vendredi 17 mars 2017

Motifs et prétextes : d’aimables personnages

Les tentations ne manquent pourtant pas : les costumes de M. Fillon[i], dont le prix égalerait en ordre de grandeur celui, jadis, des chaussures de M. Dumas, ou le nez de M. Macron, dont on dit qu’il eût pu changer la face du monde, du moins un jour ou deux… Mais puisque c’est le carême, il nous faut nous en détourner. Des choses plus élevées nous appellent, y compris en littérature.
J’avais évoqué ici il y a quelques mois la tendresse que selon moi Vladimir Nabokov avait réussi à nous communiquer envers certains de ses personnages. Un point commun les unit : leur faiblesse, voire dans certains cas leur désarroi complet face au monde. La tendresse que nous éprouvons pour ces enfants, ces naïfs ou ces égarés est faite de compassion. La chose est compréhensible lorsqu’il s’agit de personnages principaux de nouvelles (Ivanof dans Perfection, Vassili Ivanovitch dans Lac, nuage, château…) ou de romans (Loujine ou Pnine, par exemple). Tout simplement parce que le ressort du roman est l’imperfection, que ce soit celle de l’univers où son action prend place ou celle de ses personnages. Un roman dont le héros serait paré de toutes les vertus serait bien ennuyeux, et ne serait probablement pas même un roman. En tout cas, ce n’en serait pas un bon.
Dans ce sens et de manière radicale, Proust finit par frapper chacun des personnages de la Recherche du temps perdu : le temps les rendra malades, infirmes, gâteux ou permettra de révéler tous leurs vices ou leurs ridicules ; personne n’est réellement sauvé. Un trait frappant de cette radicalité ressort dans Le Temps retrouvé : les seuls personnages admirés sans réserve par le narrateur (ou par Proust lui-même ?) sont réels, introduisant par là un habile et amusant jeu : lisons-nous dans ce passage Le Temps retrouvé de Marcel Proust ou le roman qu’essaie d’écrire « Marcel » ? Ces personnages nous sont évoqués peu avant l’annonce de la mort de Saint-Loup :
« Dans ce livre où il n’y a pas un seul fait qui ne soit fictif, où il n’y a pas un seul personnage "à clefs", où tout a été inventé par moi selon les besoins de ma démonstration, je dois dire à la louange de mon pays que seuls les parents millionnaires de Françoise ayant quitté leur retraite pour aider leur nièce sans appui, que seuls ceux-là sont des gens réels, qui existent. Et persuadé que leur modestie ne s’en offensera pas, pour la raison qu’ils ne liront jamais ce livre, c’est avec un enfantin plaisir et une profonde émotion que, ne pouvant citer les noms de tant d’autres qui durent agir de même et par qui la France a survécu, je transcris ici leur nom véritable : ils s’appellent, d’un nom si français d’ailleurs, Larivière. »[ii]
L’admiration ne serait donc pas romanesque, si l’on suit Proust. A moins de la faire passer en contrebande, par l’introduction de personnages secondaires. C’est ce que fait, par exemple, Evelyn Waugh dans deux de ses romans, Retour à Brideshead et la « trilogie » (Hommes en armes, Officiers et gentlemen, La Capitulation).
Comment ? Evelyn Waugh, le satiriste féroce, méchant même, autant sur le papier que, dit-on, dans la vie[iii] ? Eh bien oui. Tout l’art de le faire réside alors dans la manière d’exposer de tels personnages, non par un long et élogieux portrait moral (ce qui serait une intrusion dans leur âme et un pensum pour le lecteur), mais en les regardant vivre. D’autant que dans les deux exemples envisagés, le point de vue n’est pas neutre : dans Retour à Brideshead, c’est celui d’un des personnages, Charles Ryder, qui est le narrateur ; dans la « trilogie », le monde tourne autour du héros, Guy Crouchback : si nous le quittons le temps de quelque  chapitre, c’est pour voir vivre un monde auquel il est lié (nous n’avons donc pas affaire, malgré le grand nombre de personnages et de situations, à un roman choral).
Qui sont ces aimables personnages ? Dans Retour à Brideshead, il s’agit de Cordelia, la plus jeune des Marchmain, et, dans la « trilogie », de Gervase Crouchback, le père du héros.
Le nom de Cordelia n’a évidemment pas été choisi au hasard. Il sort tout droit du Roi Lear : c’est celui de la plus méprisée, la plus insolente des filles du roi, et de la seule qui lui sera fidèle. Les choses n’en sont, Dieu merci, pas à ce point dans Retour à Brideshead : Cordelia apparaît d’abord sous les traits d’une fillette à laquelle on prête peu d’attention, dont les naïvetés et les insolences font poliment sourire, apportant la fraîcheur qui rend supportable l’atmosphère de plus en plus pesante qui règne chez les Marchmain ; un agréable courant d’air, pourrait-on croire. C’est sans doute cette apparente insignifiance de petite sœur si drôle et mignonne – quoique présentant moins d’attrait que sa sœur aînée – qui permet à Waugh d’en faire par la suite une jeune femme sage, courageuse, dévouée aux autres sans être en quoi que ce soit ennuyeuse. Elle sera même peut-être la seule à ne pas considérer son frère Sebastian comme définitivement perdu, à entrevoir quelle est la bonne part de son naufrage. Tout en étant lucide sur son cas : « J’en ai vu d’autres comme lui, et je crois qu’ils sont très proches et chéris de Dieu. »[iv]
Peut-être Cordelia sera-t-elle le seul personnage auprès de qui Charles pourra se souvenir du monde disparu – ou disloqué – de Brideshead, et aussi mieux le comprendre. Rien ne nous dit, d’ailleurs, que son intelligence n’est pas pour quelque chose dans un retournement de taille qui surviendra dans l’esprit du narrateur.
Les tournants – et les tourments – ne manquent pas non plus dans l’esprit de Guy Crouchback dans la « trilogie ». C’est dans ses rapports avec son père, Gervase Crouchback, que l’on peut quelquefois les voir venir. L’homme est veuf, a cédé son château à une école tenue par des sœurs, et vit seul avec son chien, sa pipe et ses livres dans un petit hôtel de bord de mer. Il égaie de temps à autre son ordinaire d’une bouteille de vin qu’il fait venir de Londres (sauf pendant le carême). Sa contribution à l’effort de guerre britannique consistera à remplacer le professeur de latin, en âge de combattre, de l’école catholique locale : il y gagnera le surnom d’Old Crouchers et la réputation d’un professeur que l’on peut facilement entraîner sur quelque anecdote historique relative à sa noble famille – ce qui est toujours plus drôle que des déclinaisons latines.
Voilà qui est parfait pour dépeindre un vieillard que ses petits ridicules rendent désarmant. Désarmant, il le sera aussi pour son fils à travers quelques conversations, quelques lettres, puis quelques souvenirs[v]. Une charité humble, mais aussi une attention aimante, inquiète et même parfois sévère envers son fils, en feront un guide discret, l’instrument d’une subtile conversion.
Et, de même que Cordelia dans Retour à Brideshead, le vieux Crouchback est rendu si vivant par l’art d’Evelyn Waugh que tous deux font partie des rares personnages de roman que j’aimerais embrasser.

Il en va encore autrement de certains personnages rencontrés au détour des pages de Torgny Lindgren : ils sont traités avec une bienveillante ironie qui les rend attachants. Ces quelques mots, trop brefs, pour saluer l’écrivain suédois, dont on apprenait cette semaine le décès.


