samedi 3 mai 2014

Les dangers du rire professionnel

L’écume de l’actualité permet parfois des réflexions intéressantes. Je ne veux pas parler des sifflets essuyés à Rome par M. Valls il y a quelques jours : à ce sujet, je me contenterai de vous renvoyer au point de vue judicieux exprimé ici, dans le blog de Fikmonskov, et de remarquer que s’il est permis de s’engueuler en famille, il vaut mieux que cela se passe chez soi, les fenêtres fermées, plutôt que, disons, dans une église pendant la messe.
Non, je pensais plutôt aux caricatures politiques exécutées par Jean Sarkozy, lesquelles nous ont été révélées il y a quelques semaines.
Un jeune amateur
Faut-il encore présenter le jeune homme prometteur qu’est M. Jean Sarkozy ? Visiblement, il cherche sa voie : études de droit, théâtre, gestion de l’établissement public de la Défense, politique, il s’essaie à tout. Et maintenant au dessin politique. Au vu des résultats (ici), il a encore moins de talent qu’un Plantu dans ses pires œuvres, et on ne saurait trop lui conseiller de chercher encore, en lui souhaitant de la trouver un jour, sa place. Quant à ses dessins, il pourra toujours les montrer, dans de nombreuses années, à ses petits-enfants, s’ils ont été sages, après le dessert. Cela lui fera des souvenirs.
Humour et sport professionnels
A bien y penser, il existe un parallèle entre l’humour (ou plutôt la satire) et le sport. De même qu’il est plaisant de faire un peu d’exercice, voire de participer à un sport collectif, il n’est pas désagréable d’y aller de temps en temps de son petit commentaire, amusé ou méchant, sur tel ou tel aspect de la vie ou des bêtises du moment. Et aussi d’encourager un ami sportif ou d’entendre un bon mot ici ou là. Cela n’empêche en rien le reste.
Le sportif professionnel, lui, doit passer son temps à s’entraîner, puis à se produire dans des rencontres de haut niveau. Il n’a plus de loisir, plus le temps de s’intéresser à quoi que ce soit. Pensons maintenant à un journaliste ou à un dessinateur satirique : chaque mois, chaque semaine, voire chaque jour, il doit trouver matière à rire. Il doit être drôle : on le paie pour cela.
Du reste, de même que le sportif professionnel peut facilement glisser sur la pente de l’entraînement excessif, voire du dopage, par la surenchère des performances (il faut bien assurer le spectacle), le satiriste professionnel ne risque-t-il pas de finir par se demander : de quoi vais-je pouvoir me moquer aujourd’hui ? Triste dérive, qui transforme en robot hargneux, dans un cas un être vigoureux et aimant le jeu et l’exercice physique, dans l’autre un être doué de style et d’esprit.
C’est ainsi que le satiriste tombera vite dans l’un ou l’autre travers, parfois les deux : l’aigreur ou l’affadissement.
La traversée des âges : l’exemple de Simplicissimus
Ces deux maux, que l’on peut résumer à l’épanchement de bile ou au dévoilement de petites femmes, sont d’ailleurs probablement la cause de la disparition de bien des publications satiriques : le public finit par s’en lasser. La décadence dure parfois un certain temps, qui peut être plus long sous un régime totalitaire : nos hardis satiristes se mettront pour bon nombre au pas et hurleront avec les loups. Souvent pour des raisons assez terre-à-terre : c’est qu’il faut manger, ma bonne dame !
Un exemple fort intéressant de ce genre de décadence s’est rencontré en Allemagne : de 1896 à 1944, Simplicissimus, hebdomadaire satirique munichois (dont la collection complète peut être consultée ici), suivit les tribulations de l’Allemagne. Drôle et acéré à ses débuts (au point de valoir à un de ses fondateurs, Thomas Theodor Heine, six mois de prison pour lèse-majesté), ce périodique fit platement dans le style patriotard pendant la Grande Guerre, avant de retrouver un ton plus mordant dans les années 1920 et de sombrer à partir de 1933 dans un mélange de grosses blagues (qui y avaient, à vrai dire, toujours eu leur place) et de propagande gouvernementale.
Ce qui ne varie pas dans le temps est la qualité artistique de bien des dessins, souvent influencé par les tendances de l’art moderne des années 1890-1910. Citons pour le plaisir quelques noms, outre celui de Th. Th. Heine, comme Bruno Paul, Olaf Gulbransson, Eduard Thöny, Wilhelm Schulz ou, parmi de plus jeunes, Karl Arnold. Occasionnellement, Simplicissimus accueillit aussi des contributions d’artistes plus reconnus, comme Alfred Kubin ou George Grosz.
Passé les quelques blagues médiocres sur les curés, les couples adultères, les officiers prussiens, les paysans bavarois ou les dames plus ou moins vêtues (genres qui subsisteront jusqu’au bout), cela vise joliment et férocement juste. A droite, à gauche, en Allemagne et ailleurs.
Or le tournant de 1933 est édifiant : hormis Heine (qui était d’origine juive et prit à temps le chemin de l’exil) et quelques autres, les piliers comme Arnold, Thöny, Schulz ou Gulbransson, qui avaient copieusement mangé du nazi pendant une dizaine d’années, retournèrent leurs vestes sans grande difficulté. Et souvent en conservant leur talent artistique, bien que celui-ci, avec l’âge, pût donner des signes de faiblesse ou de monotonie.
Pourquoi chercher cet exemple à l’étranger ? C’est qu’en France on ne vit pas à la même époque – parfois aussi agitée chez nous – de publication équivalente durer aussi longtemps avec la même qualité picturale (qu’on veuille bien songer que l’Assiette au beurre cessa de paraître en 1912 ; et qu’en matière de dessin le Canard enchaîné n’est jamais allé à la cheville de Simplicissimus ou de l’Assiette au beurre).
On pensera plus en France à quelques parcours individuels, comme celui de Ralph Soupault : dessinateur au trait expressif, simple et élégant, il mit son incomparable talent dans des dessins visant juste (comme ici en 1934) ou franchement odieux (comme pendant l’Occupation). Venu de la presse nationaliste, c’est par conviction qu’il tomba dans le collaborationnisme le plus infect et le plus stupide, sans rien perdre de la force de son trait[i].
Où l’on voit que les convictions et l’estomac peuvent mener aux mêmes errements.
Oui, mais l’amateur, l’homme d’esprit, me demanderez-vous ? Que ferait-il en de telles circonstances ? Eh bien, il se tairait sans doute, ou choisirait avec prudence son auditoire pour lâcher – quand cela viendrait – un bon mot. Ce qui ne le dispenserait pas, d’ailleurs, dans sa vie quotidienne – et notamment dans son métier – d’interroger de temps en temps sa conscience.


[i] Un parcours à comparer à celui de son confrère Roger Chancel, venu des mêmes milieux et passé, lui, à la Résistance.

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