser en intensité, d’une manière irrépressible et ogresque, la précédente. Expliquons-nous.
Il a été assez répété que les ennuis auxquels fut exposé M. Fillon pendant sa campagne électorale lui étaient tombés dessus de manière trop opportune pour être tout à fait fortuits. L’origine de ces « révélations » à son sujet ne nous est pas connue, peu importe. Celles-ci constituèrent l’occasion rêvée pour M. Macron. Ajoutons à cela une primaire socialiste nommant M. Hamon candidat, et voilà le Parti socialiste concurrençant plutôt M. Mélenchon que M. Macron. De sorte que le choix qui devait demeurer au second tour de l’élection présidentielle avait de fortes chances d’être entre Mme Le Pen et M. Macron. Ce dernier n’était probablement pas à l’origine d’une telle manœuvre. M. Hollande pourrait en avoir eu l’initiative et, si ce n’est pas le cas, il a dû en rêver, histoire de pousser un peu son « héritier ».
Ledit « héritier » a par ailleurs souvent été présenté comme une créature façonnée par les mains ou les esprits habiles de MM. Attali et Minc. Peut-être chacun de ces deux messieurs a-t-il réellement cru pouvoir s’attribuer la paternité du personnage ? Sa relative jeunesse et l’insistance, pour en faire l’éloge ou le blâme, avec laquelle la presse a évoqué sa différence d’âge avec son épouse auront autant contribué à présenter notre homme comme un « Bambi »[iii] à la fois faible, innocent et prometteur.
Seulement, voilà que le petit faon se sent pousser des cors. Les vieux mâles n’ont qu’à bien se tenir. Sous les yeux émerveillés de sa maman, il leur dispute le commandement de la harde. Le chef, maintenant, ce sera lui. Après l’avoir absurdement qualifié de « christique » (figure filiale ?), les commentateurs avisés lui trouvent des airs « jupitériens ». Louis XIV n’eût probablement pas osé se parer de telles épithètes. Napoléon, en revanche… Les républiques malades enfantent plutôt des empereurs que des rois, ces derniers étant plus souvent conscients de leurs limites.
C’est donc « Jupiter » qui façonne maintenant sa nuée de candidats aux élections législatives. Comme dit plus haut, on prédit à cette nuée des résultats quasi-soviétiques en termes de sièges à l’Assemblée nationale[iv]. On évoque parfois même la naissance d’un « parti unique ».
Mais qui sait ce que réserve la suite de cette révolution ? Une révolution est souvent vorace, elle consomme ses acteurs avec appétit. Le « parti unique » pourrait fort bien se morceler, risquant de réduire M. Macron à l’impuissance ou à la brutalité.
Ce ne sont là que conjectures d’amateur, et il y a un second tour dimanche.


[i] J’emprunte l’anagramme au titre d’un roman paru il y a deux ans, Lève-toi et charme, du talentueux Clément Bénech, à côté de qui, soit dit en passant, M. Macron fait figure de vieux tonton, s’il faut absolument célébrer la jeunesse.
[ii] Pas enchaîné, celui-là. A propos de soupçons sur cet entourage, il se trouverait parmi les candidats d’En Marche une cartomancienne. Le regretté Philipe Muray, dans Le XIXe siècle à travers les âges, avait brillamment mis en évidence les rapports entre socialisme et occultisme. On lui reprochera d’avoir oublié ceux qui existent entre libéralisme et pensée magique.
[iii] Nos amis les complotistes préfèreront sans doute parler du faon Macron.
[iv] Au point de donner à penser que l’appoint du MoDem ne lui sera pas nécessaire. Auquel cas M. Bayrou, après avoir moralisé – notamment par l’exemple – la vie politique française, risque fort d’être prié d’aller voir s’il fait beau dans sa bonne ville de Pau.