[i] Bêtement, cela me rappelle cet écriteau, qui apparaît dans une aventure du sapeur Camember : « le concierge est tailleur ».
[ii] Les notes de l’édition du Temps retrouvé que je possède indiquent que ces Larivière étaient apparentés à Céleste Albaret. Je dois l’idée de relever cette citation pour opposer le roman à l’exercice d’admiration à l’usage qu’en fit Olivier Rey devant un auditoire restreint en décembre 2013. La personne qui m’a permis de l’entendre ce jour-là a toute ma reconnaissance.
[iii] Je n’arrive plus à retrouver une anecdote lue sur lui à ce sujet. A une amie qui lui aurait demandé comment il pouvait se dire chrétien alors qu’il était si méchant, il aurait répondu qu’il l’eût été deux fois plus s’il n’avait pas été chrétien.
[iv] Ma traduction de "I’ve seen others like him, and I believe they are very near and dear to God."
[v] Entre deux passages guerriers, introspectifs ou furieusement comiques.

vendredi 10 mars 2017

Baballes

Il ne semble pas que l’humanité vive en ce moment ses heures les plus glorieuses, que ce soit à travers le monde ou dans notre chère et vieille France. Aussi pouvons-nous imaginer quel soulagement doit être celui de M. Hollande à l’idée de ne plus avoir à occuper son poste que pour quelques semaines. Ce sentiment, si M. Hollande l’éprouve, pourra nous paraître lâche, mais après tout il est humain. Et puis M. Hollande a trouvé deux hommes pour prendre le relais : MM. Macron et Fillon.
Nous ne nous étendrons pas sur le cas de M. Macron, qui est curieux, certes, mais qui ne permet guère de doute quant à la désignation de M. Macron comme son successeur par l’ennemi de la finance[i].
Le nom de M. Fillon pourra surprendre. Cependant, c’est désormais lui qui essuie tous les coups, toutes les huées. Sonné un instant, il reprend ses esprits, sautille et cherche à qui rendre les coups, manifestant quelque vigueur avant d’encaisser un direct, au menton, au foie ou au plexus. Sonné un instant… On comprend qu’une certaine panique ait fini par gagner ses « amis » politiques : comment, dans ces conditions, prévoir la suite de sa carrière ? Voilà, probablement, l’interrogation des deuxième et troisième cercles. Dans le premier, au contraire, c’est l’ivresse chaque fois que se relève le champion que tous croyaient à terre, le souffle coupé, le regard perdu dans les flots de sang et de sueur qui aveuglent le boxeur en perdition. Aucun doute n’est permis : leur homme triomphera et sauvera la France. Il a d’ailleurs, dimanche 5 mars, montré sa dimension gaullienne, au-dessus des partis, en rébellion contre les appareils, tendant la main à la nation entière pour mieux la guider et la servir…
Prendre cela au sérieux me semble relever, en partie au moins, de l’ivresse : rappelons quand même que cet appareil partisan contre lequel M. Fillon entend soulever le peuple, c’est celui aux procédures duquel il s’est soumis pour devenir candidat à l’élection présidentielle. Donc, pour le côté gaullien, il faudra repasser[ii]. S’il faut être cruel, allons jusqu’à dire que le dernier rétablissement de M. Fillon a quelque chose de plus chiraculeux[iii] que gaullien. Mais après tout, cela peut marcher, qui sait ?
Cela posé, il n’est pas interdit de prendre au sérieux, sinon un « complot » ou un « coup d’état », l’hypothèse du caractère concerté et opportun des « révélations » dont M. Fillon a fait l’objet. On ne saurait exclure les idées les plus extravagantes, ni les machinations les plus tortueuses. Qui sait d’où viennent vraiment ces attaques contre M. Fillon ? Pas de ses « amis », on l’espère. De quelques « officines » chargées de la promotion du produit Macron ? Par exemple, l’éviction de M. Jean-Louis Bourlanges, ouvertement partisan de M. Macron, de l’émission L’Esprit public (diffusée sur France-Culture) : M. Bourlanges aurait été prié d’étaler ses opinions ailleurs par la direction de France-Culture sous la pression d’enragés fillonnistes auteurs d’un courrier abondant et furieux. C’est possible, mais pourquoi ne pas imaginer, ce qui serait tout aussi possible, une manœuvre pour donner à penser que M. Fillon, s’il parvenait au pouvoir, ferait peu de cas de la liberté d’expression dans le service public audiovisuel ?
Manœuvre pour manœuvre, il n’est pas dit que M. Fillon, malgré son catholicisme revendiqué, ait la pureté d’un premier communiant. C’est aussi un vieux politicien. Tout comme ses « amis », lesquels ne semblent plus disposés à couler leur champion : qui sait s’ils n’ont pas quelques torpilles réservées à M. Macron, dont ils se réservent l’usage au moment opportun ?
Toutes ces torpilles – ou plutôt ces baballes – sont bien commodes : elles évitent aux candidats d’avoir à débattre de leurs programmes respectifs et aux journalistes de s’y pencher. Nous ignorons s’il existe un candidat apte à remplir les fonctions auxquels tant paraissent aspirer, et même s’il en existe un seul qui soit apte à le conquérir. En tout cas, certains semblent doués pour en empêcher leurs concurrents. Et le souci du pays, du bien commun, me demanderez-vous ? Apparemment, ce sont des vétilles à leurs yeux.
Mais, puisque c’est le carême, cessons quelque temps de nous repaître de futilités politiciennes.


[i] Vous vous souvenez ? C’était vers 2012. On savait encore rire, à l’époque !
[ii] Serait-ce trop demander à quelques politiciens de carrière que de cesser de se coiffer du képi d’un vieux général défunt ? Le carnaval est fini depuis une dizaine de jours.
[iii] Les collectionneurs les plus maniaques des vieux numéros de Jalons consulteront pour une meilleure compréhension de cette épithète le numéro du printemps 1995 du « magazine du vrai et du beau ».

samedi 4 mars 2017

Fausses nouvelles

Nous serions, paraît-il, entrés depuis quelque temps dans l’ère de la post-vérité. Est-ce à dire que naguère on ne nous mentait jamais ? J’en doute.
Certes, l’actualité prend souvent en ce moment des tournures extravagantes, et à ce qu’on nous dit les fausses nouvelles abondent plus que jamais. Fausses nouvelles est, soit dit en passant, le titre d’un roman suédois, de l’excellent Torgny Lindgren[i]. Et, à propos de Suède, on a prêté à M. Trump (on ne prête qu’aux riches) des paroles abracadabrantes sur ce vieux et beau pays, quant à l’insécurité qui y règnerait, causée par des populations d’origine immigrée. Non, ont crié en chœur journalistes et politiciens[ii] suédois, il n’y a pas d’insécurité en Suède, et certainement pas dans les zones à forte population d’origine étrangère… C’était juste avant l’émeute qui a accueilli une descente de police à Rinkeby, riante banlieue de Stockholm.
Il est vrai que, statistiquement, à force de dire tout et n’importe quoi, peut finir par toucher à une part de vérité.
Tout et n’importe quoi, à moins que ce ne soit tout et son contraire, cela semble être le rayon de M. Macron. Dans ses discours électoraux, cet homme paraît vouloir séduire non pas tous les Français, mais chacun d’entre eux. Fatalement, cela peut donner lieu à des incohérences. Mais reconnaissons-lui (ainsi qu’à ses amis) le talent de savoir capter l’air du temps. Ainsi, il y a quelques semaines, la presse bruissait des plaintes de son équipe de campagne : le site Internet d’En Marche aurait été piraté ! Nul doute que ces attaques provenaient de Russie, tant il est vrai que M. Macron doit peupler les cauchemars de M. Poutine. On reconnaît là une habile acclimatation des accusations portées aux Etats-Unis par les partisans de Mme Clinton[iii].
On est depuis sans nouvelles de ce terrible complot ourdi par de sombres officines moscovites contre M. Macron. Peut-être était-ce faux ? Notre presse, dans ce cas, n’en a pas fait un scandale. Ce qui n’est pas comme lorsque M. Fillon se dit victime d’un coup monté dont les origines seraient à chercher du côté du faubourg Saint-Honoré. Mais si je vois dans cette différence de traitement un certain favoritisme dans pas mal d’organes de presse envers M. Macron, je risque d’être traité de complotiste, voire d’être accusé de répandre de fausses nouvelles, pardon, des fake news.
Il était déjà question de ces fake news, à moins que ce ne fût de post-vérité, à l’époque du référendum sur le Brexit au Royaume-Uni[iv]. Les électeurs britanniques auraient majoritairement voté pour quitter l’Union européenne sur la base de mensonges. Ce n’est pas impossible, mais les catastrophes annoncées par les remainers ne sont toujours pas survenues[v]. Alors…
Alors oui, nous sommes envahis et pollués par d’abondants et grossiers mensonges émis de toutes parts : ils ne proviennent pas tous « du même bord », comme on voudrait parfois nous le faire gober. Faut-il pour autant nous en lamenter ? Pas plus qu’autrefois. Les mots rumeur, bobard ou bouteillon ne sont pas apparus hier soir. En mai 1927, La Presse fit une édition spéciale sur l’arrivée à New-York des aviateurs Nungesser et Coli après la première traversée aérienne de l’Atlantique sans escale[vi]. Aux dernières nouvelles, L’Oiseau blanc et ses deux occupants se trouveraient quelque part au fond de l’océan, vers Saint-Pierre et Miquelon… Je vous épargnerai des exemples plus récents.


