vendredi 26 mai 2017

« Le Génie de la bêtise » (Denis Grozdanovitch)

Force nous est de soupçonner Denis Grozdanovitch d’éprouver un malin plaisir à nous surprendre, voire à nous prendre à contre-pied sans ostentation. L’ancien champion de France junior de tennis (en 1963) avait entamé sa carrière littéraire publique en 2002 avec son Petit traité de désinvolture, dont le titre est un chef-d’œuvre de pensée paradoxale : s’il faut s’appliquer à être désinvolte, où ne risque-t-on pas d’être entraîné ? Quelques ouvrages, aussi précis que désinvoltes, plus tard, voici qu’il nous donne Le Génie de la bêtise.
Pour commencer, il est nécessaire de s’entendre sur l’étendue de ce génie. La bêtise peut être celle du simplet, celle du savant ou de l’expert, ou encore celle du snob (forme dégénérée de la précédente), à laquelle il faudrait ajouter (on ne la rencontre guère dans l’ouvrage de Denis Grozdanovitch) celle, encore plus dégénérée, de l’expert universel de comptoir, de salon ou de blogue[i], pour ne citer que ces exemples.
Du savant au snob (et donc aussi à l’expert universel de comptoir, de salon ou de blogue) en passant par toutes sortes de Besserwisser, cette bêtise recèle des trésors de comique involontaire, dont Grozdanovitch confesse que c’est son père qui l’initia à leur recherche. De nombreux exemples nous sont fournis du ridicule dont, sans le savoir, bien des savants ou des experts peuvent faire preuve. Chez les snobs qui veulent jouer aux honnêtes hommes, cela peut confiner au sublime.
Le cas du simplet est différent : traité avec mépris ou avec condescendance (au mieux avec indulgence), il n’a personne ici-bas à qui confier ses richesses. A quelques exceptions près, celle de Valentin, par exemple, « un petit maître en "idiotie" », lointain cousin que l’auteur rencontra dans son enfance. Peu gâté en apparence, ce petit homme laisse à Grozdanovitch un souvenir émerveillé, celui de la simplicité (justement) de ses rapports avec la nature en général et les animaux, sauvages ou domestiques, en particulier. Une sorte de leçon d’humilité et de poésie naïve, assez émouvante, s’en dégage : l’initiation par l’idiotie à quelques beautés négligées par les esprits mûrs et solides.
Sur les différentes formes de bêtise, pas toujours faciles à distinguer, Denis Grozdanovitch nous livre force impressions, anecdotes et citations pour étayer une réflexion nourrie de références allant de Flaubert aux blagues juives (qui ne sont jamais bien loin de nous rappeler à un certain sérieux théologique). A propos de Flaubert, il nous fait observer que des figures comme Bouvard et Pécuchet ou Emma Bovary sont, en matière de bêtise, assez ambiguës quant au bien ou au mal qu’il y aurait à en penser.
Voilà donc une manière agréable, à la fois profonde et badine, d’être incité à réfléchir sur la bêtise (la nôtre, la vôtre, la leur, la mienne aussi). Or un grain de sable s’y est glissé et c’est aussi curieux que regrettable. Il semble que Denis Grozdanovitch ait une dent – oh, point trop dure – contre la religion chrétienne, comme par exemple page 202 au sujet de La Légende de saint Julien l’hospitalier de Flaubert :
« Ce conte représenterait donc une métaphore de notre très ancien faux rapport à l’animalité […]. Terrible malentendu qui a induit les êtres humains au fil des siècles en terre chrétienne et dans une fureur mystique mégalomaniaque, à mépriser, massacrer et torturer leurs compagnons animaux… »
Mais où M. Grozdanovitch est-il allé pêcher ce rapport entre christianisme (ou chrétienté, même résiduelle) et mépris ou cruauté envers les animaux ? N’a-t-il jamais entendu parler, je ne sais pas, moi, par exemple, de saint François d’Assise ? Cela est regrettable dans un livre par ailleurs plus qu’intéressant dédié à la mémoire de Pierre Ryckmans, lequel n’eût pas manqué d’arguments pour le corriger d’une manière aussi plaisante et élégante que fraternelle[ii].
Après tout, aborder la bêtise sous divers aspects et sur environ trois cents pages était une entreprise périlleuse. Pour le défaut que nous venons d’évoquer, soyons indulgents et supposons que c’est le tribut – cruel – qu’aura dû payer Denis Grozdanovitch à la bêtise.