samedi 3 juin 2017

Au train où l’on va

Qu’un train, en particulier un TGV, passe à proximité, voilà qui fatalement fait du bruit. Croyez-en quelqu’un qui demeura quelques années près d’une voie de chemin de fer. Or voici que c’est le seul nom donné à certains trains par la SNCF qui fait aussi du bruit : Inoui.
(Non, je ne suis pas en train de m’étonner d’un nom que je n’aurais pas encore mentionné, auquel cas j’eusse écris inouï. Je cite ce nom : Inoui, ou plutôt inOui. Contentons-nous par la suite d’écrire Inoui.)
La SNCF a fait fort, reconnaissons-le. Nous avions déjà eu droit à Ouigo et à Thalys, dans le registre des noms qui ne signifient rien. Et, plus anciennement, à l’appellation Intercités, laquelle donnait plutôt dans la tautologie, pour désigner des trains reliant une ville à une autre ; curieusement, la SNCF ne propose aux voyageurs de monter dans aucun train nommé Intercampagnes. Avec Inoui nous entrons dans une autre catégorie : le nom qui a bien – à une faute d’orthographe près – une signification, mais sans rapport avec le service proposé (nous permettre de nous déplacer) ni avec le moyen mis en œuvre à cette fin.
Pourquoi, dans ces conditions, la SNCF ne nous propose-t-elle pas tout simplement de voyager à bord de trains avec une provenance, une destination et d’éventuels arrêts en cours de route ? Pour nous permettre de nous y retrouver, ces trains seraient nommés rapides, express ou omnibus. Il serait possible, selon le confort souhaité, d’acheter des billets plus ou moins chers, avec lesquels nous saurions à quoi nous en tenir : tant pour un Paris-Lille en première classe, tant pour un Lyon-Marseille en seconde…
Passons sur les raisons sérieuses, ma causerie se voulant légère. Les contrôleurs de gestion, les directeurs financiers ou commerciaux de la SNCF en évoqueront certainement d’excellentes (de leur point de vue, du moins), dont les conséquences ne porteront probablement pas uniquement sur ce simple emballage qu’est l’appellation. Les raisons moins sérieuses sont à trouver dans un argumentaire fourni par la SNCF : dans Inoui, il y aurait (notamment) in, nous et oui, ce qui constituerait d’excellentes raisons de découvrir de tels trains[i] ; d’autant que l’argumentaire ne dit rien des sons inou et noui, ce qui, somme toute, est plutôt rassurant.
Quel sens de la com’ on a à la SNCF (ou dans quelque agence de publicité payée un pont d’or pour de telles trouvailles) ! J’en viens à me demander si le nom même du PDG de la SNCF n’a pas été inventé pour séduire les voyageurs. Le nom de M. Pepy évoque en effet le peps, ou encore un gentil petit pépin concentrant une énergie folle, ou encore Pépin le bref, et pourquoi pas, pour les cinéphiles, le prince Pepi de Hellzapoppin’[ii].
Le vieux monde moderne semble donc vouloir remplacer le nom des choses par des noms de marques, et leur description par des slogans. La réforme des régions de l’an dernier a ainsi ajouté à l’absurdité de certains regroupements celle des noms à donner aux nouvelles régions : Nouvelle Aquitaine ou Hauts de France en sont de bons exemples. Les Habitants du « Grand Est » ne sont finalement pas trop à plaindre : quelque farfelu eût pu proposer de nommer « Lasagne » cette nouvelle région, car dans Lasagne on trouve le l de Lorraine, le sa d’Alsace et le agne de Champagne.
La politique n’échappe pas à cette fièvre. Ceux qui, à l’UMP ont eu l’idée de donner à ce parti le nom Les Républicains ont dû se sentir une âme de pionniers. C’était faire fi du parti – certes petit – de M. Dupont-Aignan (Debout la République, bientôt Debout la France). Et les voilà complètement dépassés par MM. Mélenchon et Macron, le premier avec La France insoumise[iii], le second avec En Marche !. Il faudrait suggérer au Parti socialiste et au Front national de se mettre à la page, en devenant par exemple Roses ! pour le premier et #JeanMarine pour le second[iv].
Nos publicitaires et nos politiciens évolueraient-il vers des formes de langage aussi désarticulées que dépourvues de sens ? Voudraient-ils nous entraîner sur cette pente ? C’est à redouter.
En tout cas, les Etats-Unis ont récemment apporté la preuve de ce qu’ils n’ont rien perdu de leur vitalité sous M. Trump, lequel est l’auteur d’un sibyllin néologisme qui provoque la perplexité des plus fins exégètes : covfefe. Qu’exprime donc ce covfefe qui se répand déjà à travers le monde ? Peut-être le fond de la pensée de M Trump.

J’enverrais bien tout ce monde demain matin à la messe, pour célébrer la Pentecôte.