[i] Le titre original est Pölsan, titre qui n’a pas grand-chose à voir avec de fausses nouvelles…
[ii] Y compris l’inénarrable Carl Bildt, qui fut un temps aussi drogué du touite que M. Trump. M. Carl Bildt ancien premier ministre et ancien ministre des affaires étrangères en Suède, ne doit pas être confondu avec un dénommé Nils Bildt, autoproclamé expert en géopolitique, qui aurait donné des avis « éclairés » à une chaîne de télévision américaine ; il paraîtrait que même les Démocrates de Suède, pourtant peu réputés pour être regardants en matière de recrutement, n’auraient pas voulu de cet individu…
[iii] Laquelle a perdu l’élection présidentielle américaine à cause d’un complot russe, comme chacun le sait, et certainement pas à cause de ce qu’elle pouvait représenter aux yeux de certains électeurs américains. Où qu’il se trouve, une telle interprétation doit adoucir les tourments du défunt sénateur Joseph McCarthy.
[iv] Voir ici.
[v] M. Tony Blair s’est récemment fait remarquer pour un appel au « soulèvement » des parlementaires britanniques contre la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Rappelons que M. Blair gagna en son temps le surnom de Bliar. Etait-ce en 2003, à l’époque des fameuses armes de destruction massives irakiennes ?
[vi] Voir ici.

dimanche 26 février 2017

« Drôle de voyage » (Pierre Drieu la Rochelle)

A écrivain maudit, roman maudit : pendant des années, ayant vu figurer Drôle de voyage dans la liste des œuvres de Pierre Drieu la Rochelle, j’ai écumé les boîtes des bouquinistes à la recherche de ce titre. Rien, bredouille, macache. Il m’est même arrivé de temps à autre de douter de son existence. D’ailleurs, Drôle de voyage n’a pas eu l’honneur d’être sélectionné pour figurer dans le volume paru en Pléiade il y a cinq ans.
Que cachait cette malédiction ? Ce roman contient-il quelques propos particulièrement odieux (sur les Juifs, par exemple) ? Est-il pornographique ? Serait-il particulièrement raté ou insignifiant ? Ce n’est pas le cas, à en croire Bernard Frank qui, dans La Panoplie littéraire, le cite parmi « quelques bons romans » de Drieu, aux côtés du Feu follet et de Rêveuse bourgeoisie. De quoi être alléché si comme Bernard Frank on considère Le Feu follet et Rêveuse bourgeoisie comme de bons romans de Drieu.
Grâce aux éditions du Castor astral, il est désormais possible de se faire une idée sans avoir à jouer les archéologues : Drôle de voyage est disponible depuis 2016 dans une réédition publiée par cette maison.
Force est de constater, à sa lecture, que ce roman n’a pas les défauts que j’avais fini par soupçonner : Drieu n’y est pas plus antisémite que dans ses autres romans (quelques notations vers le début et la fin, de moins en moins insistantes, comme si Drieu se lassait lui-même de ce déplorable dada) ; ce n’est pas cochon, ce n’est pas insignifiant comme, disons, L’Homme à cheval ou Béloukia… Peut-être faut-il reprocher quand même à Drôle de voyage d’avoir un argument aussi ténu que L’Homme couvert de femmes[i], roman largement oubliable.
L’argument, donc, et l’intrigue aussi, de Drôle de voyage tiennent en effet en peu de mots : un jour, on présente à Gille Gambier[ii], vague diplomate resté au Quai et doté d’une réputation de coureur, Béatrix Owen, une Anglaise jeune et jolie mais chétive et timide, quoique non dépourvue d’intelligence : le contraire des femmes au corps ferme et à l’âme flasque dont il a l’habitude de se repaître. Ils se tourneront autour, on parlera de mariage, de plus en plus sérieusement… Mais la fuite et le gâchis sont des possibilités que Gille ne cesse d’envisager.
Peu d’intérêt en apparence, donc, dans cette mince intrigue – si ce n’est cette possibilité de fuite ou de gâchis qui se reflète jusque dans l’air expédié de la fin de ce roman. Reste donc la forme : certains passages dialogués – ou juxtapositions de monologues – ainsi que quelques ruminations de Gille ont quelque chose d’à la fois théorique et ampoulé qui pourrait rebuter. Il faut donc s’accrocher pour apprécier la part de comédie de pose de chacun des personnages : comment être perçu par les autres, comment se percevoir soi-même ? Quel personnage jouer et à qui ?
Dans ce registre, la drôlerie, la satire, et même par brefs instants la farce, ne sont pas absentes. Elles donnent du relief au texte. Ainsi, Lord Owen, le père de Béatrix, décrit comme un aristocrate anglais mutique et imbibé, sorte de carafe ambulante où décanterait quelque whisky de bon aloi, sauf à l’heure du thé, où l’on boit du thé. Ce n’est qu’à la fin qu’il ouvrira – brièvement – la bouche pour dire de manière assez lapidaire, mais plutôt lucide, à Gille ce qu’il pense de lui. Leur dialogue finit par un échange d’une drôlerie toute française : à Lord Owen qui lui dit « vous êtes déplaisant », Gille répond : « à mes heures ».
Pourquoi toute française ? Eh bien, c’est léger, désinvolte quoique peut-être plus profond qu’une blague cynique et élégante. On sourit souvent dans ce roman, pas comme à une satire farcesque à la Waugh (anglaise, donc), ni comme à la délirante comédie sociale à la Gombrowicz (polonaise, sous des déguisements universels). C’est le trait assassin jusque dans la syntaxe qui fait sourire, art français[iii] que Nimier portera à la perfection avec le naturel que l’on sait. Chez Drieu, cet art peut donner :
« Gabriel, l’aîné, quand il sortait de sa bibliothèque, était important dans l’industrie textile. »
Qui sait si ces traits si français ne gênaient pas Drieu, qui se rêvait en « Nordique » (sans en être dupe, comme déjà dans Etat-civil) ? Du reste, en termes d’identité, les incertitudes de Drieu pouvaient aller, comme on le sait, jusque dans la politique. A un Anglais qui le soupçonne d’être « bolchevik », Gille répond : « Tout au plus sommes-nous capables d’être fascistes, c’est-à-dire de mettre un peu de démagogie dans notre conservatisme. »  Lire cela chez Drieu-le-fasciste peut paraître étonnant. Mais il est vrai que nous sommes en 1933, époque où Drieu ne savait pas encore bien s’il était de centre-gauche ou fasciste. Il n’était sans doute pas le seul en son temps. Le spectre des idées politiques, à une époque donnée, a des porosités que nous sommes ensuite bien en peine de comprendre. Notons que cette pique envers le fascisme précède une de ces tirades un peu boursouflées… Mais est-ce vraiment Drieu qui fait alors l’intéressant, ou le personnage de Gille ?
Les éditions du Castor astral ont eu raison de citer sur la quatrième de couverture ce jugement de Bernard Frank :
« C’est ici que Drieu est à la fois le plus lui-même et le plus libre. Tout ce qui agace et tout ce qui séduit chez lui a trouvé dans Drôle de voyage son point d’équilibre. »


