jeudi 13 février 2014

Politique des volutes

La bouffonnerie des discours politiques (ou politiciens ?) contemporains n’est plus à démontrer. Naguère, M. Sarkozy avait déclaré qu’il irait chercher la croissance avec les dents. Un homme cherche plus souvent à l’aide de ses mains, de son cerveau ou de ses yeux. Mais avec les dents ! Voilà qui relève du prodige. Qu’on se rassure, celles de M. Sarkozy sont à ce qu’on dit toujours aussi longues.
M. Hollande, quant à lui, avait promis pour fin 2013 d’inverser la courbe du chômage. Tous les journalistes l’auront noté : il y a échoué. Et d’aucuns de le traiter d’incapable. Or, s’il n’y est pas parvenu, c’est que c’était tout simplement impossible.
Je m’explique : on peut essayer de faire diminuer le nombre de chômeurs, ou tout au moins de ralentir son accroissement.  Mais, à force d’images voulant se donner un ton – sinon scientifique – gestionnaire, on nommera courbe du chômage l’évolution au cours du temps du nombre de chômeurs. Admettons, quoique parler de chômeurs nous rappelle qu’il s’agit de personnes dans une situation peu enviable et non de points sur la représentation graphique d’une statistique. On peut alors infléchir une courbe, à la rigueur. Mais l’inverser, personne ne sait ce que cela signifie exactement. Ce vague eût pu profiter à notre président, mais les journalistes en ont décidé autrement : il faut considérer cette inversion comme un échec.
Ici vient le plus drôle : pour faire oublier cet échec, il a été question dans la grosse presse d’enterrer l’inversion de la courbe du chômage. Soit : inhumer une notion abstraite rendant faussement compte d’une réalité concrète. Si quelqu’un a compris quelque chose, je l’en félicite, car pour ma part j’y renonce.
Une cascade d’écrans de fumée
(Cet intertitre est un peu alambiqué, j’en conviens, mais au point où nous en sommes…)
Comment enterrer l’inversion de la courbe du chômage ? Puisque l’empilement d’images approximatives ne choque personne, eh bien, ne craignons rien : avec des écrans de fumée
Le premier ? Le Mariage pour tous, voyons. Tout le monde l’a remarqué : pendant qu’on s’écharpait à ce sujet, on ne parlait pas du chômage. La faute au gouvernement, pour les opposants, la faute aux opposants, pour le gouvernement. Reconnaissons à cette dernière accusation une certaine habileté : « bande d’égoïstes ! Alors que nous devrions nous unir, vous vous cabrez contre une mesure que nous avions promis de prendre et par laquelle des gens acquièrent des droits qui ne vous ôtent rien ! » Mais patatras : le reproche est retourné par les manifestants qui, par centaines de milliers, ont scandé : « Touche pas au mariage, occupe-toi du chômage ! »
Ici, les fumigènes avaient visiblement été mal dimensionnés : l’écran de fumée commençait à ressembler à un incendie. Que faire dans ce cas ? Eh bien, camoufler l’incendie par d’autres écrans de fumée ! Tout aura été bon en 2013. Citons, pour faire vite : l’affaire Méric (ou comment faire d’une bagarre entre fanas de coups de poings qui finit tragiquement un symbole de la lutte antifasciste), le tireur de libération (encore un fasciste ; bon, finalement, c’était un gauchiste tendance anar ; pas vendeur, ça, coco, on le retire vite), ou les indignations alimentaires de toutes sortes (bananes, ananas et quenelles[i]).
Tout cela fut opportunément assimilé par le gouvernement aux opposants à sa politique sociétale, jusqu’au pitoyable Jour de colère, prétexte rêvé pour annoncer que la Manif pour tous du 2 février serait du même tonneau.
Sur ce terrain, rien de bien convaincant. M. Hollande et son gouvernement ont tenté divers chocs et pactes pour se donner un air affairé et montrer qu’ils n’oublient pas les vrais problèmes, eux. Quelle a été la réaction ? Des haussements d’épaules tout juste polis, il me semble. Pas de chance.
Tout aura été essayé. Même les contes de fées. Mais, là encore, aucun succès : qui se souvient de la France en 2025 ?
Pour un renouvellement de la théorie du complot
Ces séquences désordonnées ont fini par éveiller des soupçons qui pourraient aussi bien être des symptômes de paranoïa : et si non seulement toute l’action du gouvernement n’était qu’une vaste diversion, mais aussi une bonne partie des manifestations d’hostilité qu’elle rencontre ? Je pense en particulier aux plus navrantes et stériles de ces manifestations : bananes, quenelles et ananas, comme déjà dit, mais aussi la manifestation Hollande démission du 19 janvier (la Manif contre un ? Quelques pelés : encore raté !) et le déjà cité Jour de colère du 26[ii] (la Manif contre tout ?). Sans compter les « folles rumeurs » sur l’enseignement de la théorie du genre : comment faire passer en douce un projet ? En ne laissant s’exprimer que les formes les plus délirantes (ou tout simplement les plus stupides, comme le Tout le monde à poil qui excite tant M. Copé) d’opposition à celui-ci !
Alors, tout ne serait que complot ? La Manip de tout, en somme ? L’ennui, avec une aussi jolie théorie, c’est que, si elle est vraie, alors je suis inquiet pour le gouvernement : il semble avoir fini par s’intoxiquer lui-même et par ne plus être en mesure de faire la part des vraies mesures et celle des diversions dans ce qui lui tient lieu de politique[iii].
Tant que ces dames et messieurs y sont, afin de détourner l’attention de cette confusion, pourquoi ne pas imaginer cet été la France en 2026 ?
Sans que tout cela soit follement réjouissant, reconnaissons que c’est assez drôle, quand même. Cela donne envie de relire Le nommé Jeudi[iv], de Chesterton. Ou encore certains romans de Pynchon (en particulier L’arc-en-ciel de la gravité[v]). Et, en matière de paranoïa, les inconditionnels de cette chronique pourront aussi faire un tour dans ma « librairie ». Au moins, voilà qui me fera plaisir.


[i] Ces deux derniers aliments, particulièrement indigestes, ayant été fournis par la douteuse maison Dieudoral et Sonné, spécialisée dans l’épicerie pas fine où elle mène un commerce apparemment fort lucratif.
[ii] Manifestation fort opportune pour dénoncer la « menace fasciste ». Par ailleurs, pour confirmer cette « menace », une manifestation d’antifas contre un rassemblement du Front National, samedi 9, à Rennes a donné lieu à quelques scènes d’émeutes. On peut supposer que ces violences peuvent permettre au gouvernement de dire que le FN représente un risque de trouble à l’ordre public, ou alors de favoriser le vote FN. Ou de prouver son incompétence complète en matière de maintien de l’ordre (le 2 à Paris, la police a interpellé préventivement une douzaine de gudards, mais n’est pas capable de prévenir de même des débordements antifas…).
[iii] Pendant que le gouvernement et le président nous amusent (notamment par de beaux discours en Amérique), on lira notamment ceci et cela avec profit…
[iv] Pour les anglophones : The Man Who Was Thursday. Un roman paru en 1908 !
[v] Gravity’s Rainbow, 1973.

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