mercredi 7 décembre 2016

Ne vous faites pas avorter, mesdames !

Le jeudi 1er décembre, une proposition de loi portant sur le « délit d’entrave numérique à l’IVG » a été votée à l’Assemblée nationale. J’ignore combien de députés s’étaient dérangés pour l’occasion, mais au vu des résultats des votes relatifs aux amendements et motions de rejet[i], force est de supposer que bon nombre d’entre nos cinq cent soixante-dix-sept députés étaient occupés ailleurs : peut-être avaient-ils piscine, point de croix, goûter associatif ou campagne électorale. Par exemple, M. Fillon, nouveau champion, paraît-il, de la droite catholique, s’est-il fait entendre au sujet de cette proposition de loi, en tant que député de Paris[ii] ?
La proposition a donc été soumise au vote de nos sages et doctes sénateurs ce mercredi 7 décembre. Là, elle a été adoptée avec 173 voix pour et 126 contre[iii].
Quel est l’objet de cette proposition de loi ? Il s’agit d’étendre un « délit d’entrave à l’IVG » à des sites internet proposant d’autres solutions que l’avortement à des femmes enceintes qui, pour une raison ou une autre, seraient tentées de recourir à cette extrémité et s’interrogent. Les responsables de ces sites risqueraient jusqu’à deux ans de prison et 30 000 euros d’amende pour avoir tenté de dissuader des femmes de se faire avorter. Il est paraît-il reproché à ces sites de se donner des airs officiels pour tromper de malheureuses femmes.
Cette proposition a donné lieu de multiples protestations, notamment au nom de la liberté d’expression, de Mgr Pontier (président de la Conférence des Evêques de France)[iv] aux rédacteurs de Charlie Hebdo. Les partisans de cette proposition de loi auront beau s’égosiller contre un supposé retour de l’ordre moral (orchestré naturellement par de sombres officines catholiques), le moins que l’on puisse dire est que la diversité des sources et des motifs de ces protestations donne tort auxdits partisans, si elle ne témoigne pas de leur mauvaise foi.
Ainsi donc, une loi considérée par des personnes aux convictions fort variées comme une atteinte à la liberté d’expression a été votée avec légèreté[v] par une Assemblée nationale aux rangs semble-t-il clairsemés. Si d’aventure un gouvernement futur fait passer de la sorte d’autres lois aussi scélérates, il faudra demander aux députés ou anciens députés qui s’étrangleront alors d’indignation où ils étaient le 1er décembre 2016 et, s’ils étaient présents ce jour-là à l’Assemblée, quel fut leur vote. Les absents et ceux qui auront voté pour cette proposition auront surtout le droit de se taire. Il serait injuste de priver les sénateurs de ce même droit.
Mme Rossignol, ministre des Droits des femmes (sic), a déclaré au sujet de cette proposition de loi que « la liberté d’expression n’inclut pas le droit au mensonge ». Pourquoi pas, mais il va alors falloir s’entendre sur la notion de mensonge. Les avortements autorisés depuis la loi Veil de 1975 sont régulièrement qualifiés d’interruptions volontaires de grossesses. Le Trésor de la langue française donne comme synonymes d’interruption, arrêt et coupure, certes, mais aussi pause et suspension. Et interruption volontaire de grossesse est donné comme un euphémisme pour avortement. Si l’on prend interruption dans l’acception de pause ou de suspension, ledit euphémisme est quelque peu mensonger. Personne n’a jamais vu de grossesses reprendre après de telles interruptions. Mais cet euphémisme est tout à fait autorisé et même officiel puisqu’on le trouve dans des textes de loi. Voilà un bien mauvais exemple donné par l’Etat. Du reste, avortement est une appellation incomplète. Il faudrait dire avortement volontaire ou avortement provoqué[vi].
Je fais en outre partie des quelques illuminés fanatiques qui, de ci, de là, considèrent comme peu admissible, voire inadmissible, la pratique de ces avortements volontaires, par considération pour la vie des fœtus ou des embryons ainsi « éliminés ». Comme la quasi-totalité de ces illuminés fanatiques, j’ai entendu cent fois l’argument selon lequel un embryon n’est encore qu’un « tas de cellules ». Peut-être, mais quand un embryon franchit-il la limite qui le sépare de l’état de « tas de cellules » à celui d’être humain ? Ne serions-nous alors que des tas de cellules plus grands qui s’ignorent ? Dans ce cas, je ne donne pas cher de nos vies aux yeux de certains. Qui ment ? Qui se ment ?
Finissons sur un aspect plus anecdotique, voire plus léger. Qui voudra me faire croire que parmi ceux visés, le site internet nommé Afterbaiz prétend pouvoir se faire passer pour officiel avec un nom pareil ? Ou alors est-ce que son nom est tellement ridicule qu’il pourrait passer pour tel, en cette basse époque ?
Quoi qu’il en soit, mesdames, tant que cela est permis (et même après), je m’autorise à vous dire : ne vous faites pas avorter. Jamais.
(D’autres considérations autour du même sujet suivront bientôt.)


[i] Voir ici.
[ii] Ne médisons pas. M. Fillon a des convictions, mais uniquement à titre personnel.
[iii] Ce qui fait un total de 299 voix exprimées. Il y a trois cent quarante-huit sénateurs en tout.
[iv] Sans oublier Mgr Vingt-Trois.
[v] Et à main levée, en procédure accélérée !
[vi] Pour être honnête, je reprends ici en substance un commentaire lu dans un article du blogue de Patrice de Plunkett (voir ici), article aux considérations par ailleurs fort intéressantes.

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