[i] Roman, soit dit en passant, dédié à Louis Aragon. A ce propos, j’évoquais ici il y a quelque temps le nom de Laurent Dandrieu, sur un tout autre sujet. Ce nom est, paraît-il, un pseudonyme choisi par admiration pour Drieu. En faisant un peu de lacanisme de comptoir (Jacques Lacan fut, dit-on, l’amant de la seconde épouse de Drieu), on lira : dans Drieu ; ou alors d’Andrieux, ce qui nous ramène à Aragon. Et nous oblige à nous interroger – sans réponse possible – sur ce qui a pu attirer des écrivains de la valeur de Drieu ou de son frère ennemi Aragon dans les idées politiques les plus indéfendables…
[ii] Double romanesque de Drieu ? Ce nom (orthographié Gille ou Gilles) apparaîtra dans quelques romans et nouvelles, jusqu’à Gilles.
[iii] Si, si, français, j’insiste. Un candidat à l’élection présidentielle, assez en vogue en ce moment, du nom de Macaron ou Micron, je ne sais plus, aurait récemment prétendu que la « culture française » n’existerait pas. On lui conseillera de lire un peu plus.

samedi 18 février 2017

Curieuses annonces

 A plus d’un titre
Les journalistes sont des êtres extraordinaires. Ils caressent ou tutoient parfois des sommets de comique, l’air de rien, sans paraître y penser. C’est une manière d’art.
On apprenait ainsi il y a quelques jours qu’aux Etats-Unis, lors d’un tournoi de tennis où était présente une équipe allemande, un « chant nazi » avait été entonné en lieu et place de l’hymne national de nos tudesques voisins. En ces temps de trumpomanie ou de trumpophobie, rien de tel pour insister sur la balourdise américaine.
C’était du moins ce que nous indiquèrent les titres de quelques journaux. Renseignements pris, l’erreur avait consisté à chanter le couplet « Deutschland, Deutschland über alles »[i], bien connu depuis 1844 et retiré en 1952 de cet hymne. Il est vrai qu’entre-temps le goût de paraître envahissant avait passé aux Allemands. Notons que cet hymne est chanté sur un timbre composé par Josef Haydn en 1797, ce qui n’est pas rien (et ce qui n’est pas nazi non plus grâce à Dieu).
Si j’étais un instant tenté par un manque de charité, j’appliquerais volontiers à nos amis les journalistes ce titre relevé dans le Figaro cette semaine : « Si les babouins avaient un cerveau plus développé, ils pourraient parler ». Mais ne cédons pas à la tentation, car l’article portant cet admirable titre contenait peut-être, qui sait, d’intéressantes informations sur la structure cérébrale des vaillants babouins, et contentons-nous de remarquer que si les serpents avaient des pattes, ils trotteraient peut-être avec une certaine élégance.
Les journalistes vont à la messe !
La plaisanterie est facile : quand un candidat à la présidentielle se rend sur l’île de la Réunion, il va de soi que celle-ci devient la Réunion électorale. C’est dans ce cadre que M. Fillon s’y trouvait il y a quelques jours, notamment le 12 février. Comme c’était un dimanche, M. Fillon s’est rendu à la messe. Miracle : les journalistes l’y ont suivi ! Ils ont été paraît-il fort impressionnés de ce que la lecture de l’Evangile se rapportât tant aux déboires de M. Fillon : « tu ne t’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou. » Ils n’ont, semble-t-il, retenu que cette parole. Peut-être en est-il qui ont cru que le prêtre avait choisi ce texte exprès pour faire honte à M. Fillon…
Si c’est le cas, ils feront bien d’ouvrir un missel ou de se renseigner auprès de personnes plus au fait qu’eux pour apprendre que c’était l’Evangile[ii] lu dans toute l’Eglise catholique ce sixième dimanche du temps ordinaire (année A). S’ils voulaient bien savoir quelle richesse contient ce passage ! Il s’agit de beaucoup plus de taper sur les doigts d’un banal politicien français. L’eussent-ils d’ailleurs remarqué si M. Fillon s’était aussi discrètement que possible rendu à la messe à Sablé-sur-Sarthe ?
M. Fillon a peut-être rougi, tiqué ou blêmi. Qu’importe ! Nous avons probablement tous de quoi le faire en entendant ces paroles. Cela va bien plus loin, bien plus profondément dans l’âme de chacun que ce que certains semblent imaginer.
Alors, de grâce, n’assaisonnez pas trop les Evangiles à la mode de quelque passagère circonstance politicienne.
Affiches romaines
Les habitants du Vatican étant des êtres humains, il arrive que, même sur cette auguste colline, quelques-uns aient de quoi rougir. Ceux, par exemple, qui ont affiché sauvagement, çà et là dans Rome, des affiches représentant le pape François faisant la moue, au-dessus de cette apostrophe :
« Eh France' [diminutif de Francesco], tu as placé sous tutelle des congrégations, tu as viré des prêtres, tu as décapité l'Ordre de Malte et les Franciscains de l'Immaculée, tu as ignoré des cardinaux... Mais où est ta miséricorde ? »
Il faudrait faire deux ou trois remarques aux instigateurs de cette aimable campagne. Pour commencer, ces affiches sont fort laides ; l’Italie nous a habitués à plus de beauté. Ensuite, vu leur teneur leurs auteurs (qui ont préféré garder l’anonymat) se disent certainement catholiques ; or de tels procédés rappellent ceux dont usa un certain Martin Luther en 1517, en moins courageux toutefois : Luther, au moins, revendiqua ses paroles et ses actes ; si cela se trouve, des égarés auront applaudi à cette campagne après avoir reproché au Pape son voyage de Suède à la Toussaint. Enfin, dans certains milieux se voulant catholiques mais ne manifestant que peu de respect pour ce pape-là, on estime qu’il « divise » l’Eglise ; et que pense-t-on de pareilles affiches dans de tels milieux, en matière de division ? Que ces gens veuillent bien ouvrir les yeux et se demandent quel est le nom qu’on donne communément à celui qui a pu inspirer pareilles sottises.
Quant au pape, ils verront certainement où est sa miséricorde, quand ils auront humblement reconnu leurs errements.
Identitaires (bis)
J’avoue avoir éprouvé quelques scrupules il y a une semaine en écrivant, puis en postant ma modeste recension du livre d’Erwan Le Morhedec, Identitaire, le mauvais génie du christianisme[iii]. C’est que j’avais tendance à voir le triste phénomène abordé dans ce livre circonscrit à quelques sites internet aussi groupusculaires qu’agressifs. Or, quelle ne fut pas ma surprise, dimanche dernier, après la messe, d’être abordé par un quinquagénaire de bonne coupe qui rôdait à quelque distance des grilles de l’église. Il me tendit un tract et me parla brièvement de TV Libertés, chaîne de télévision « catholique et patriote » diffusée sur Internet.
Le tract est éloquent : il nous présente « la télévision des familles et des traditions ». Rien que cela ! S’ensuit une liste de programmes mentionnant les noms de quelques invités pas effrayants, ainsi que ceux, quelquefois moins rassurants, des animateurs. Bon, si MM. Martial Bild, Jean-Yves Le Gallou, Gilbert Collard et alii sont désormais des autorités spirituelles… Je crois que je m’en tiendrai aux prêches (excellents, en général) de mon curé. Et merci à ces gens de ne pas trop distraire d’innocents paroissiens[iv].
Le vrai visage du libéralisme
On apprenait il y a peu qu’une association d’inspiration catholique venait de perdre un procès contre une entreprise qui, par le biais d’un site Internet, permet de faire des « rencontres extra-conjugales » et ne se prive pas de faire régulièrement des campagnes d’affichage sur la voie publique. L’avocate de ces marchands d’adultère s’en est réjouie : « C'est la victoire de la liberté d'expression sur ces bigots animés d'une volonté de censure », a-t-elle cru bon de déclarer[v].
Rien de plus logique de nos jours que ce dénouement (provisoire ?) : nous vivons des temps de libéralisme ; qu’importent la morale, le code civil, la vie des couples et des familles, s’ils sont autant d’obstacles à un juteux marché, m’argent à gagner devant être la mesure de toutes choses ?
On tient souvent à distinguer, au moins en France, libéralisme économique, libéralisme des mœurs et libéralisme politique. Or ils font un excellent ménage (à trois), usant toujours contre leurs adversaires du même discours gentillet : vous êtes des bigots, des tartufes, des ennemis de la liberté ; vous êtes pleins de fiel et de haine ; vous êtes des réacs (ou des communistes, au choix, selon le penchant du gentil libéral qui s’apprête à détruire ce qui vous paraît précieux).
Les libéraux les plus extrêmes et les plus conséquents, s’ils sont à court d’arguments, se réfèreront à la Révolution française et à la fameuse maxime de Saint-Just : « pas de liberté pour les ennemis de la liberté »[vi]. C’est par exemple le cas avec l’adoption « définitive » de la loi sur le « délit d’entrave à l’IVG »[vii].
Tout cela se tient, en somme. Je préfère être un bigot.