[i] Si vous ne me croyez pas, lisez ceci.
[ii] Le Guillaume Tell de Prazgovnia, comme chacun sait.
[iii] Tellement attachante avec son petit logo en forme de phi.
[iv] Il y avait déjà eu « la vague bleu Marine » il y a quelques années. Ce slogan n’était pas très heureux, évoquant plutôt quelque désinfectant pour lieux d’aisance.

vendredi 26 mai 2017

« Le Génie de la bêtise » (Denis Grozdanovitch)

Force nous est de soupçonner Denis Grozdanovitch d’éprouver un malin plaisir à nous surprendre, voire à nous prendre à contre-pied sans ostentation. L’ancien champion de France junior de tennis (en 1963) avait entamé sa carrière littéraire publique en 2002 avec son Petit traité de désinvolture, dont le titre est un chef-d’œuvre de pensée paradoxale : s’il faut s’appliquer à être désinvolte, où ne risque-t-on pas d’être entraîné ? Quelques ouvrages, aussi précis que désinvoltes, plus tard, voici qu’il nous donne Le Génie de la bêtise.
Pour commencer, il est nécessaire de s’entendre sur l’étendue de ce génie. La bêtise peut être celle du simplet, celle du savant ou de l’expert, ou encore celle du snob (forme dégénérée de la précédente), à laquelle il faudrait ajouter (on ne la rencontre guère dans l’ouvrage de Denis Grozdanovitch) celle, encore plus dégénérée, de l’expert universel de comptoir, de salon ou de blogue[i], pour ne citer que ces exemples.
Du savant au snob (et donc aussi à l’expert universel de comptoir, de salon ou de blogue) en passant par toutes sortes de Besserwisser, cette bêtise recèle des trésors de comique involontaire, dont Grozdanovitch confesse que c’est son père qui l’initia à leur recherche. De nombreux exemples nous sont fournis du ridicule dont, sans le savoir, bien des savants ou des experts peuvent faire preuve. Chez les snobs qui veulent jouer aux honnêtes hommes, cela peut confiner au sublime.
Le cas du simplet est différent : traité avec mépris ou avec condescendance (au mieux avec indulgence), il n’a personne ici-bas à qui confier ses richesses. A quelques exceptions près, celle de Valentin, par exemple, « un petit maître en "idiotie" », lointain cousin que l’auteur rencontra dans son enfance. Peu gâté en apparence, ce petit homme laisse à Grozdanovitch un souvenir émerveillé, celui de la simplicité (justement) de ses rapports avec la nature en général et les animaux, sauvages ou domestiques, en particulier. Une sorte de leçon d’humilité et de poésie naïve, assez émouvante, s’en dégage : l’initiation par l’idiotie à quelques beautés négligées par les esprits mûrs et solides.
Sur les différentes formes de bêtise, pas toujours faciles à distinguer, Denis Grozdanovitch nous livre force impressions, anecdotes et citations pour étayer une réflexion nourrie de références allant de Flaubert aux blagues juives (qui ne sont jamais bien loin de nous rappeler à un certain sérieux théologique). A propos de Flaubert, il nous fait observer que des figures comme Bouvard et Pécuchet ou Emma Bovary sont, en matière de bêtise, assez ambiguës quant au bien ou au mal qu’il y aurait à en penser.
Voilà donc une manière agréable, à la fois profonde et badine, d’être incité à réfléchir sur la bêtise (la nôtre, la vôtre, la leur, la mienne aussi). Or un grain de sable s’y est glissé et c’est aussi curieux que regrettable. Il semble que Denis Grozdanovitch ait une dent – oh, point trop dure – contre la religion chrétienne, comme par exemple page 202 au sujet de La Légende de saint Julien l’hospitalier de Flaubert :
« Ce conte représenterait donc une métaphore de notre très ancien faux rapport à l’animalité […]. Terrible malentendu qui a induit les êtres humains au fil des siècles en terre chrétienne et dans une fureur mystique mégalomaniaque, à mépriser, massacrer et torturer leurs compagnons animaux… »
Mais où M. Grozdanovitch est-il allé pêcher ce rapport entre christianisme (ou chrétienté, même résiduelle) et mépris ou cruauté envers les animaux ? N’a-t-il jamais entendu parler, je ne sais pas, moi, par exemple, de saint François d’Assise ? Cela est regrettable dans un livre par ailleurs plus qu’intéressant dédié à la mémoire de Pierre Ryckmans, lequel n’eût pas manqué d’arguments pour le corriger d’une manière aussi plaisante et élégante que fraternelle[ii].
Après tout, aborder la bêtise sous divers aspects et sur environ trois cents pages était une entreprise périlleuse. Pour le défaut que nous venons d’évoquer, soyons indulgents et supposons que c’est le tribut – cruel – qu’aura dû payer Denis Grozdanovitch à la bêtise.


