samedi 14 février 2015

Motifs et prétextes (2) : quelques mots sur« Soumission »

Faudra-t-il que je confesse avoir cédé à la mode – ou à l’inquiétude collective de ce sinistre début d’année – en achetant, et même en le lisant ensuite, Soumission, le dernier roman de Michel Houellebecq ? Sans être fixé quant à la réponse à apporter à cette question purement rhétorique, force est de constater que l’argument de ce roman fait couler depuis bientôt deux mois beaucoup d’encre, en des gloses relevant plus du commentaire politique que de la critique littéraire. Il est vrai que l’actualité française y a, hélas, beaucoup contribué.
Commençons cependant par rappeler que Soumission est un roman, c’est-à-dire qu’il se veut une œuvre d’art.
Littérature
L’argument de Soumission a été suffisamment brandi et exhibé (autant pour le vanter que pour le vomir) pour qu’on puisse le résumer en quelques mots : en 2022, à l’issue du second mandat de François Hollande, le candidat de la Fraternité musulmane est élu président de la république à l’issue d’un second tour qui l’opposait à Marine le Pen, grâce à la mécanique inévitable du front républicain ; la France devenant une république gentiment islamique, un professeur d’université – le narrateur, spécialiste de Huysmans – envisage, notamment pour assurer sa carrière, sa conversion à l’islam, après avoir suivi les événements précédant l’élection avec un intérêt croissant, lui qui jusqu’alors s’était senti « aussi politisé qu’une serviette de toilette ».
Le choix de Huysmans comme objet des travaux du narrateur n’est évidemment pas un hasard. Soumission fait le récit d’une série de découvertes plus ou moins désagréables qui auraient comme une parenté avec le progressif dévoilement du petit monde sataniste (un cloaque de bêtise sacrilège) devant Durtal, héros de Là-bas : une sorte d’initiation au corps défendant du héros. De plus, le narrateur enchaîne les mornes expériences sexuelles, aussi décevantes que les tentatives successives d’un des Esseintes pour chasser son ennui dans A rebours ou d’un Folantin pour enfin manger convenablement dans A vau-l’eau ; la description minutieuse des décevantes extravagances de des Esseintes ou des médiocres repas de Folantin est ici remplacée par celle, souvent platement anatomique, des galipettes tarifées que s’offre le narrateur (ce sont, disons, les passages pas pour jeunes filles[i] de ce roman). De ces moments de baise ne vient aucune joie : ce sont des cases comme d’autres dans la routine grisâtre de cet homme. Sauf peut-être avec Myriam[ii], sa jeune amante qui, juive, quittera bientôt la France.
Notons cependant qu’au contraire de des Esseintes ou de Folantin, le narrateur de Soumission ne cherche pas grand-chose ; tout juste son confort, ses aises : où A rebours et A vau-l’eau sont des quêtes – certes dérisoires – manquées, des montées sans cesse brisées par des déconvenues, Soumission est plutôt le récit d’un abandon, d’un laisser-aller, puisque tout est plus facile ainsi (à ce titre, les séductions domestiques que le narrateur trouve à l’islam sont éloquentes : la polygamie lui permettrait d’avoir une épouse mûre pour tenir le ménage et une toute jeune pour…).
Pour ne pas sombrer complètement dans la dépression, relevons que Soumission est écrit dans un style gentiment classique, coulant et agréable à lire, et non dépourvu d’une ironie souvent désolée mais parfois amusée, comme dans la description des mesquineries universitaires, des vanités modernes ou de la médiocrité de la classe politique.
Actualité quand même ?