[i] De la Meuse au Memel, de l’Adige… Il fut un temps où les Allemands avaient les idées un peu trop larges au goût de leurs voisins…
[ii] Mt 5, 17-37.
[iii] Voir ici.
[iv] Je n’éprouve cependant aucun ressentiment envers le monsieur qui me tendit ce tract. Après tout, ce tract proclame « Enfin une télévision qui vous ressemble » : avec mon imperméable kaki, mes souliers anglais à doubles semelles, mes cheveux courts, mon air hébété et rougeaud, il se peut que j’aie été pris pour un amateur potentiel…
[v] Voir ici dans Le Figaro, par exemple.
[vi] Cette phrase fait toujours un peu trembler les plus raisonnables (c’est-à-dire les plus trouillards) des bourgeois libéraux. Ils savent bien que « la liberté » s’entend ici par la conception qu’en a celui qui prononce la phrase. C’est pourquoi ils préfèreront toujours, en matière de Révolution française, vanter la loi Le Chapelier ou se souvenir avec tendresse du calendrier républicain, qui ne comptait qu’un jour de repos par décade : ah, mon bon monsieur, quel bel exemple ! les ouvriers se tournaient sans doute un peu moins les pouces !
[vii] J’ai déjà radoté sur le sujet il y a environ deux mois, ici et .

samedi 11 février 2017

« Identitaire, le mauvais génie du christianisme » (E. Le Morhedec)

Sous différents assauts (conjugués ou non, peu importe en l’occurrence), les traits qui définissent les identités des civilisations paraissent menacés en ce moment. Cela vaut en particulier pour la nôtre, en France. La modernité, sous des formes techniques, mercantiles ou politiques, ainsi qu’une immigration massive et réputée inassimilable, voilà de quoi susciter des inquiétudes parfois légitimes. Pour qui ne veut pas se résigner à être effacé, deux voies sont possibles.
La première est celle, saine et toujours nécessaire, de l’illustration : elle consiste à accepter humblement un vieil héritage et à le faire vivre, y compris en le critiquant sur les bords et en l’enrichissant par la pratique des vertus qu’il porte.
La seconde est moins saine : elle consiste à figer, à mythifier cet héritage (quitte à le déformer), à en faire à la fois une idole et la bannière d’un combat politique ; à se flatter aussi d’en être le dépositaire. C’est cette voie que l’on peut qualifier d’identitaire.
Pour ce qui est de la France, la religion catholique fut longtemps une composante forte de notre identité, aussi bien par le rythme, le parfum et la couleur qu’elle donnait à la vie quotidienne et à la culture que par ce qu’elle nous a apporté de plus profond, de plus essentiel. Il n’est par conséquent pas étonnant que les tenants d’une voie identitaire essaient de se l’approprier et que quelques catholiques (dont il n’est pas permis de douter de la sincérité) cèdent à cette tentation. Nous y sommes d’ailleurs tous plus ou moins exposés.
Or, si les identitaires, en s’emparant de ce qui nous est cher (nos traditions, notre culture, notre histoire…), peuvent nous agacer quelque peu, il en va autrement en matière de religion : il ne s’agit pas seulement de ce qui nous tient à cœur, mais de ce que nous croyons être notre salut. La tentation identitaire est donc d’autant plus grave[i].
C’est cette tentation qu’entend combattre Erwan le Morhedec[ii] dans un bref essai – ou faut-il dire pamphlet ? – paru voici environ un mois aux éditions du Cerf : Identitaire, le mauvais génie du christianisme. Ce livre a provoqué de vifs débats – voire de vaines empoignades ? – dans un petit monde catholique, où il est souvent opposé à Eglise et immigration, le grand malaise : le pape et le suicide de la civilisation européenne, essai de Laurent Dandrieu ; ce dernier ouvrage est accusé d’être une attaque frontale et peu évangélique contre le pape François[iii].
Que reproche Erwan le Morhedec à nos catholiques identitaires ? En quelques mots, de réduire la religion catholique à quelques signes extérieurs vite folklorisés, de cultiver des réflexes communautaires, de confondre religion et « ethnie » (pour ne pas dire race), dé répandre un discours en permanence défensif, voire vengeur, et même de s’acoquiner avec des tenants d’un fumeux néo-paganisme, le tout à des fins plus politiques (nationalistes, le plus souvent) que spirituelles.
Un mal étant plus facile à combattre s’il est extirpé à la racine, Erwan Le Morhedec tente d’en cerner les origines. Parmi celles-ci sont évoqués certains écrits de Charles Maurras[iv] prônant en quelque sorte un catholicisme « déchristianisé », utile comme support ou ciment de l’ordre social, et rejetant « le venin du Magnificat » ou « les évangiles de quatre juifs obscurs ». On sait quelles frictions il y eut, dès 1926, entre l’Action française et l’Eglise…
Il ne cache pas non plus qu’en matière de réflexes identitaires l’époque est tentante, pour qui en rejette bien des signes (et souvent à juste titre). L’exemple de la « loi Taubira » et des protestations qu’elle occasionna[v] s’impose à cet égard, notamment en ce que cet épisode fut l’occasion pour certains manifestants jeunes, vifs et pleins d’allant, de rencontrer quelques tentateurs…  Ajoutons à cela un sentiment de vide, de délitement (aussi spirituel que social ou politique), y compris dans l’Eglise catholique en France il y a une quarantaine d’années, et bien des conditions sont réunies pour que la tentation fonctionne, avec ses promesses de vigueur et d’enracinement retrouvés. Bien des exemples des confusions qui en naissent sont fournis principalement dans le premier chapitre, « Par Odin et Notre Seigneur Jésus-Christ ? »[vi].
(Observons que ce chapitre, en présentant les racines du mal qui suffisent à sa démonstration, fait de ce livre plus un pamphlet qu’un essai. Sinon il eût mentionné d’autres antécédents historiques comme le gallicanisme, la vision napoléonienne – à travers le concordat de 1801 – du catholicisme et des religions établies en général, ou encore les excès des « Chevaliers de la Foi » à la Restauration, époque que connut bien Chateaubriand, auteur du Génie du christianisme.)
Après avoir décrit ce mal et certaines de ses causes (y compris dans de curieuses accointances ou perméabilités politiques, plus ou moins spontanées), Erwan Le Morhedec s’attache (dans le chapitre intitulé « L’identitarisme, nouvel antichristianisme ») à expliquer pourquoi ce mal en est un. Il y a chez bien des identitaires un attachement aux rites catholiques, dans leur réelle beauté, qui parfois ne semble pas aller au-delà de celle-ci, laissant de côté Qui cette beauté célèbre. Le danger est donc de faire de la religion un signe purement extérieur, de détourner certains catholiques vers une forme de célébration de soi, un brin narcissique : « ce christianisme identitaire, féru de passé glorieux, de cimetières et de vieilles pierres, dévitalise et stérilise le christianisme pour en faire une référence culturelle comme une autre », écrit-il page 117, avant d’avoir recours à une citation éclairante de Mgr de Germay, évêque d’Ajaccio, qui résume fort bien le danger : « On ne peut se contenter de préserver les signes extérieurs de chrétienté. Si l’on fait cela sans se préoccuper du cœur de la foi, nous risquons de nous trouver en face d’une coquille vide qui, un jour, s’écroulera ».
Enfin, Erwan Le Morhedec met en évidence ce que le comportement de nos frères identitaires a d’incohérent du simple point de vue du bon sens : dénonçant à juste titre le communautarisme parfois geignard d’autres religions, ils s’y livrent en se récriant contre le moindre acte ou la moindre parole hostile, voire contre l’absence de vœux de la part des autorités civiles au moment des fêtes chrétiennes ; se voulant défenseurs de la Chrétienté (notion vague : s’agit-il des territoires habités par des populations de tradition chrétienne ?), ils s’affirment prêts à l’être avec une virilité n’excluant pas la violence, ce qui n’est guère chrétien – d’où une longue citation fort bienvenue, pages 115 et 116, de Soumission de Houellebecq, qui rappelle qu’au fond, en cas (ce qu’à Dieu ne plaise) d’islamisation de la France, les identitaires (chrétiens ou non) pourraient tout à fait logiquement s’en accommoder[vii].
Le troisième chapitre (« La seule identité qui vaille ») ainsi que la conclusion de cet ouvrage, après les critiques des chapitres précédents, livrent une invitation que l’on pourrait résumer ainsi : si vous redoutez la disparition du christianisme dans nos contrées, cessez d’être sur la défensive ; cessez d’voir peur ; faites confiance à l’Esprit Saint et engagez-vous, rengagez-vous ! Au lieu de défendre une mythique chrétienté, illustrez le christianisme, par la parole et par les actes. Il y a de la place dans ce combat- là pour tout le monde, y compris pour les âmes viriles.
Pour finir, observons que Identitaire, le mauvais génie du christianisme a provoqué des cris outragés et des accusations extravagantes, Erwan Le Morhedec ayant été traité çà et là de pharisien, voire de cathare : curieuses accusations chez des gens épris de signes extérieurs et de pureté. Pour leur répondre, il suffit de deux citations : « Notre foi doit nous inciter et nous aider à refuser cette tentation identitaire. Elle est humaine, naturelle, compréhensible comme beaucoup d’autres tentations, il n’est pas coupable de la ressentir, il est coupable d’y succomber » (p. 142), ce qui n’est pas très pharisien et « Servir. Servir l’autre, servir le pays, servir Dieu » (p. 140), ce qui n’est pas très cathare. Les détracteurs de ce livre l’ont-ils vraiment lu ?