[i] Outre celle de jouer au critique littéraire, je prétends avoir la capacité d’échafauder mille théories politiques – de circonstance ou non – à faire rugir de rire qui les relira quelque temps après, y compris moi-même.
[ii] A moins d’être saisi de « hennissements de rire » (les connaisseurs de l’œuvre de Simon Leys apprécieront).

jeudi 18 mai 2017

Macronneries, macronnades, macronages (et Joris-Karl Huysmans)

Penchons-nous un bref instant sur un personnage dont nous commençons à connaître les dehors : le Macron populaire. La couverture de Paris Match, sur tous les kiosques à journaux, l’annonçait au bon peuple après ce 7 mai : « l’espoir a gagné ». Les reporters de télévision se sont paraît-il extasiés devant la posture digne de M. Macron lors de son investiture le 14[i]. Les journaux français et étrangers nous abreuvent – ou nous ont abreuvés – de récits attendrissants sur le couple que forment M. Macron et son épouse, toujours souriante. Le bon peuple est prié de croire qu’il a élu M. Macron président de la République par adhésion à son programme, par admiration pour ses dons multiples, voire par amour, y compris pour Mme Macron, qu’il appellerait désormais « Bibi »… Mais laissons-là pour l’instant ces chansons pour midinettes. Ce sont des divertissements. Ils ont sans doute pour but de faire oublier au bon peuple qu’il a élu M. Macron parce que son adversaire était Mme Le Pen et que voter pour elle, c’est mal. Il faudra y revenir, sous un angle plus politique (ou politicien).
Voyons plutôt le Macron littéraire. Des références curieuses sont apparues. Certains journalistes, peu heureux dans leur choix, ont cru le flatter en en faisant un personnage stendhalien. Dans ce cas, Mme Macron, qui a certainement lu Le Rouge et le noir, ferait bien de se tenir sur ses gardes. D’autres, plutôt du côté de ses détracteurs, auront tenté des allusions au Bel-ami de Maupassant. Tant que La Curée et certains de ses passages assez baveux et complaisants (on est quand même chez Zola) n’auront pas été cités, les détracteurs de M. Macron demeureront en-deçà des limites de la décence, et c’est bien ainsi. Ces références ne me semblent guère pertinentes. Personne n’a donc pensé à Huysmans ? Il y a pourtant de quoi.
Léon Bloy, dans un texte vengeur sur son ancien ami (avec qui il était fâché depuis un bon moment), le surnomma « l’incarnation de l’adverbe » (ou était-ce « l’adverbe incarné » ? Je n’ai pas d’exemplaire des Dernières colonnes de l’Eglise sous la main pour vérifier quel est le sobriquet exact). Ce surnom tire bien sûr son origine des titres des romans de Huysmans, qui prenaient souvent la forme de locutions adverbiales, comme : Sac au dos, En ménage, A vau-l’eau, En rade, A rebours, Là-bas ou En route. Ne manquait à cette liste que le désormais fameux En marche de M. Macron. Observons, pour contredire mon cher Bloy et à la décharge de Huysmans, que Là-bas et En route précèdent La Cathédrale et L’Oblat dans le parcours spirituel de leur héros, Durtal, qui va de la fréquentation (par une curiosité certes a priori hostile et a posteriori écœurée mais un rien complaisante) de cercles satanistes à la conversion et à la vie auprès d’une communauté monastique. La conversion de Durtal (et celle de Huysmans) opérée, peut-être les locutions adverbiales ne convenaient-elles plus pour décrire une situation apaisée…
Il reste donc à savoir si M. Macron évoluera dans le même sens, ce que je lui souhaite.
De même que François Mitterrand, aux dires de M. Giscard d’Estaing, n’avait pas en 1974 le monopole du cœur, M. Macron n’a pas en 2017 celui des locutions adverbiales. Ainsi, on nous signale l’apparition d’un mouvement qui, sous le patronage de Mmes Aubry, Hidalgo et Taubira, s’est donné pour nom Dès demain. Passons sur le jeu de mots laid et facile qui permet d’affirmer que ce n’est pas des deux mains que l’on peut se mettre en marche, et relevons plutôt la référence à peine voilée à un vers de Victor Hugo :
Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne
Ce vers est bien connu (ou l’était) d’un public lettré comme d’un public plus populaire : du solide, pas des raffinements d’esthète inquiet et nerveux. Mais attention, par ce vers commence un poème qui a pour objet le deuil.
Puisque me voilà revenu à des choses plus populaires, je ne résiste pas au plaisir de citer longuement un tract macroniste (ou macronien ?) distribué samedi 13 mai dans les rues et sur les marchés du XVe arrondissement de Paris :
« Dimanche dernier, à l’occasion d’un second tour marqué par l’attitude digne et responsable d’un bon nombre d’électeurs qui ne partageaient pas forcément les orientations de notre programme, vous avez été plus de 88% à lui accorder votre vote.
Les élections législatives doivent confirmer cet espoir. Choisir le renouveau et l’audace au moment de l’élection présidentielle et la cohabitation au moment des législatives n’aurait pas de sens. »
En résumé : merci d’avoir voté pour notre candidat par rejet de Mme Le Pen ; merci d’avoir voté pour lui, même à contrecœur ; vous êtes priés de voter pour ses candidats aux législatives, que cela vous plaise ou non.
Si cela ne s’appelle pas prendre les électeurs pour des imbéciles, j’ignore de quoi il peut s’agir. On appelle parfois pêcheurs à la ligne les abstentionnistes. Dans le cas de M. Macron et de son organisation, c’est plutôt d’usine flottante qu’il faut parler[ii].