Nous avons bien, donc, affaire à un roman, à un véritable roman ; pas à un de ces ouvrages à clefs où le lecteur serait prié de reconnaître les personnes réelles cachées par des noms lourdement contrefaits : les personnages réels apparaissent ici sous leurs vrais noms (François Hollande, Marine le Pen, Manuel Valls ou encore François Bayrou) et les autres sont bien fictifs, comme ce Mohammed Ben Abbes, qui finira président de la république. Plus précisément, c’est à un roman d’anticipation que nous avons affaire, un de ceux qui produisent d’autant mieux leur effet que le futur où ils se déroulent est proche, et présente donc dans ses détails quotidiens une grande familiarité pour leurs lecteurs[iii].
Mais, vu le décor dans lequel se déroule l’action de Soumission, ce roman peut prendre valeur d’avertissement, comme bien des romans d’anticipation, puisqu’ils dépeignent des mondes qui pourraient être des conséquences logiques du nôtre, et que quelque chose doit aller de travers dans ces mondes futurs, sinon quel intérêt d’en faire des romans ?
Ce caractère d’avertissement n’a échappé à personne, apparemment. Et il est assez convaincant, vu la vraisemblance des événements et des comportements que Houellebecq nous expose : la mécanique du front républicain qui amènera Ben Abbes au pouvoir, François Bayrou drapant une carrière politique vouée à l’échec dans la cape d’un Cincinnatus labourdin… Reconnaissons que la route est bien pavée pour quiconque est un peu plus rusé que la moyenne des politiciens, tel ce Ben Abbes, homme intelligent, cultivé, conscient du vide dont souffre l’Occident contemporain et disposé à imposer sa solution pour le combler (l’islam, en l’occurrence) en prenant des airs patelins et accommodants.
Cette route est d’autant mieux pavée que le vide, la médiocrité, la veulerie dépressive ne sont l’apanage ni du narrateur ni de la classe politique, mais ont aussi gagné l’Occident entier. Bientôt, ce sera un fruit mûr qui se laissera tomber entre les mains de Ben Abbes et de ses pareils.
Le problème est réel : il n’est besoin que de voir dans quelles vaines convulsions se débattent les Européens depuis qu’ils ont renié tout ce qui avait fondé leur civilisation et qu’ils ne croient plus en rien. Houellebecq a le mérite de poser ce problème et, en bon romancier, de n’avancer aucune solution.
Notons qu’en matière de solution, certains désirent une réaction virile et même parfois violente s’il le faut. Ces identitaires sont d’ailleurs évoqués dans Soumission, pour n’être qu’une des données du problème et se faire facilement absorber par la conquête pacifique : leur goût pour la violence, leur simplisme, voilà qui ne saurait faire d’eux les défenseurs de la Chrétienté qu’ils croient souvent être. Dans ce roman d’anticipation, ils suivront logiquement leur pente en se convertissant à l’islam : c’est simple, carré et viril ; pas de joue gauche à tendre, pas d’amour pour ses ennemis, etc., etc[iv].
Et Léon Bloy dans tout ça ?
Le narrateur de Soumission étant un spécialiste de Huysmans, le nom de Bloy ne pouvait qu’y apparaître ici ou là. Le narrateur ne l’aime guère, d’une manière fort injuste du reste, mais rappellera quand même à un de ses collègues, un jeune illettré vaguement gauchisant, que Bloy n’a rien à voir avec une certaine extrême droite identitaire et antisémite[v].
Tandis que Houellebecq, en bon romancier, ne propose aucune solution (et a raison de ne pas le faire, en tant qu’artiste), j’ai pour ma part ma petite idée, puisqu’il est question de Bloy : comment ne pas penser à la dernière phrase de L’Archiconfrérie de la bonne mort ? Dans les années 1890, alors que des attentats anarchistes secouaient quelque peu Paris, Bloy enjoignait ses contemporains de choisir : « le catholicisme ou le pétard ». L’alternative n’est plus la même aujourd’hui : ce serait plutôt : le catholicisme ou l’effacement de notre civilisation. Personnellement, je n’éprouve aucun désir d’être effacé. Alors…




