samedi 29 mars 2014

Ernst Jünger, retour des zones dangereuses

Ce 29 mars, Ernst Jünger aurait eu cent dix-neuf ans. Age énorme, inatteignable, enfin presque, puisqu’il est décédé le 17 février 1998, peu avant son cent troisième anniversaire.
Faites un test et citez le nom de Jünger ; vous observerez alors, chez ceux qui connaissent ce nom, des réactions qui peuvent être classées parmi quatre stéréotypes : il y a le classique Jünger = Allemand = Vèremarte = nazi ; ou le tout aussi classique Jünger = officier prussien à l’ancienne = chevalier = antinazi sublime et aristocratique ; un peu voisin, le Jünger = curiosité universelle = poésie cosmique = figure goethéenne ; mais aussi Jünger = dilettante halluciné = amphigouri poétisant = médiocre et prétentieux. Le dernier des quatre clichés est plus répandu en Allemagne qu’en France, où les trois premiers ont souvent cours (le premier, en ôtant « Allemand », fonctionne aussi chez quelques Allemands de gauche).
Ne faudrait-il pas dire à tous ces gens, plutôt que de se gargariser d’idées reçues, de lire quelques livres de l’intéressé ? Ils découvriraient alors le témoin de bien des zones dangereuses qu’il aura, bon gré, mal gré, explorées à notre place.
Jünger et les nazis
Une accusation souvent portée contre Jünger consiste à voir en lui un précurseur, voire une source de l’idéologie nationale-socialiste, ou au mieux un compagnon de route. Certes, il fut, disons entre 1923 et 1928, l’auteur d’un certain nombre d’articles politiques pas franchement modérés dans la presse nationaliste allemande. Et, du reste, il connut bien pendant cette période Josef Goebbels, qui faisait office d’agent recruteur pour le parti nazi dans les milieux littéraires et artistiques.
Est-ce la connaissance intime du microcosme nationaliste allemand des années 1920 (et de toutes ses petitesses, mais aussi de tous ses délires) qui l’en fit se détourner ? En tout cas, dès 1929, Le cœur aventureux, par ses ambitions littéraires et artistiques (encore mêlées de considérations nationalistes qui seront écartées de la réédition de 1938), donne les signes d’une prise de distance. Et ses écrits politiques de cette époque montrent du reste une première incompatibilité de Jünger avec les nazis : il est imperméable aux élucubrations racistes – en particulier antisémites – de ces derniers.
Un livre qui lui est souvent reproché, Le travailleur, scelle un peu plus la rupture : c’est à propos de celui-ci qu’un critique nazi écrivit en 1932 que Jünger se rapprochait de « la zone où l’on mérite une balle dans la tête. » Les nazis, une fois au pouvoir, lui feront pourtant encore quelques avances, qu’il repoussera froidement. Et c’est avec Sur les falaises de marbre, en 1939, que la rupture sera définitive.
Dès lors, il lui importera d’être encore plus prudent que dans les années précédentes, ce qu’il se reprochera toute sa vie de n’avoir su apprendre à son fils aîné, qui connut une mort prématurée quelques mois après avoir déclaré bien vouloir prendre part à la pendaison d’Adolf Hitler.
Ajoutons à cela sa connaissance – que l’on pourrait qualifier de complicité passive – des préparatifs du complot du 20 juillet 1944, et nous conviendrons que tout cela nous fait un drôle de nazi.
Ambivalence de la figure aristocratique
On retient souvent du séjour parisien de Jünger pendant l’Occupation ses dîners chez Florence Gould, ses rencontres avec des écrivains (Guitry, Morand, Cocteau, Jouhandeau ou Léautaud) et ce qui semble être une collection de plaisirs d’esthète, de bibliophile et d’entomologiste (les jardins et les bois de Paris ne sauraient être des déserts !). Le pompon, pour les tenants de ce cliché, est l’entrée du 27 mai 1944 de son journal (dans le Second journal parisien), où il décrit un bombardement allié vers Saint-Germain-en-Laye, qu’il observe de loin, du toit de l’hôtel Raphaël, tenant à la main un verre de bourgogne où flottent quelques fraises.