[i] Quelques réflexions à ce sujet ont été livrées ici par P. de Plunkett dans son blogue.
[ii] Apparemment, cette image n’est pas démentie par le choix de son gouvernement.

samedi 13 mai 2017

« Un Roi immédiatement» (Marin de Viry)

La toxicité de la campagne électorale à laquelle nous venons d’assister n’est plus à démontrer. Il suffit de songer aux quantités d’argent et d’énergie dépensées, au nombre de coups bas assénés, de mensonges proférés et de rumeurs répandues, de discours hargneux, hallucinés ou creux prononcés, tout cela pour avoir le choix entre une démagogue approximative et l’étrange bouée de sauvetage que s’est choisie une classe politique aux abois… Mais assez parlé de ce cirque. Il en a déjà été assez question ici. Contentons-nous d’en dire que c’est un argument d’ordre pratique en faveur de la monarchie héréditaire (ce dont j’ai déjà radoté ici il y a longtemps).
Des arguments – de natures diverses – en ce sens, c’est ce que cherche Marin de Viry dans Un Roi immédiatement, curieux petit livre paru cette année aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. Pourquoi en chercher si l’on est convaincu de cette nécessité ? Parce que l’auteur la perçoit d’une manière d’abord irrationnelle, au mieux intuitive. De la difficulté éprouvée à expliquer cette nécessité naît souvent un malentendu : être royaliste serait une manière de plus d’être réactionnaire, nostalgique d’un temps que l’on n’a pas connu (et qui ne reviendra pas), sentimental, voire arriéré, y compris mentalement. Ce serait devenu impensable, la France étant considérée par certains comme intrinsèquement républicaine (enfin, il paraît). Et les royalistes seraient à ce titre des monstres de foire, que quelques journalistes désœuvrés pourront exhiber de temps à autre comme tels. Ce genre de cliché est abordé pour être ridiculisé par Marin de Viry dans le premier chapitre d’Un Roi immédiatement, « Devenir une fille cool et cash, qui fait du buzz avec ses clashs qui cassent »[i].
La réfutation de tels clichés (souvent présentés comme des révélations par ceux qui les véhiculent) est un exercice sain et drôle, mais il ne résout toujours pas le problème. L’auteur s’ouvre à quelques amis, leur faisant part de son intention d’écrire un livre sur la nécessité d’instaurer (plutôt que de restaurer) en France une monarchie catholique : un banquier d’affaires de gauche, une ex, un polytechnicien luthérien, deux écrivains. L’accueil est, disons, mitigé. Les deux écrivains sont encore les plus réceptifs, peut-être pour des raisons fort différentes. Le premier, Frédéric, qui doit avoir (au moins) un verre dans le nez, lui répond en faisant du Frédéric : « Bamboula-monarchie, ça sonne mieux que bamboula-république. […] Donne à la bamboula ce tour majestueux et tragique qu’elle a dans Le Guépard, sans pour autant abandonner cette culture de l’excès et du n’importe quoi qui m’est chère. Voilà : la grande différence, c’est qu’on fera les "after" à l’église ! C’est vraiment bien ton truc. » Le second, Sébastien, « déjà catholique et monarchiste », qui « tape dur, mais charitablement », l’encourage avec un sens éprouvé du paradoxe : « T’as pas la caisse, t’as pas la culture, t’es un enfant, tu vas te planter. Conclusion : fais-le. »
