jeudi 15 décembre 2016

Le sociétalisme réel

Pour revenir, comme promis, sur mon billet précédent, force m’est d’avouer qu’il est une objection, et une seule, que je veux bien entendre, aux considérations que j’y ai exposées : il est bien joli d’être « pro-vie » ou je ne sais quelle autre appellation, mais que proposer aux femmes qui, se découvrant enceintes, éprouvent pour diverses raisons une détresse telles qu’elles puissent envisager un avortement ? Des réponses existent déjà, d’autres, plus ambitieuses, peuvent être imaginées. Mais avant d’y venir, je m’autoriserai quelques observations.
Sur quoi le poussif quinquennat de M. Hollande s’est-il ouvert et sur quoi, le jour même où cet oubliable présidenticule annonçait qu’il ne souhaitait pas renouveler son mandat, s’est-il symboliquement refermé ? Sur des mesures qualifiées de sociétales. Pour commencer, le « mariage » dit pour tous, sur lequel je ne reviendrai pas aujourd’hui, qui a usé des semelles de manifestants (dont celles de votre serviteur) et fait couler presque autant d’encre que d’aérosol lacrymogène. Pour finir, cette absurde loi sur le « délit d’entrave numérique à l’IVG ». Il y a lieu de s’interroger sur l’insistance avec laquelle M. Hollande, ses ministres et quelques élus de la majorité ont voulu imposer ces lois. Une explication possible, que je trouve assez convaincante, est que, faute d’avoir pris des mesures de justice sociale, le président, son gouvernement et sa majorité avaient besoin d’avoir l’air de gauche en manifestant en permanence leur progressisme. Faute de socialisme, on nous servit le sociétalisme[i]. Une manière, en somme, d’incarner à peu de frais le progrès, le mouvement, de se sentir autorisé à tancer quiconque n’est pas d’accord. Et, faute d’avoir pour ennemi « la finance »[ii], les sociétalistes prirent pour ennemis les « conservateurs » ou les « réacs », de la Manif pour tous aux opposants à l’avortement. Sur ces ennemis, il fut permis de déverser toutes les insultes imaginables, fruit le plus souvent de clichés éculés et de fantasmes rances.
Ne nous plaignons pas cependant. La gauche a fait des progrès dans le traitement des ennemis qu’elle se désigne de temps en temps afin de conserver un semblant d’identité. Songeons qu’en 1792 les Girondins ne trouvèrent rien de mieux que de déclarer la guerre au reste de l’Europe, afin de pouvoir aussitôt déclarer la Patrie en danger. Puis les Montagnards enchaînèrent avec les massacres de Vendée et la Terreur. Il est à noter, au sujet de la Vendée, que c’est Gracchus Babeuf, précurseur en quelque sorte des communistes, qui forgea pour dénoncer ces massacres le néologisme populicide. Dieu merci, peu de progressistes – ou sociétalistes – ont désiré notre mort ces derniers temps.
Sans la comparer à celle de Babeuf, ce qui serait un peu dur, observons qu’une belle voix s’est fait entendre à gauche, avec une éloquence simple et juste, aussi bien contre le « mariage » dit pour tous que contre le « délit d’entrave numérique à l’IVG » : celle de M. Bruno Nestor Azerot, député de la Martinique. Il ne faut donc pas mettre toute la gauche dans le même sac, puisqu’elle compte parmi ses élus et ses militants des personnes plus préoccupées de questions sociales que de postures sociétales.
Cela posé, revenons à notre question : qu’offrir à des femmes tentées par l’avortement, ainsi qu’aux enfants qu’elles portent ? Une aide, bien entendu, autant matérielle que morale. Des associations existent déjà pour proposer cette aide. Pourquoi ne pas imaginer le même genre de service de la part de la collectivité ? Ce serait d’ailleurs un meilleur emploi de l’argent public que le remboursement d’avortements. Mais je doute que cela soit la volonté de quelque tendance politique que ce soit. La gauche sociétaliste et ses faux adversaires de droite – libéraux le plus souvent – n’en voudraient pas. La première parce que cela serait « réac » et les seconds parce que cela coûterait de l’argent et du dévouement à autrui. Cette dernière raison, plus crue, est sans doute celle qui se cache derrière la première. Une preuve ? Eh bien, la loi sur le « délit d’entrave numérique à l’IVG » vise précisément les sites internet où sont recommandées les associations proposant cette aide.
Certains esprits mal avisés évoquent parfois des « avortements de confort ». Je ne crois pas qu’un avortement puisse être confortable pour une femme[iii]. En revanche, il peut être confortable pour ceux qui la pousseront à le subir : fais-toi avorter et débrouille-toi avec ça, ma fille ; ne nous embête pas avec tes inquiétudes ; ne nous oblige pas, ne nous lie pas par un service que nous pourrions devoir te rendre ; devoir ? Nous ne voulons pas entendre ce mot. Ils appelleront cela, les hypocrites, la libération de la femme[iv].
Certains élus de gauche affirment avoir reçu d’un exorciste[v] du diocèse de Fréjus-Toulon[vi] une lettre les mettant en garde contre les feux de l’Enfer, lequel les guetterait s’ils votaient pour cette loi de « délit d’entrave numérique à l’IVG ». « Même pas peur », auraient répondus quelques-uns d’entre eux, avec le cran imbécile auquel on reconnaît la libre-pensée depuis au moins cent cinquante ans[vii]. Ils ont tort. Ils ne savent pas de quoi ils parlent.
Car nous savons désormais que la devise du sociétalisme réel est : « non serviam »[viii]. Il n’est jamais trop tard pour la rejeter.


[i] Cela est fort bien expliqué ici ou par P. de Plunkett.
[ii] M. Hollande n’eut en somme « la finance » pour ennemi que le temps d’un discours électoral…
[iii] Sauf aux dires de quelques féministes hypnotisées par leur militantisme qui prétendent que ce n’est qu’une formalité, un acte médical comme les autres, etc.
[iv] On trouvera de plus amples développements à ce sujet ici, dans le Samaritain.
[v] Mot qui ne paraît jamais sans guillemets dans la presse qui se dit sérieuse.
[vi] Diocèse connu des journalistes pour son évêque, le « très conservateur » Mgr Rey (voir ici).
[vii] Un peu plus même, si l’on songe à cette vieille pie de Homais.
[viii] Certains crurent à tort, dans la Tchécoslovaquie des années 1960, à la possibilité d’un « socialisme à visage humain ». Celui du sociétalisme paraît d’emblée plus grimaçant.

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