On pourra répondre à ceux qui s’en tiennent là par une autre entrée, celle du 18 juillet 1942 dans le Premier journal parisien :
« Hier, un grand nombre de Juifs ont été arrêtés ici pour être déportés – on a séparé d’abord les parents de leurs enfants, si bien qu’on a pu entendre leurs cris dans les rues. Pas un seul instant, je ne dois oublier que je suis entouré de malheureux, d’êtres souffrant au plus profond d’eux-mêmes. Si je l’oubliais, quel homme, quel soldat serais-je ? L’uniforme impose le devoir d’assurer protection partout où on le peut… »
Voilà pour la figure aristocratique : du raffinement, des plaisirs qui, au milieu des horreurs du siècle, peuvent sembler incongrus (quoiqu’ils puissent être les refuges d’une âme affligée : Jünger se trouva souvent à cet époque dans un état plutôt dépressif) ; et aussi des gestes qui pourront passer pour dérisoires, mais qui ont leur grandeur : des décennies plus tard, un Juif parisien se rappela qu’à l’époque où le port de l’étoile jaune fut imposé, il avait été un jour salué par un capitaine allemand, petit, sec et droit[i].
Certains zélateurs de Jünger vont cependant un peu loin en faisant de lui le type – largement idéalisé – de l’officier prussien de vieille souche, loyal, traditionnel et tout. Rappelons-leur que son père était bas-saxon et sa mère bavaroise, tous d’eux d’extraction bourgeoise ou modeste. Et qu’un esprit noble n’est pas toujours une affaire de lignée…
Moderne ou antimoderne ?
Du reste, à parler de tradition, le temps a pu faire varier le point de vue de Jünger. On le sent fasciné, dans sa jeunesse, par les effets titanesques de la guerre de matériel, par la forme moderne du combat généralisée pendant la Grande guerre. Le travailleur est souvent cité comme éloge et annonce d’un monde désormais gouverné – piloté, pourrait-on dire – par des techniciens, à tous les échelons et dans tous les domaines.
C’est sans doute l’accumulation des horreurs de la seconde guerre mondiale qui lui fera définitivement changer de point de vue. Loin de toute considération politique, cette fois, le caractère glaçant et mortifère d’un monde encadré – voire simulé – par la technique éclate dans un roman, Abeilles de verre, écrit en 1957 : une mésaventure d’un homme – un ex-officier de cavalerie à l’ancienne qui n’arrive pas à s’intégrer dans le monde moderne – venu passer un entretien d’embauche dans une firme fabriquant des automates imitant la vie (humaine, notamment) avec une exactitude qui confine à la magie.
Ce roman est rempli de parenthèses, de retours en arrière et de digressions sur l’invasion de toutes les activités humaines par une mécanisation dévorante. L’ambiance onirique, presque magique, qui y règne (déjà familière aux lecteurs de Sur les falaises de marbre et d’Héliopolis) s’enrichit ou s’alourdit ici d’une tension énervante, d’un agacement permanent, et semble indiquer (avec un indice effrayant découvert par le narrateur) que l’enfer n’est peut-être pas si loin, sous des dehors de bonhomie, d’opulence et de confort tout ce qu’il y a de plus bourgeois et démocratique (quelque chose de l’Allemagne fédérale des années 1950, en plein miracle économique ?).
Allez savoir… L’hypermodernité, c’est peut-être amusant, voire enivrant au début, mais il doit y avoir un moment où cela prend une tournure effrayante ou angoissante…
Jünger, en vieillissant, sera de plus en plus attentif à ce qui, dans les civilisations et dans la nature, est petit à petit détruit par la gloutonnerie conquérante des hommes modernes[ii].
Etudes, expériences, et rêves
A propos de nature, Jünger fut toute sa vie durant un entomologiste tout à fait estimé. Il est même un des rares écrivains, avec Vladimir Nabokov, à avoir laissé son nom à quelques espèces d’insectes. Ses journaux, en toutes circonstances, font état, au détour d’une promenade ou entre deux assauts de tranchées, des chasses subtiles[iii] auxquelles il se livra inlassablement.
Une capacité à s’émerveiller de la richesse de la création ? Certes, mais aussi une étude rigoureuse et précise. Presque aussi étrange que son goût pour des explorations plus dangereuses, comme celle des effets de la mescaline ou du LSD… toujours « sous contrôle médical » et sans en faire une habitude.