[i] La gravité de cette tentation est ce qui fait son importance, plutôt que le nombre des personnes qui y cèdent, que nous ignorons…
[ii] Dont on connaît le blogue Koztoujours.
[iii] Il n’en sera rien dit ici, ni en bien ni en mal, car je ne l’ai pas lu.
[iv] Voir notamment p. 50. L’auteur rappelle que tout n’est pas à jeter chez Maurras et dans l’Action française, mais que faire la part des choses est une tâche nécessaire et difficile si l’on veut s’y intéresser.
[v] Les habitués du présent blogue le savent (voir ici par exemple).
[vi] Dont un assez cocasse, concernant un objet nommé tour de Jul (p. 57) ; précisons qu’en vieux norrois, le mot jul désignait la période du solstice d’hiver (voir l’anglais yuletide) ; aujourd’hui, dans les langues nordiques, ce mot désigne la fête – bien chrétienne – de Noël. L’érudition des néo-païens est peut-être un peu hâtive.
[vii] C’est une réflexion intéressante que, sans me vanter, j’avais relevée dans ce roman (voir ici).

jeudi 2 février 2017

Pénélope guette

Personne, en France, à moins de vivre dans l’ascèse la plus complète et la plus admirable, n’aura échappé aux « révélations » concernant M. Fillon et les emplois fictifs qu’aurait occupés son épouse. J’ai déjà évoqué (ici) le peu d’enthousiasme que j’éprouve pour les propositions de M. Fillon, du moins pour ce que j’en sais, ainsi que la méfiance que m’inspirent les arguments dont il use pour les présenter ou les justifier. Puisque M. Fillon a revendiqué en matière de probité une conception exigeante de la fonction à laquelle il aspire, ces « révélations » devraient constituer pour moi une raison de plus de me méfier.
Cependant, j’ai des doutes. Point n’est besoin d’être initié aux secrets peu reluisants de la vie politique pour deviner que ces « révélations » tombent un peu trop à point nommé pour ne pas être le fruit de quelque coup monté contre M. Fillon. A ce que l’on sait, les affaires qui nous sont « révélées » ne dateraient pas d’hier après-midi. Elles étaient donc probablement connues depuis longtemps dans les milieux bien informés et quelques-uns ont dû attendre le moment approprié pour nous les apprendre. Le coup du dossier qu’on garde au cas où pour le Canard enchaîné est bien connu. Si ce qui nous est dévoilé ainsi n’est pas à l’honneur de M. Fillon[i] (ni de son épouse), le fait de le dévoiler maintenant et de la manière que l’on sait (par tranches chaque mercredi) n’est pas à l’honneur de ceux qui sont en train de le faire.
Pour la presse en général, peu importe que les faits soient avérés ou non (ils le semblent au moins en partie) et qu’ils soient légaux ou non (un avocat, Régis de Castelnau, peu « fillonniste » lui-même s’est étonné ici dans Causeur de la diligence de la justice dans cette subite et opportune affaire). Ce qui paraît compter pour nos amis les journalistes, c’est l’odeur alléchante de la viande fraîche et le bruit qu’ils vont pouvoir faire en la mastiquant et en la digérant. Ils auront comme d’habitude l’impression fugace d’être un peu ceux qui firent « tomber » Richard Nixon en 1974, donnant au passage à cette affaire le nom de Penelope-gate[ii], du prénom de Mme Fillon.
Qu’est-ce que le Penelope-gate ? Le portail de Pénélope ? Celui de quelque palais d’Ithaque ou des bords de la Sarthe, à moins que ce ne soit celui – rêvé – du palais de l’Elysée, rêve qui pourrait bien partir en fumée à cause des bourdes de M. et Mme Fillon ? Dans ce dernier cas, c’est en Espagne qu’il faudrait situer le palais de l’Elysée.
A moins qu’il s’agisse de dire que Pénélope guette ? Que guette-t-elle ? Le retour de son mari pour disperser de fâcheux et illégitimes prétendants ?
Mais revenons à des considérations plus sérieuses : cette affaire, outre qu’elle trouble l’image d’intégrité qu’entendait cultiver M. Fillon, trouble son discours. Comment l’écouter et en faire la nécessaire critique, avec tant de bruit ? Comment l’inciter à infléchir certaines des orientations qu’il revendique, lesquelles paraissent intenables[iii] ? Avec de telles incitations, M. Fillon aurait certes du pain sur la planche, obligé qu’il serait de revoir une partie de ses propositions. La tâche serait pour lui – et pour les Français – plus intéressante que celle qui consiste à restaurer son image.
Mais, dans tous les cas, nous savons bien que « faire, défaire et recommencer, c’est toujours travailler ». Voilà un proverbe que n’eût pas démenti une certaine Pénélope, il y a fort longtemps, avant de se remettre chaque matin devant sa tapisserie, en disant : « filons » !