Mais à ce point il n’est pas plus avancé, et nous non plus, si ce n’est qu’un certain plaisir se dégage de la lecture du récit des intuitions et tâtonnements de M. Marin de Viry…
Cependant, il faut aussi gagner sa croûte : caresser vaguement le projet d’écrire un livre sur l’urgence de refaire de notre pays un royaume catholique ne nourrit pas son homme[ii]. De nos jours, même un lazy French aristocrat est obligé d’avoir un salaire ou des honoraires. Nous voici donc embarqués dans le récit d’un déplacement professionnel où le narrateur (avec qui, subitement, l’auteur entend ne pas être confondu) fait le consultant international dans le Caucase, en mission auprès du gouvernement kouchmène. Il est flanqué d’une belle et austère collègue allemande, éprise d’efficacité, de démocratie, de féminisme et de morale kantienne. En résumé, un excellent, car difficile, cobaye, non pour vérifier une théorie, mais à qui faire sentir ou vivre le bien-fondé de ses intuitions royalistes, selon un principe que l’on pourrait qualifier, pour faire vite, d’inductif :
« J’ai préféré faire les choses à l’envers, c’est une tendance de fond de ma personne. A l’endroit, on pose une hypothèse et on la vérifie. A l’envers, on tient une vérité d’intuition et on la décrit. A l’endroit, on prouve. A l’envers, on vit. »
Le résultat est atteint au bout de quelques scènes dont la cocasserie n’a rien à enlever à un Toni Erdmann en plus élégant et plus concis[iii] : entrevoir le rôle bien particulier, ambigu, biface et intermédiaire du monarque de droit divin entre le visible et l’invisible :
« Il n’y a pas de deuil du roi, il est là et il est ailleurs à la fois. Il est dans le même monde que le Gustav que tu vires, et dans le même monde que Gustav s’il avait été digne de vivre avec toi. »[iv]
A la suite de cette possibilité enfin aperçue, deux chapitres (« Pourquoi moi ? » et « Le sortilège du manteau royal ») exposent de manière plus logique, mais aussi plus banale par conséquent, les raisonnements que tout bon royaliste a pu tenir. Y compris, dans le dernier, le constat de l’absence totale de majesté chez nos récents présidents de la République, constat fait par Marin de Viry en observant M. Hollande, rappelant au passage que Sébastien Lapaque l’avait déjà fait à propos de M. Sarkozy (dans un livre intitulé Il faut qu’il parte). Les arguments sont plutôt justes et amènent, de manière rationnelle cette fois, à la même conclusion qu’une conversation déjantée avec une belle et sévère walkyrie.
Cela posé, il me vient deux objections :
Premièrement, si je n’ai rien contre la monarchie ni son éventuelle inspiration catholique, et encore moins contre le catholicisme, peu me chaut que la France soit catholique : je préfère que chaque Français le soit ou le devienne. Et cela ne se décrète pas.
Secondement, un roi immédiatement : pourquoi pas, mais qui ?


[i] L’effroi me saisit en frappant ces mots : mon correcteur d’orthographe ne rejette ni cool, ni cash, ni buzz, ni clashs. O tempora
[ii] Sans doute est-ce le défaut de la restauration rapide (jeu de mots volé à Jalons).
[iii] L’Allemand sait marteler, le Français évoquer. Chacun ses aptitudes.
[iv] Gustav est le conjoint (époux ou compagnon ?) de cette exquise Allemande.

vendredi 5 mai 2017

« Le Club des vieux garçons » (Louis-Henri de La Rochefoucauld)