[i] Qu’en sais-je après tout ? J’ignore combien de jeunes filles modernes, à l’heure où j’écris ces lignes, ont téléchargé illégalement sur leur smartmuche le dernier produit du rayon « cochon tout public » de Hollywood, prétendant qu’il s’agit de Cinquante nuisances de Grèce, documentaire sur les tribulations économiques et sociales qu’ont à endurer nos amis hellènes. Réponse probable de quelques mères : « mais, ma chérie, il fallait me le dire ! Une collègue au bureau me l’a mis sur une clef USB ! J’aurais pu te le prêter ! ». L’ennui provoqué par une telle décadence réveillera-t-il ces jeunes filles ?
[ii] Il est vrai que ce n’est pas une professionnelle, mais une amante. Cependant, on pourra dans son cas plutôt parler de plaisir donné par le corps d’une jolie fille que d’amour…
[iii] Voir ce que j’ai écrit ici sur Love among the Ruins d’Evelyn Waugh.
[iv] Du reste, comment distinguer un Breivik d’un djihadiste ?
[v] Justice faite à Bloy, fort bienvenue, quand on sait pour quoi le prennent ceux qui n’en ont visiblement pas lu une ligne (voir ici).

5 commentaires:

  1. Houellebecq, vous avez raison de le noter, ne propose aucune solution. Il adopte un ton détaché, sociologique jusqu'à l'absurde : "Soumission" est évidemment un exercice de nihilisme...

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    1. Oui, et c'est plus, à mon humble avis, le ton détaché qui en fait un exercice de nihilisme que l'absence de proposition - si l'on considère qu'un roman doit exposer plutôt que proposer. Ce ton détaché, ce genre "moui, faut voir, pourquoi pas, après tout", me semble illustrer de manière assez pertinente l'avachissement auquel se laisse aller une bonne partie de l'Europe.

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  2. Un président musulman ? Je ne dis pas que dans un ou deux siècles, après un temps d'acclimatation suffisant de cette religion et de sa culture, ce sera inenvisageable, ni même que dans un ou deux siècles le meilleur candidat ne sera pas musulman, car je ne voudrais pas verser dans le communautarisme. Mais à court terme... Ce qui est inquiétant, c'est que Michel Houellebecq me paraît toujours lucide, quoi qu'il écrive, d'une lucidité certes dépressive et désespérée, qui lui donne surtout des moyens extraordinaires pour comprendre et retourner vers son lecteur, comme la pulpe d'une mangue pourrie, le fruit de d'un certain mal de vivre (Lovecraft, les post soixante-huitards, etc.). Lucide quand il regarde vers le passé ou pose les questions du présent, on peut souhaiter qu'il le soit moins quand il dresse des scénarios du futur (lire par exemple, dans La Carte et le territoire, sa vision drôle et convaincante de Disney France). Bref, vive l'héritage chrétien de l'Europe !

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    1. En ce qui concerne le président musulman, le plus inquiétant dans ce scénario est peut-être bien le fait qu'il soit candidat en tant que musulman (reste à savoir si l'islam peut être vécu de manière "apolitique"... peut-être dans deux cents ans ?).
      Sur la lucidité de Houellebecq : oui, c'est ici la vraisemblance de son récit d'anticipation qui est effrayante. Mais il n'est pas interdit d'essayer de lui donner tort ! A ce titre, l'héritage chrétien de l'Europe doit être vu comme un héritage vivant et à transmettre, ce qui fait tout le sens d'une tradition.
      S.L.

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  3. c'est ailleurs que j'en avait parlé

    le houellebecq est très jouissif à lire pour un dépressif de mon genre
    on peut se dire "y a pas que moi à traîner une vie misérable ! la preuve !"

    les scènes de sexe ( pas pour les jeunes filles ) sont réjouissantes aussi dans leur description factuelle ( mais comment faire autrement pour décrire un coït ?) et dans leur conclusion invariable ( de mémoire : "celà ne m'avait fait aucun bien" ....à la vérité , on dirait un personnage de manga cochon, pourvu d'une trique inépuisable et sans autre but dans la vie que d'aller d'une case à l'autre , à rebours - manga oblige- ce qui fait le lien avec huysman )

    mais c'est de l'anticipation à très courte échelle , à très court terme , et , à mon avis , c'est pas dans un ou deux siècles ni même en 2022 qu'on verra une candidature musulmane ouvertement affichée mais en 2017

    l'ennui ,c'est que les athées , associaux , anarchistes ( et même alcooliques , voyez , je ne cache rien )dans mon (mauvais) genre , en souffriront bien avant les autres
    on sera sommé de prendre parti , d'aller à la mosquée ou à l'église ( les tala comme les appellent le plus crétin de mes oncles , lorsque , vaincu par la curiosité ,je lui demande "les tala quoi?" il rétorque , raide comme balle "les talmesse ,ils vont tala messe , à la messe , t'as pigé , elle est bonne non ?" non , elle est pas bonne ,je lui ai dit que je faisais partie des tobis , les tobis ? oui ils vont au bistrot ....les tobis , rigolo non ?)
    on sera sommé de faire bien d'autres choses
    d'embourquasser sa femme
    de la dérouiller aussi parfois
    de donner le change
    dire qu'on s'était enkystés dans le corps social vronzais depuis à peine 200 ans , et c'est déjà à refaire !

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