[i] En résumé, nous découvrons, consternés, que M. Fillon est un politicien comme les autres, ce que nous aurions pu deviner depuis longtemps.
[ii] J’ai déjà évoqué ici cette détestable et ridicule habitude d’utiliser un peu à tout bout de champ le mot gate.
[iii] Voir à ce sujet un intéressant article de Guillaume de Prémare dans Permanences, ici (l’article est paru en décembre, donc avant ce lamentable vacarme).

vendredi 27 janvier 2017

Incantations et éructations

Si la politique m’intéresse, je tâche aussi souvent que possible de me rappeler qu’elle ne peut ni ne doit tout régler de nos vies. Je tendrais même à penser que ceux qui y voient la source de tout bien, de tout salut, en particulier dans quelque engagement partisan trop passionné (qu’il soit durable ou momentané) risquent de sombrer dans quelque religiosité dévoyée, voire dans l’idolâtrie. Gare, évidemment, aux déceptions.
Lorsque cette religiosité prend des formes un rien sommaires, qui ne vont pas sans une certaine vulgarité, cela peut laisser perplexe, voire effrayé l’homme civilisé. Le spectacle électoral et post-électoral donné ces derniers temps aux Etats-Unis en est un bon exemple. Ainsi, la pauvreté des arguments de M. Trump, la nullité de ses discours et ses arrangements avec la vérité nous auront été servis à satiété ces derniers temps. Mais qu’en est-il de ses opposants dont on nous a dit qu’à l’occasion de son intronisation ils étaient des millions à manifester ? Au plat babil du mage Trump-qui-va-sauver-l’Amérique, ils opposent une expression non moins sommaire, non moins puérile, pas même de leur indignation mais de leur dégoût : pas bon Trump, tous en chœur, avec un bonnet de tricot rose à oreilles de chat sur la tête.
Le crétinisme hargneux qui semble avoir gagné les deux camps (encouragé par une forme toute américaine de manichéisme ?) pourrait bien être en partie le fruit d’une invasion des esprits par les modes d’expression qu’offrent les réseaux dits sociaux. Ce serait le triomphe de la pensée « touiteur », dénoncée par exemple ici par Patrice de Plunkett[i], citant une analyse de Roger Scruton. Il ne va cependant pas assez loin.
Pour décrire un certain type de désinformation, l’expression post-vérité est à la mode. Pourquoi pas, si ce n’est qu’elle est souvent utilisée par la presse qui pense comme il faut pour désigner les mêmes cibles : M. Trump, M. Poutine ou les partisans du Brexit… sans mentionner que leurs adversaires ont fait usage quelquefois de procédés tout aussi mensongers et grossiers. Le mensonge, puisqu’il vaut mieux désigner les choses par leur nom, est répandu dans tous les camps.
Il en va de même des « émotions » relayées par des touits fatalement peu nourris et peu subtils (cent quarante signes pour exposer ses idées, ses projets ou ses intentions, c’est un peu court, à moins de bénéficier d’un esprit de synthèse quasi-miraculeux). Ne serait-on pas après tout dans la post-pensée, voire dans la post-émotion ? Toutes ces réactions ressemblent plus à des réflexes conditionnés qu’à des émotions sincères. Les prises de positions ou les réactions à celles-ci, de la part des puissants ou des quelconques, dans la post-émotion, sont reléguées en-deçà de l’émotion. Elles finissent par ressembler à des tics nerveux[ii].
Si la sauvagerie du touit a gagné le monde entier, une vieille nation civilisée et littéraire comme la nôtre se doit, faute d’user toujours d’arguments de poids, de s’exprimer avec des phrases construites. Ainsi, alors que les Etats-Unis ont vu parvenir au pouvoir le milliardaire « anti-système » Trump, on nous vante en France le candidat « anti-système » Macron. Lequel est énarque, ancien banquier, ancien ministre, etc. Reconnaissons à M. Macron qu’il a sur M. Trump l’avantage, en bon Français, de donner l’impression d’un certain raffinement, d’une certaine culture : on nous le présente d’ailleurs souvent comme un « littéraire », trait qui même chez les moins lettrés de nos compatriotes est plutôt apprécié.
Ses partisans, et notamment les plus jeunes, auront été séduits par ces qualités, à n’en point douter, auxquelles il faut ajouter la jeunesse.
Ainsi, samedi dernier, alors que je faisais mon marché, je fus abordé par une bande de jeunes gens propres sur eux et capables de s’exprimer autrement que par borborygmes ou monosyllabes : « Bonjour, êtes-vous intéressé par Emmanuel Macron, le candidat qui fera entrer la France dans le XXIe siècle ? »
C’est plutôt joli, non ? J’ai goûté l’assurance de ces jeunes, exprimée par l’emploi du futur : « qui fera entrer… » Ajoutons que cette certitude est celle d’un avenir nécessairement radieux : qu’attendre de plus beau, de plus enviable que d’entrer dans le XXIe siècle ? Enfin, nous marcherons sur les chemins du progrès, nous serons même sans doute des leaders, nous serons modernes donc heureux, tout cela grâce à un homme neuf suivi par la jeunesse !
Tant attendre d’un seul homme… Si l’expression est plus policée et articulée que quelques touitesques éructations trumpiennes, elle n’en relève pas moins de cette religiosité dévoyée que je vois dans l’exaltation partisane. Reste à savoir si l’homme du moment est considéré par ces naïfs engagés comme un dieu ou comme un prophète (et par ses ennemis comme un démon ou un sectateur du mal). Mais dans tous les cas ces naïvetés confinent à l’idolâtrie.
(Quant aux jeunes macroniens, ils eurent peu de succès avec moi : je m’étais levé tard et il y avait la queue chez le boucher, sans parler du marchand de fruits et légumes. Je passai donc mon chemin d’un air hébété qui me sied fort bien.)

[i] Qui, au passage, met en évidence ce sur quoi portent ou ne portent pas les protestations plus ou moins spontanées contre M. Trump.
[ii] Relevons un intéressant article dans Phillitt, où la manie du touit est comparée au syndrome de Gilles de la Tourette.

samedi 21 janvier 2017

Un bref (et royal) testament


L’an dernier, pour le 21 janvier, j’avais évoqué le témoignage, tiré de la biographie de Louis XVI écrite par Jean-Christian Petitfils, de son bourreau (voir ici). La même biographie nous livre aussi les dernières paroles de ce roi sur l’échafaud, prononcées « hâtivement » mais « d’une voix forte » :
« Je meurs innocent de tous les crimes qu’on m’impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort et prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne tombe jamais sur la France. »
Peut-être suis-je un peu ignare, mais je sais peu d’acteurs politiques qui, au moment de connaître une mort violente, ont connu une inspiration aussi noble.

jeudi 12 janvier 2017

Ils sont devenus flous !

