dimanche 7 août 2016

Vladimir Nabokov : art, ridicule et amour

En ces temps ou une brutalité parfois terrifiante nous guette toujours et nous frappe parfois, comment ne pas rechercher dans nos lectures quelques grâces ? Dans l’art d’un écrivain, par exemple, qui ferait passer, en contrebande ou par inadvertance, sans rien perdre de sa finesse ou de son ironie, des sentiments nobles ?
A propos d’ironie, il se trouvera toujours quelques esprits sérieux pour mépriser ce désir de beauté : ne serait-ce pas là chercher à fuir la dure réalité ? Il n’en est rien, évidemment : il s’agit au contraire de se rappeler de temps à autre des choses qu’il nous appartient de défendre et d’illustrer.
Au moment de faire mes valises, donc, parcourant de la main ma bibliothèque, j’en ai tiré, pour le relire au calme, un beau roman de Vladimir Nabokov, La défense Loujine.
Il n’y a pas que Lolita dans la vie (ni dans l’œuvre)
Aux esprits sérieux succèderont les esprits prudes : comment, des sentiments nobles, voire élevés, chez l’auteur de Lolita ? Il est vrai que le sujet de ce roman a, depuis soixante ans environ, de quoi scandaliser quelque peu : l’amour (ou le désir ?) monstrueux – d’autant qu’il n’est pas seulement platonique – d’un homme mûr pour une fillette de treize ans. Cet homme mûr, Humbert Humbert, narrateur de Lolita, est un professeur de lettres, fort cultivé, présentant bien et s’exprimant avec une aisance toute… nabokovienne. De cette qualité d’écriture, du caractère éminemment civilisé de Humbert Humbert et de l’imagination de Nabokov naît le malentendu somme toute banal (confusion entre l’auteur et le narrateur) qui est la source du scandale. Nabokov passa ensuite des années à répéter combien pour lui Humbert Humbert était un type répugnant, pervers, monstrueux.
Et l’œuvre abondante de Nabokov ne saurait se limiter à Lolita.
Monstrueux, grotesques ou ridicules
Laissons donc Humbert Humbert à son enfer, où il côtoie sans doute pour l'éternité le rival qu’il a tué, Clare Quilty, soit dit en passant un type encore moins recommandable[i]. L’œuvre de Nabokov ne manque pas de personnages qui présentent quelques aspects allant du monstrueux au grotesque, ou tout simplement ridicules. Que l’on veuille bien songer à Bachmann, à mademoiselle O ou à Pnine[ii] ; ou encore à Ivanof dans Perfection ou à Vassili Ivanovitch dans Lac, nuage, château. Allez y vérifier, Nabokov ne les épargne pas : laids, voire difformes, mal fagotés, affectés, maniaques, côtoyant pour certains la folie… Cependant, Nabokov semble ne pas pouvoir s’empêcher de les aimer. Leur frère à tous, le plus bizarre et le plus pathétique, se nomme Alexandre Ivanovitch Loujine.
Art et empathie
Ce Loujine est un personnage étrange : petit garçon que rien n’intéresse, il apprend un jour à jouer aux échecs. Ce sera désormais sa seule raison de vivre, le seul point de vue par lequel il sera capable d’envisager la vie. Le reste lui échappe[iii], à l’exception d’une jeune fille, la seule personne qui désirera (au point d’y consacrer sa vie) faire son bien en le sauvant d’une passion qui le tue mais sans laquelle il est si peu…
Si pour Loujine on éprouve de la sympathie, ne serait-ce pas de l’empathie que Nabokov parviendrait à faire naître chez le lecteur pour cette jeune fille ? Qui, à la lecture de ce roman, ne rêverait pas d’accomplir de tels efforts pour porter secours à un être perdu ? Naturellement, Nabokov n’est pas un écrivain engagé, ni un auteur de romans à thèse ou de romans édifiants[iv]. Il se fût sans doute récrié devant de tels jugements, de même qu’il eut à se défendre du contraire dans le cas de Lolita.
Cependant, outre les personnages à la fois ridicules et profondément attendrissants évoqués plus haut, on rencontre au détour des pages de l’œuvre de Nabokov quelques êtres faibles dont leur auteur sait faire sentir à quel point leurs souffrances sont injustes et à quel point ils méritent l’attention ou la protection. Comment ne pas penser, par exemple, au fils dans Brisure à Senestre, aux vieux parents et à leur fils fou dans Signes et symboles, à la petite Irma, mourant d’attendre son père infidèle dans Chambre obscure, ou à l’affection inarticulée manifestée par Irina envers le héros de L’Exploit ?
Une forte émotion, une grande empathie naissent chez tout lecteur normalement constitué pour ces personnages, que Nabokov sait faire vivre – ce qui est après tout la spécificité du romancier ou du nouvelliste[v].
Nabokov écrivit en russe La défense Loujine en 1929, et traduisit ce roman en anglais dans les années 1960. Dans la préface qu’il écrivit à cette occasion (datée de décembre 1963), force lui a été de reconnaître l’existence de tels sentiments, en des termes que l’on peut lire au dos de l’édition « folio » des années 1990 que je possède :
« De tous mes livres russes, La défense Loujine est celui qui contient et dégage la plus grande « chaleur » […]. En fait, Loujine a paru sympathique même aux gens qui ne comprennent rien aux échecs et/ou détestent tous mes autres livres. Il est fruste, sale, laid – mais comme ma jeune fille de bonne famille (charmante demoiselle elle-même) le remarque si vite, il y a quelque chose en lui qui transcende aussi bien la rudesse de sa peau grise que la stérilité de son génie abscons. »
Un cas où l’artiste – et quel artiste[vi] – est dépassé par son œuvre ?


[i] Existe-t-il un enfer, un paradis et un purgatoire pour les personnages de roman ?
[ii] Ces trois personnages ont donné leurs titres respectifs aux nouvelles ou romans où ils apparaissent.
[iii] Au point d’en faire un être égaré, ahuri, sauvage. En ces temps où chacun aime à jouer au psychiatre de comptoir, on verrait en Loujine un autiste.
[iv] Ce dernier domaine est laissé à Loujine père…
[v] Mais attention, dans l’art de Nabokov, à l’illusion (Un « Léonard ») ou au pur prétexte à la création d’une forme (Recrutement).
[vi] Un virtuose, pour le meilleur (Le Don, Feu pâle) ou frisant l’indigeste (Ada ou l’ardeur).

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