[i] Outre celle de jouer au critique littéraire, je prétends avoir la capacité d’échafauder mille théories politiques – de circonstance ou non – à faire rugir de rire qui les relira quelque temps après, y compris moi-même.
[ii] A moins d’être saisi de « hennissements de rire » (les connaisseurs de l’œuvre de Simon Leys apprécieront).

jeudi 18 mai 2017

Macronneries, macronnades, macronages (et Joris-Karl Huysmans)

Penchons-nous un bref instant sur un personnage dont nous commençons à connaître les dehors : le Macron populaire. La couverture de Paris Match, sur tous les kiosques à journaux, l’annonçait au bon peuple après ce 7 mai : « l’espoir a gagné ». Les reporters de télévision se sont paraît-il extasiés devant la posture digne de M. Macron lors de son investiture le 14[i]. Les journaux français et étrangers nous abreuvent – ou nous ont abreuvés – de récits attendrissants sur le couple que forment M. Macron et son épouse, toujours souriante. Le bon peuple est prié de croire qu’il a élu M. Macron président de la République par adhésion à son programme, par admiration pour ses dons multiples, voire par amour, y compris pour Mme Macron, qu’il appellerait désormais « Bibi »… Mais laissons-là pour l’instant ces chansons pour midinettes. Ce sont des divertissements. Ils ont sans doute pour but de faire oublier au bon peuple qu’il a élu M. Macron parce que son adversaire était Mme Le Pen et que voter pour elle, c’est mal. Il faudra y revenir, sous un angle plus politique (ou politicien).
Voyons plutôt le Macron littéraire. Des références curieuses sont apparues. Certains journalistes, peu heureux dans leur choix, ont cru le flatter en en faisant un personnage stendhalien. Dans ce cas, Mme Macron, qui a certainement lu Le Rouge et le noir, ferait bien de se tenir sur ses gardes. D’autres, plutôt du côté de ses détracteurs, auront tenté des allusions au Bel-ami de Maupassant. Tant que La Curée et certains de ses passages assez baveux et complaisants (on est quand même chez Zola) n’auront pas été cités, les détracteurs de M. Macron demeureront en-deçà des limites de la décence, et c’est bien ainsi. Ces références ne me semblent guère pertinentes. Personne n’a donc pensé à Huysmans ? Il y a pourtant de quoi.
Léon Bloy, dans un texte vengeur sur son ancien ami (avec qui il était fâché depuis un bon moment), le surnomma « l’incarnation de l’adverbe » (ou était-ce « l’adverbe incarné » ? Je n’ai pas d’exemplaire des Dernières colonnes de l’Eglise sous la main pour vérifier quel est le sobriquet exact). Ce surnom tire bien sûr son origine des titres des romans de Huysmans, qui prenaient souvent la forme de locutions adverbiales, comme : Sac au dos, En ménage, A vau-l’eau, En rade, A rebours, Là-bas ou En route. Ne manquait à cette liste que le désormais fameux En marche de M. Macron. Observons, pour contredire mon cher Bloy et à la décharge de Huysmans, que Là-bas et En route précèdent La Cathédrale et L’Oblat dans le parcours spirituel de leur héros, Durtal, qui va de la fréquentation (par une curiosité certes a priori hostile et a posteriori écœurée mais un rien complaisante) de cercles satanistes à la conversion et à la vie auprès d’une communauté monastique. La conversion de Durtal (et celle de Huysmans) opérée, peut-être les locutions adverbiales ne convenaient-elles plus pour décrire une situation apaisée…
Il reste donc à savoir si M. Macron évoluera dans le même sens, ce que je lui souhaite.
De même que François Mitterrand, aux dires de M. Giscard d’Estaing, n’avait pas en 1974 le monopole du cœur, M. Macron n’a pas en 2017 celui des locutions adverbiales. Ainsi, on nous signale l’apparition d’un mouvement qui, sous le patronage de Mmes Aubry, Hidalgo et Taubira, s’est donné pour nom Dès demain. Passons sur le jeu de mots laid et facile qui permet d’affirmer que ce n’est pas des deux mains que l’on peut se mettre en marche, et relevons plutôt la référence à peine voilée à un vers de Victor Hugo :
Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne
Ce vers est bien connu (ou l’était) d’un public lettré comme d’un public plus populaire : du solide, pas des raffinements d’esthète inquiet et nerveux. Mais attention, par ce vers commence un poème qui a pour objet le deuil.
Puisque me voilà revenu à des choses plus populaires, je ne résiste pas au plaisir de citer longuement un tract macroniste (ou macronien ?) distribué samedi 13 mai dans les rues et sur les marchés du XVe arrondissement de Paris :
« Dimanche dernier, à l’occasion d’un second tour marqué par l’attitude digne et responsable d’un bon nombre d’électeurs qui ne partageaient pas forcément les orientations de notre programme, vous avez été plus de 88% à lui accorder votre vote.
Les élections législatives doivent confirmer cet espoir. Choisir le renouveau et l’audace au moment de l’élection présidentielle et la cohabitation au moment des législatives n’aurait pas de sens. »
En résumé : merci d’avoir voté pour notre candidat par rejet de Mme Le Pen ; merci d’avoir voté pour lui, même à contrecœur ; vous êtes priés de voter pour ses candidats aux législatives, que cela vous plaise ou non.
Si cela ne s’appelle pas prendre les électeurs pour des imbéciles, j’ignore de quoi il peut s’agir. On appelle parfois pêcheurs à la ligne les abstentionnistes. Dans le cas de M. Macron et de son organisation, c’est plutôt d’usine flottante qu’il faut parler[ii].