Avec un nom comme La Rochefoucauld, si l’on veut trouver une place – même modeste – dans la littérature, il est nécessaire d’être en mesure de s’élever à un certain niveau. Pour cela, deux possibilités se présentent : la force ou la légèreté. Probablement conscient de ses limites, Louis-Henri de La Rochefoucauld paraît avoir choisi la seconde de ces options.
Que dire d’autre en effet de l’argument de son Club des vieux garçons et du traitement de celui-ci ? Le héros et narrateur en est François de Rupignac, dernier rejeton d’une famille d’ancienne et illustre noblesse, qui se sent depuis la plus tendre enfance une vocation de vieux garçon et n’éprouve guère d’attirance pour les modèles contemporains de réussite sociale. Il a sous les yeux, il faut en convenir, l’exemple de son oncle (ou plutôt grand-oncle) Albert, personnage qui n’est pas sans rappeler en plus cossu ceux que l’on peut rencontrer dans Les Célibataires de Montherlant. A l’adolescence, il rencontre Pierre, sorte de cancre cultivé, moine-soldat sans monastère ou boxeur mystique qui se serait trompé d’époque. C’est ensemble qu’après un dîner bien arrosé dans un discret restaurant du XVIe arrondissement ils fonderont le club dont le roman tient son titre. De réunion en réunion, les effectifs s’étoffent, des canulars bizarres sont perpétrés, avant que d’autres chemins, plus féconds peut-être, ne s’ouvrent à chacun des deux compères…
J’avoue avoir tiqué devant un tel argument : ce club des vieux garçons et ses activités ont quelque chose de trop énorme pour être vraisemblables. Et les traits des deux héros, Pierre et François, me paraissent un peu appuyés. Sans compter ce nom de Rupignac, qui sent son cliché : trop aristo d’opérette à mon goût[i]. Mais après tout, on rencontre parfois des personnes au nom invraisemblable, et il existe en Angleterre un mouvement chap, d’ailleurs évoqué dans Le Club des vieux garçons, qui prône « la révolution par le tweed »[ii]. Cela posé, personne ne demande à la réalité d’être vraisemblable[iii]. Tandis qu’au roman…
Cependant, cette intrigue, aussi bancale qu’elle soit, permet d’amener quelques morceaux assez réussis de descriptions et de dialogues. La description du « Relais du Bois » (où naît l’idée du club) et les répliques de la grand-mère du narrateur font partie de ces plaisirs. Toutes proportions gardées, il est permis de songer à l’attaque de L’Europe buissonnière[iv] ou à celle des Enfants du bon Dieu[v], d’Antoine Blondin, et aux répliques lâchées par quelques personnages des romans du même, où se mêlent intimement verdeur et préciosité.
Mais insistons : toutes proportions gardées. Louis-Henri de La Rochefoucauld force parfois un peu le trait, et se laisse aller ici et là à des facilités ou à des clichés qui sentent un peu leur journaliste[vi].
Il lui sera donc conseillé d’élaguer, d’acérer, de raboter, de polir, en un mot d’affiner son expression pour en faire un vrai style et devenir, pourquoi pas, un digne héritier de celui que Roger Nimier avait qualifié de « fondateur du blondinisme ». D’autant que Louis-Henri de La Rochefoucauld semble partager avec celui-ci un point de vue inquiet et parfois fâché sur la difficulté éprouvée par quelques-uns à entrer dans l’existence. Un sujet si grave, quand un romancier choisit de le parer des apparences de la légèreté, mérite une élégance irréprochable.


[i] On me répliquera qu’un vrai aristocrate comme Louis-Henri de La Rochefoucauld s’y connaît certainement en noms vraisemblables ou non. Eh bien pour ma part, en vrai roturier, je me verrais mal donner pour nom à un personnage de roman « François Rupignac », par exemple.
[ii] Programme qu’a priori je ne rejette pas.
[iii] La situation politique de la France en ce moment en est un exemple.
[iv] « Passé huit heures du soir, les héros de roman ne courent pas les rues dans le quartier des Invalides. »
[v] « Là où nous habitons, les avenues sont profondes et calmes comme des allées de cimetière. »
[vi] De fait, Louis-Henri de La Rochefoucauld officie à Technikart, Schnock et GQ, publications que mes yeux ne parcourent guère.

