samedi 6 décembre 2014

Deux jeunes écrivains étrangers (Pynchon, Lindgren)

A quel âge devient-on vieux, peut-on rester jeune, et que signifient – ou peuvent signifier – jeune et vieux ? Il ne sera point répondu à ces questions ici. Disons simplement, pour ne point être soupçonné de jeunisme, que certains artistes conservent jusqu’à un âge avancé des vertus que l’on peut prêter à la jeunesse : la vigueur et la curiosité (cette dernière vertu impliquant qu’il y ait quelques vieux auprès de qui apprendre quelque chose).
Thomas Pynchon, Fonds perdus
De Fonds perdus, le dernier roman de Thomas Pynchon (77 ans), paru en France cette année[i], les grincheux, s’ils connaissent déjà l’œuvre passée de Pynchon, diront que c’est à peu près le même roman que ceux qu’il écrit depuis cinquante ans[ii], tandis que les enthousiastes seront ravis d’une nouvelle variation sur une vision paranoïaque, inquiète et donc comique développée pendant ces mêmes cinquante ans.
Que nous suggèrent ces variations ? Que le monde n’est pas ce que nous croyons qu’il est, pas plus qu’il n’est celui que nous croyons qu’il n’est pas. Qu’il pourrait – ou non, peut-être l’hypothèse est-elle ridicule – être mû par des forces invisibles, aux desseins criminels, bienveillants, intéressés ou futiles. Bien des choses se trament (peut-être) dans des souterrains, des plis et des coulisses, autant d’univers parallèles qui communiquent entre eux ou avec le monde apparent par des canaux incongrus.
Cette vision demeure dans Fonds perdus. Il y est question de transactions douteuses dans le monde des start-ups new-yorkaises souffrant de l’éclatement de la bulle internet, autour du 11 septembre 2001. Ces fonds perdus (meilleur titre que l’original ?) pourraient donc consister en quelque argent détourné… Internet, voilà une aubaine pour Pynchon, lui fournissant l’occasion de nous faire explorer quantité d’espaces parallèles, de souterrains et de tuyaux : d’autres fonds perdus… Dans ces mondes, les pistes et les identités se brouillent et tournent en boucle, tout est manipulé, mais qui manipule qui, on ne saurait plus trop le dire. Ajoutons que les informaticiens, mais aussi les mafieux russes ou les agents secrets, qui peuplent ce monde offrent à Pynchon une galerie de personnages bizarres comme il excelle à les dépeindre.
Les pynchoniens historiques, voire traditionalistes[iii], seront cependant rassurés puisque Fonds perdus comporte son lot de mondes parallèles plus « palpables », comme des caves, des souterrains, les canaux de New-York ou même le dessous d’une piscine. Ils seront déçus, en revanche, de ne rencontrer au détour de tous ces passages (ancienne ou nouvelle mode) aucun des personnages croisés dans les précédents romans de Pynchon[iv], comme « Bloody » Chicklitz, « Pig » Bodine, « Mucho » Maas ou quelque rejeton de la famille Traverse, dans une de leurs quêtes incertaines, intéressées et souvent vaines. En tout cas, je ne les ai pas trouvés. Je peux avoir mal lu, ou Pynchon peut les avoir camouflés… Qui sait ce qu’il nous cache ?
(Bien entendu, il y a aussi le fait que ces personnages finiraient par être rudement vieux, bien que Pynchon ait réussi, dans Mason & Dixon, dont l’action se déroule au XVIIIe siècle, à faire brièvement apparaître un matelot Bodine, ancêtre probable du matelot Bodine de V. et de L’Arc-en-ciel de la gravité[v]. Mais il est vrai qu’en ces temps de nouvelles technologies, tout est si vite obsolète : dans Fonds perdus, pour un übergeek moyen de 2001, 1998 relève au moins de la haute antiquité. D’ailleurs, 2001, par certains détails, a pris quelques rides en 2013[vi]. Le suggérer est une autre réussite de Fonds perdus.)
Torgny Lindgren, Klingsor
Profitons d’une certaine actualité suédoise (crise gouvernementale, visite récente du roi et de la reine de Suède à Paris…) pour signaler la parution de cette année de Klingsor, le nouveau roman de Torgny Lindgren (76 ans), écrivain dont j’avais mentionné le nom dans une note de cet été. Ceux qui ne lisent pas le suédois devront attendre sa traduction, en espérant qu’elle ne traînera pas trop, son précédent roman, paru en 2007 en Suède, n’étant toujours pas traduit en français, quoiqu’excellent[vii]. Ils pourront toutefois se consoler avec quelques œuvres plus anciennes, parues en français chez Actes Sud, comme Miel de bourdon[viii], Fausses nouvelles[ix] ou encore La Bible de Gustave Doré[x].
Les romans de Torgny Lindgren ont à voir avec sa province natale de Västerbotten. Une province située loin au Nord, à peu près aussi exotique pour un lecteur de Stockholm que par exemple le Sud de Flannery O’Connor (voir ici) pour un New-yorkais. Alors pour des Français…
Cette province est rude, pauvre, le climat y est parfois malsain, au point que la tuberculose y faisait encore des ravages en des temps pas si anciens, comme cela est évoqué dans Fausses nouvelles. Le cadre idéal, s’empressera-t-on d’imaginer, pour des romans naturalistes, âpres, où pèsent de lourds secrets et de vieilles querelles claniques… Eh bien, non.
Sans éluder certains traits réalistes – mais l’exotisme de la contrée permet sans doute d’égarer de temps en temps le lecteur, avec un sourire en coin chez l’auteur, dans le grotesque ou le fantastique –, Torgny Lindgren introduit dans son œuvre la fantaisie (y compris formelle, en usant à l’occasion de textes ou d’images insérés dans le récit), l’ironie (jamais totalement dépourvue d’affection pour ses personnages) et le bizarre, jusque dans les moments dramatiques. Le pittoresque et l’inquiétude se nichent jusque dans la cuisine, souvent faite de bas morceaux longuement mijotés et odorants.
Klingsor n’y échappe pas. Klingsor, c’est le nom d’un homme issu d’une famille simple[xi] qui se découvre une vocation d’artiste peintre. On ne saura jamais vraiment s’il est parvenu à répondre tout à fait à cette vocation, aussi près du but qu’il soit parvenu, car son œuvre disparaîtra. Mais son parcours suggère l’interrogation qui peut toucher tout artiste encore en devenir[xii], quel que soit son domaine : suis-je arrivé à me hisser à la hauteur de mes ambitions, ou ne suis-je encore qu’un barbouilleur capable des erreurs, des à-peu-près et des ridicules les plus grossiers, en somme un amateur plus ou moins éclairé ?
(Soit dit en passant, la quête de Klingsor le fera passer par Paris, où il se délectera… de boudin et de rillettes, qui lui rappelleront le pays.)




