lundi 27 juin 2016

L’exeat

Etant bachelier depuis maintenant plus de vingt-cinq ans, j’ignore si, après l’obtention de ce diplôme, il est toujours nécessaire d’aller à son lycée réclamer un papier nommé exeat. Ce petit brimborion, dont le nom signifie en latin qu’il sorte, nous signifiait que nous n’étions désormais plus lycéens.
Traversons la Manche et transposons les choses à la politique : les notes données jeudi 23 juin au Royaume-Uni par ses citoyens l’autorisent à s’en aller à Bruxelles demander son exeat. Le Royaume-Uni ne sera plus, lorsque cela sera fait, un Etat membre de l’Union européenne.
Les plus avisés – ou ceux qui se croient tels – cherchent une explication simple à ce résultat. S’ils sont « souverainistes » ou « eurosceptiques », ils parleront de la revanche des peuples sur le machin technocratique apatride qui s’est installé à Bruxelles. Les « europhiles » souligneront (pour se rassurer ?) que les électeurs les plus jeunes auraient voté majoritairement contre cette séparation ; tant pis pour eux : un référendum n’est pas un sondage et, par conséquent, le vote n’est pas une intention de vote et il est secret.
En vérité, il semble que la majorité de Britanniques qui a voté pour quitter l’Union européenne l’ait fait pour un tissu de raisons, bonnes, mauvaises ou vagues, et même parfois contradictoires. Cela va probablement de la lassitude chez des ouvriers ou d’anciens ouvriers appauvris ou inquiets[i] au rêve, chez quelques nantis, de bâtir un paradis fiscal ; sans oublier le nationalisme ou un goût assez anglais du défi adressé au reste du monde[ii]. A droite, à gauche ou nulle part, il existe certainement une foule d’autres causes[iii].
Mais revenons aux réactions « à chaud », qui sont autant de tentatives de ne pas réfléchir. Elles semblent reproduire les arguments utilisés pendant la campagne par les deux bords : c’est à qui sera le plus simpliste, le plus démagogue. Notons que, du côté des opposants au départ, le principal argument était l’annonce d’une série de catastrophes qui allaient à peu près anéantir le Royaume-Uni. Pour l’instant, le seul drame avéré a eu lieu pendant la campagne : l’assassinat d’une députée par un homme manifestement dérangé[iv].
Les réactions, donc, sont à peu près aussi bêtes que les propos de campagne. Chez les intéressés, quelques célébrités ont touité – c’est plus fort qu’elles – et le résultat vaut son pesant de porridge, comme le « je ne crois jamais avoir autant désiré qu’il y ait de la magie[v] » de J.K. Rowling, auteur de Harry Potter. D’autres, Français compris, se sont fendus d’articles plus ou moins longs, avec l’arrogance aussi polie que pontifiante d’un Jacques Attali (ici) ou la haine assumée d’un Gaspard Koenig ()[vi].
De telles inepties sont regrettables. Certes, les circonstances sont aussi inédites pour l’Union européenne que pour le Royaume-Uni, mais nul ne sait si elles sont catastrophiques. On verra. Ce ne sera sans doute pas confortable, ce sera même pénible ou douloureux par moments à plus d’un point de vue, mais après tout c’est l’occasion pour tous les politiciens d’Europe de faire de la politique. Et de se demander quel sens, quel contenu peut avoir leur fameux projet européen dont ils nous rebattent les oreilles et auquel nous ne comprenons pas grand-chose, à part quelques propos technocratiques ou sentimentaux. Ce devrait être pour eux une stimulation intellectuelle, mais apparemment ils en ont perdu l’habitude[vii].
Un seul politicien mérite peut-être une mention spéciale : M. David Cameron, qui a eu l’élégance de reconnaître sa défaite et d’annoncer sa démission prochaine, histoire de dire qu’il ne se lave pas tout à fait les mains des affaires dont il a (ou avait) la responsabilité.
On sera plus dubitatif quant à son vieil ami-ennemi, M. Boris Johnson. Le jour de l’annonce des résultats du référendum, ce dernier s’est paraît-il fait attendre avant de paraître et de s’exprimer. Avait-il la gueule de bois ? Etait-il embarrassé à la suite d’une victoire inattendue, voire non désirée ? En tout cas, il ne paraît pas pressé d’aller chercher son exeat.
Du reste, fêter les examens au point d’avoir la gueule de bois le lendemain, voilà un domaine où M. Johnson peut revendiquer quelque expérience, puisque du temps de ses études à Oxford il fut membre du célèbre Bullingdon Club, tout comme son camarade et à peu près contemporain David Cameron. Ledit club est une des institutions dont l’université d’Oxford fait assez peu la publicité, mais qui fit les délices d’écrivains dotés de talents satiriques, comme Evelyn Waugh dans Grandeur et décadence ou Retour à Brideshead. Il s’agit d’une sorte de troupe de jeunes gens de bonne famille qui aiment les beuveries et les mauvaises blagues dans un registre n’excluant pas la brutalité ni le vandalisme. En somme, quelque chose de posh et de grossier qui se voudrait la quintessence d’une certaine britishness. Peut-être s’est-il agi pour M. Johnson de surjouer l’Anglais pour compenser des origines pour le moins variées : suisses, allemandes, tcherkesses et même un peu anglaises.
Il y a peut-être aussi quelque chose de français chez M. Johnson dans son peu d’empressement à aller chercher son exeat. Quelque chose que n’aura pas compris, par exemple, M. Steinmeier, qui est allemand[viii]. Un mot latin au sens proche de celui d’exeat est utilisé en Allemagne pour désigner le baccalauréat (et non un papier que l’on va chercher ensuite) Abitur, soit qu’il parte.