samedi 29 avril 2017

Objection de conscience

On nous l’avait assez répété, jusqu’au soir du 23 avril : avec onze candidats à l’élection présidentielle, nous avions l’embarras du choix. A tel point que nous avaient été indiqués quels candidats étaient importants ou ne l’étaient pas. A force de bourrer le crâne des électeurs (à défaut de pouvoir bourrer les urnes, ce qui eût été tentant), sondeurs et commentateurs ont eu la joie de se découvrir les auteurs d’une prophétie auto-réalisatrice. De sorte que nous voici plutôt devant le choix de l’embarras.
Il y a, certes, le moindre mal : voter Macron pour barrer la route à Mme Le Pen, ou voter Le Pen pour barrer la route à M. Macron. Car, enfin, le Front National et sa candidate ne sauraient être compatibles avec notre goût pour la charité, notamment en ce qui concerne l’accueil des étrangers ; et ils traînent toujours avec eux une (plus ou moins) vieille garde pas toujours[i] recommandable. Oui, mais quand même, quelle confiance accorder à M. Macron, freluquet vociférant, l’air halluciné, des hymnes au libéralisme intégral, nourri au lait des transactions boursières, adoubé par M. Hollande et soutenu par MM. Bergé, Attali et aliis ? Faut-il s’inoculer la peste dans l’espoir de ne pas périr du choléra[ii], ou l’inverse ?
Peut-être nous sentons-nous plus ou moins d’affinités avec tel ou tel politique, peut-être avons-nous voté ce 23 avril pour tel ou tel candidat désormais éliminé, qu’il ait été classé à droite ou à gauche, petit ou grand. Peut-être « notre » candidat a-t-il même choisi de se rallier à l’un ou à l’autre des « finalistes », ou a-t-il manifesté son intention de voter pour l’un ou pour l’autre, voire conseillé de la faire ?
Il y a évidemment le cas pathétique de M. Fillon, couvert de boue pendant des mois par les amis de M. Macron (et vraisemblablement pas que par eux), raillant celui-ci (probablement à juste titre) comme étant le dauphin de M. Hollande et, dans la demi-heure suivant les résultats du premier tour, appelant à voter pour lui. Mais ne parlons plus de M. Fillon, ayons pitié de lui. Ayons pitié, de manière générale, des « républicains » et même du parti dit socialiste.
Plus spectaculaire est le cas de M. Dupont-Aignan, qui se rêve déjà en premier ministre de Mme Le Pen. Fait curieux, voilà un homme courageux jusque-là, qui va à la soupe – ou à la gamelle, comme on voudra[iii]. Passer de propositions intéressantes à leur caricature la plus grossièrement démagogique est plutôt décevant de sa part. N’étant pas d’esprit partisan ni militant, nous nous remettrons de cette déception.
De tels exemples incitent à ne pas accorder d’importance aux choix ou aux ralliements de « nos » candidats. Nous sommes libres et majeurs. Seul M. Mélenchon, parmi les candidats ayant eu quelque audience, semble l’avoir compris.
Restent le front républicain et les allusions affligeantes aux heures les plus sombres, etc. : vieilles ficelles qui prennent de moins en moins pour nous représenter le Front National comme une entreprise satanique. Il y a quelque chose d’indécent à voir M. Macron se pavaner à Oradour-sur-Glane. Le truc finit d’ailleurs par se voir, y compris en ce qui concerne le Front National : depuis environ trente ans, on le gonfle ; c’est l’adversaire idéal ; ce sont les méchants du film. De sorte que le meilleur moyen de gagner une élection sans avoir à se justifier de son bilan ou de ses intentions consiste à faire en sorte de l’avoir face à soi : moi ou le fascisme, que les consciences se mobilisent[iv] ! Le Front National n’est pas en reste, ce ramassis hétéroclite de colères et de peurs ayant prospéré sur cette stratégie de gribouilles. En somme, il est devenu un instrument du « système » qu’il prétend combattre[v].
Alors, quel est le moindre mal ? Faut-il voter pour l’un afin d'éviter l’autre ? Pour ma part, ma conscience me dit : non possum. Il vaut mieux songer aux élections législatives. Sans compter toutes sortes d’engagements, autres que politiques. Même les plus humbles.


[i] J’ai bien écrit pas toujours.
[ii] Certains préfèrent parler de grippe que de choléra, sans doute pour se résoudre à voter, la mort dans l’âme, pour M. Macron. Ils oublient que de nos jours la grippe tue plus que la peste en France.
[iii] M. Dupont-Aignan a souvent été fort critique à l’égard du Front National. Tout comme M. Bayrou le fut naguère à l’égard de M. Macron.
[iv] Le truc durera ce qu’il durera. Ce pari semble de plus en plus risqué pour nos chers politiciens, mais ils le répètent, pour l’instant jusqu’à l’écœurement, et le répèteront avec sans doute plusieurs échecs, n’ayant aucune espèce d’imagination.
[v] Ce rôle d’épouvantail, bien commode, est décrit ici de manière intéressante, sur le blogue Le temps d’y penser.