Il faut d’ailleurs reconnaître à Jünger un attrait pour les états seconds : l’ivresse artificielle, certes, mais aussi les rêves, analysés selon une symbolique en perpétuelle évolution (aussi loin de la psychanalyse que des populaires clefs des songes) et des moments d’absence, brefs et totaux, qu’il connut dès l’enfance. Ces absences firent du reste de lui un lycéen médiocre, voire d’une distraction périlleuse par laquelle il faillit mourir écrasé par un tramway[iv] !
Tous ces états seconds, c’est en pleine lucidité qu’il en rend compte ou en tire des éléments de son œuvre. Il en naît une ambiance de rêve ou de cauchemar dans certains de ses romans, comme Sur les falaises de marbre, Héliopolis ou Abeilles de verre, où le lecteur peut éprouver la sensation d’être plongé dans la brume d’un jour trop chaud pour la saison, d’où peuvent émerger toutes sortes de menaces : guerres, déchaînements subits de violence annonçant l’exécution de projets criminels ou, comme dans Abeilles de verre, engluement dans un monde inhumain…
1914 : la matrice
J’entends d’ici monter une objection : comment, vous nous bassinez sur les multiples facettes[v] d’Ernst Jünger sans nous toucher un seul mot sur le guerrier, un des plus jeunes à être décorés de la croix Pour le mérite ? Patience, j’y viens…
Comme beaucoup de ses lecteurs, c’est par Orages d’acier que j’ai découvert Jünger. Il s’agit de la chronique à la fois minutieuse et saisissante des combats des tranchées de 1914-1918, avec en bruit de fond l’incessant tonnerre des tirs d’artillerie, amis ou ennemis, et plus ou moins bien réglés. Comme il se doit, c’est assez difficile à démêler. A 18 ans, l’impression de confusion qui en sortait me sembla être le signe d’une description juste du combat d’infanterie – intuition qui me fut confirmée quelques années plus tard lors d’exercices militaires (oh, d’une manière fort modeste, dans une riante campagne charentaise, et avec des munitions à blanc).
Le don de s’absenter (évoqué plus haut), de prendre un léger recul et de se voir donne à ce récit une qualité d’observation remarquable. Une lecture à compléter par celles d’autres récits de guerre de Jünger, Le boqueteau 125 et Feu et sang, récits plus resserrés où il fait montre d’un fort sens du détail, des étirements et des contractions du temps.
Ces trois récits sortent d’une matrice : les Carnets de guerre 1914-1918, récemment parus chez Christian Bourgois dans une traduction de Julien Hervier. On découvrira dans ce journal un jeune homme plutôt turbulent, téméraire, oscillant entre l’héroïsme, la sagesse, le songe, l’ivresse, la rage guerrière, ou encore une crânerie assez irritante, voire puérile. Des moments de fraternité (plutôt que de fraternisation) avec l’ennemi surgissent ici et là. Et ni la boîte à coléoptères ni un bon livre ne sauraient être loin, même au fond d’un trou de combat où l’espérance de vie est plus que mince…
Pour ne pas conclure
Cruelle ironie, après être revenu de multiples blessures (parfois graves) en 1914-1918 et avoir échappé de la zone des balles dans la tête, c’est à la suite des complications d’une morsure de tique dans son jardin que la santé d’Ernst Jünger commença à décliner sérieusement, en 1993.
Une passionnante biographie, Ernst Jünger – dans les tempêtes du siècle, par Julien Hervier, vient de paraître chez Fayard. On ne peut qu’en conseiller la lecture – outre celle des livres de Jünger.




[i] Cet épisode n’est pas rapporté dans les journaux de Jünger, mais par J. Hervier.
[ii] Curieusement, Jünger fait l’objet d’une haine tenace de la part des Grünen allemands (à l’exception de Joschka Fischer, si l’on en croit J. Hervier).
[iii] Chasses subtiles est d’ailleurs le titre d’un livre qu’il a consacré à cette activité.
[iv] L’adolescent distrait, rêveur, mal à l’aise dans l’univers où il demeure est fort bien dépeint dans Le lance-pierre et dans Trois chemins d’écolier, écrits dans les années 1970-1980.
[v] Et encore ! J’ai omis les figures intéressantes du rebelle et de l’anarque. Si des connaisseurs me le reprochent, force me sera de leur donner raison.

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