Un tel titre pourrait laisser croire que votre serviteur a, cette fois, définitivement lâché la rampe. Il n’en est rien. Puisque je ne fais pas mienne la devise du regretté Michel Déon (« les carottes sont cuites »), il ne saurait être question de m’enivrer de quelque brouillard morose…
Proverbe de saison (1)
« Noël au Macron, Pâques au Fillon », me soufflait l’autre jour un ami, que je tiens à remercier pour ce bon mot. Qui sait s’il n’a pas sa part de vérité ?
Aurait-on assisté à un « moment Macron » fin 2016 ? En quelque sorte, la révélation de la stature d’un candidat anti-système qui serait passé par quelque banque d’affaires puis par l’Elysée (en tant que conseiller) et le ministère de l’économie. La presse s’engoue encore un peu pour le jeune phénomène et ses apparents succès. Mais qui peut dire qu’en avril…
M. Fillon pourrait bien, lui aussi, souffrir d’un embrasement trop subit. On ne l’entendait plus. Or il lui fallait bien, après ses premiers succès, faire parler de lui. D’autant que certains paraissent redouter ses intentions en matière économique ou sociale, qualifiées ici et là de thatchériennes. Allons, allons… M. Fillon tient à nous rassurer : « je suis gaulliste, et de surcroît chrétien ».
Que l’on puisse se dire gaulliste (ou antigaulliste) en 2017 laisse songeur, mais bon, pourquoi pas. « De surcroît chrétien », en revanche, peut provoquer la perplexité. Naïvement, ne pourrait-on pas penser que c’est « le reste » (y compris, pourquoi pas, une manière de « gaullisme social » qui viendrait de surcroît à un chrétien ? Et qui peut oser dire : « je suis chrétien » ? Pour ma part, je veux bien professer qu’avec l’aide de Dieu j’essaie de l’être…
Mais si, en matière sociale, le christianisme de M. Fillon a les mêmes effets que ceux qu’il a en ce qui concerne l’avortement, il est permis de ne pas se sentir entièrement rassuré.
Proverbe de saison (2)
Le vrai proverbe, chacun le connaît : « Noël au balcon, Pâques au tison ». Comme tous les proverbes, il vaut ce qu’il vaut. Mais s’il se vérifie, nous risquons de fêter Pâques avec de joyeux frissons. Cependant, la presse nous informe d’une descente en Europe centrale d’air froid venu de Scandinavie. De Scandinavie, rendez-vous compte ! Rien que le nom fait grelotter, à se demander comment font les millions de Scandinaves pour encaisser pareils frimas à peu près tous les ans. Cela donne en tout cas de fort belles images de neige et de gel, ainsi que des relevés de températures assortis de points d’exclamation.
Mais n’en faisons pas un plat : cela se nomme l’hiver. Nous en avons déjà vu de tels par le passé et nous en verrons sans doute d’autres. Encore que cela se fasse de plus en plus rare à Paris.
On signale aussi, en même temps que les dures beautés de l’hiver, des morts de froid dans les rues et les campagnes : des vagabonds, des réfugiés… Il est bon, certes, d’avoir une pensée et, mieux, un geste, pour eux. Mais le reste de l’année ? On aurait tort de s’imaginer que la misère se limite à l’hiver. Elle sévit aussi par beau temps.
Paris, étant plus une ville d’Europe occidentale que d’Europe centrale, est pour l’instant relativement épargnée par ce temps hivernal qui s’abat sur notre vieux continent en plein hiver. Le chaud et le froid alternent. Peut-être ces variations ont-elles quelque influence sur les humeurs des hommes en vue.
Belle alliance populaire
Le mot humeur est à prendre ici au sens figuré. Il ne s’agit point des sécrétions peu appétissantes qui ne demandent qu’à déborder de nos nez par temps froid. Pour revenir à nos chers politiciens, penchons-nous à notre gauche.
A gauche comme à droite, on fait désormais dans le yéyé : il faut des primaires. La chose n’est d’ailleurs pas nouvelle à gauche, puisque c’est à ce magnifique outil démocratique que nous devons d’avoir depuis bientôt cinq ans M. Hollande pour président de la république. La gauche bourgeoise ne pouvant se contenter du nom de Parti Socialiste, elle entend s’élargir sous celui de Belle Alliance Populaire. Un peu comme si le Front National troquait Rassemblement Bleu Marine contre Chaleureuse Union Patriotique, comme si EELV lançait sa campagne sous le nom des Gentils Jardiniers, ou comme si Les Républicains™ avaient fait leur primaire sous le nom du Réjouissant Rassemblement
En ce qui concerne la gauche, nous avons appris que M. Valls, qui a changé (tropisme secrètement sarkozyque ?), serait désormais disposé, s’il devenait président, à retirer l’alinéa 3 de l’article 49 de notre constitution. Cela a fait rire, évidemment. Faisons-lui cette suggestion s’il parvient à se faire élire : cette révision constitutionnelle devant sans doute passer par un vote au parlement, M. Valls, s’il rencontre quelque opposition, pourra faire usage, une dernière fois, dudit alinéa. Ne serait-ce pas une belle preuve d’humour de sa part ?
Le même M. Valls n’a semble-t-il pas apprécié que M. Fillon se dise chrétien ; à l’en croire, M. Fillon aurait « défini son projet comme catholique ». On aimerait bien, mais… En tout cas, que l’on n’aille pas dire de M. Valls qu’il n’est pas un défenseur acharné de la laïcité[i], ah mais !
Un qui n’entend pas abuser de la laïcité, c’est M. Peillon. Il faut bien se différencier de M. Valls. Ses propos à ce sujet valent leur pesant de ce que vous voudrez : « Si certains veulent utiliser la laïcité, ça a déjà été fait dans le passé, contre certaines catégories de populations, c’était il y a quarante ans les juifs à qui on mettait des étoiles jaunes, c’est aujourd’hui un certain nombre de nos compatriotes musulmans qu’on amalgame d’ailleurs souvent avec les islamistes radicaux, c’est intolérable. » Cette citation se suffit à elle-même ; point n’est besoin de commenter pareil tissu d’absurdités sur des pages ; c’est en quelque sorte un « sans faute » dans le n’importe quoi. Contentons-nous d’une hypothèse : pris par le temps, M. Peillon (par ailleurs professeur de philosophie) fait écrire ses discours par M. Cambadélis.
(Moment de contrition)
« Si nous voulons progresser dans les pratiques démocratiques, nous devons promouvoir l’exercice du droit de vote en promouvant dans la société un véritable débat qui échappe aux postures, aux "petites phrases" et aux ambitions personnelles. » (Conseil permanent de la Conférence des Evêques de France : 2017, année électorale. Quelques éléments de réflexion)
Comme j’aimerais ne plus plaisanter sur nos politiciens ! Peut-être devrions-nous tous cesser de le faire. Et les politiciens pourraient-ils avoir l’amabilité d’éviter de nous tenter ?
Idioties internationales
Saisi donc par la contrition et en guise de pénitence, je me garderai de me gausser de nos amis les Américains, persuadés pour quelques-uns que l’élection de M. Trump est le fruit d’un complot moscoutaire. Je me contenterai de trouver cela délicieusement rétro, sans être d’ailleurs un admirateur de M. Trump ; je regrette même que l’on ignore quelles eussent été les récriminations de celui-ci si le résultat de l’élection présidentielle américaine avait été différent. Mais il suffit.


[i] Influence maçonnique, diront les plus soupçonneux, qui voient cette influence jusque dans le nom de certaines de nos nouvelles régions, comme Grand Est