[i] Voir l’analyse qu’en fait ici Pierre Jova dans Limite.
[ii] C’est en Angleterre et au Pays de Galles que l’on a le plus voté pour cette séparation.
[iii] La presse a raconté avec gourmandise qu’après ce référendum on aurait relevé en provenance du Royaume-Uni une recrudescence sur Internet de la question « qu’est-ce que l’UE » ? De quoi se moquer des électeurs britanniques, qui auraient voté pour une séparation sans savoir de quoi ils se séparent. Mis à part le fait que cette observation peut se retourner contre ceux qui ont voté pour rester sans savoir dans quoi ils voulaient rester, il est légitime de se demander si cette ignorance quant à la nature ou aux buts de l’Union européenne (que les plus hautes instances d’icelle ne font rien pour dissiper) n’est pas une cause de méfiance.
[iv] Le fait que cet homme ait selon toute vraisemblance eu des relations avec quelques groupuscules d’extrême-droite ou néonazis ne vient en rien infirmer cette hypothèse. Bien au contraire.
[v] I don’t think I ever wanted magic more
[vi] M. gaspard Koenig (déjà évoqué ici) est le jeune « philosophe » chéri des magazines libéraux. Vu le niveau des propos de ce béjaune prétentieux, s’il est philosophe, alors je suis champion de natation. Pauvre petit Gaspard !
[vii] Il y a pourtant beaucoup de pistes. L’aspect spirituel des choses n’est pas à négliger, comme cela est suggéré ici par Henri Hude ou dans Bad Catholic par un jeune « philosophe » américain (qui vole plus haut qu’une escadrille de Gaspards, même en vol transatlantique).
[viii] M. Steinmeier souhaite que le Royaume-Uni quitte au plus vite l’Union européenne. Tout comme M. Juncker, mais M. Juncker ne mérite pas qu’on parle de lui.

2 commentaires:

  1. En tant que Français résidant au Royaume-Uni (et donc, fatalement, pas désintéressé dans cette querelle...), le pincement au cœur ressenti lors de la publication du résultat s'efface quelque peu devant la perspective de ne plus être sur la même île que Maître Gaspard. Comment diable peut-on vivre à l'étranger et ne pas se figurer que les peuples existent ? Comment peut-on être à ce point aveugle à la différence ?

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    1. En ce qui concerne le pathétique petit Gaspard, deux explications sont envisageables :
      - la vie hors-sol entre avions, aéroports, rédactions de journaux et mondanités : cela laisse peu d'occasions de rencontrer des "gens" ;
      - l'idéologie : on peut se figurer à peu près tout et n'importe quoi lorsque l'on place ses petites idées au-dessus de la réalité.
      En tout cas, le pincement au cœur que vous éprouvez ne vous fait pas perdre le sens de l'humour (même pour dire des choses sérieuses). C'est encourageant.
      S.L.

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