[i] Et en 2013 en anglais, sous son titre original, Bleeding Edge. Signalons une note intéressante ici.
[ii] Depuis la parution de V. en 1963.
[iii] Ceux qui ne connaissent pas encore l’œuvre de Pynchon peuvent la découvrir en commençant par La Vente à la criée du lot 49 (The Crying of Lot 49, 1965), roman plus bref que les autres.
[iv] Personnages qui, passant d’un roman à un autre avec des rôles plus ou moins importants, donnaient à son univers une cohérence indispensable à tout paranoïaque qui se respecte, ah mais !
[v] Gravity’s Rainbow, 1974.
[vi] Songez un peu qu’il y avait vers 2001 quelques dingues pour rendre publiques leurs élucubrations dans ce qui se nommait des weblogs.
[vii] Norrlands Akvavit. Soit : L’Eau-de-vie de Norrland.
[viii] Hummelhonung, 1995.
[ix] Pölsan, 2002. La pölsa est une spécialité culinaire du nord de la Suède. Quelque chose entre le hachis, les rillettes et la bouillie, fait à partir… de la viande que le cuisinier aura trouvée – souvent de la triperie.
[x] Dorés Bibel, 2005.
[xi] Mais soucieuse d’honorabilité : on signe de temps en temps, dans cette famille, von Klingsor, ce qui a plus d’allure.
[xii] Mais un artiste est-il jamais arrivé ?

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