[i] Quelques réflexions à ce sujet ont été livrées ici par P. de Plunkett dans son blogue.
[ii] Apparemment, cette image n’est pas démentie par le choix de son gouvernement.

samedi 13 mai 2017

« Un Roi immédiatement» (Marin de Viry)

La toxicité de la campagne électorale à laquelle nous venons d’assister n’est plus à démontrer. Il suffit de songer aux quantités d’argent et d’énergie dépensées, au nombre de coups bas assénés, de mensonges proférés et de rumeurs répandues, de discours hargneux, hallucinés ou creux prononcés, tout cela pour avoir le choix entre une démagogue approximative et l’étrange bouée de sauvetage que s’est choisie une classe politique aux abois… Mais assez parlé de ce cirque. Il en a déjà été assez question ici. Contentons-nous d’en dire que c’est un argument d’ordre pratique en faveur de la monarchie héréditaire (ce dont j’ai déjà radoté ici il y a longtemps).
Des arguments – de natures diverses – en ce sens, c’est ce que cherche Marin de Viry dans Un Roi immédiatement, curieux petit livre paru cette année aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. Pourquoi en chercher si l’on est convaincu de cette nécessité ? Parce que l’auteur la perçoit d’une manière d’abord irrationnelle, au mieux intuitive. De la difficulté éprouvée à expliquer cette nécessité naît souvent un malentendu : être royaliste serait une manière de plus d’être réactionnaire, nostalgique d’un temps que l’on n’a pas connu (et qui ne reviendra pas), sentimental, voire arriéré, y compris mentalement. Ce serait devenu impensable, la France étant considérée par certains comme intrinsèquement républicaine (enfin, il paraît). Et les royalistes seraient à ce titre des monstres de foire, que quelques journalistes désœuvrés pourront exhiber de temps à autre comme tels. Ce genre de cliché est abordé pour être ridiculisé par Marin de Viry dans le premier chapitre d’Un Roi immédiatement, « Devenir une fille cool et cash, qui fait du buzz avec ses clashs qui cassent »[i].
La réfutation de tels clichés (souvent présentés comme des révélations par ceux qui les véhiculent) est un exercice sain et drôle, mais il ne résout toujours pas le problème. L’auteur s’ouvre à quelques amis, leur faisant part de son intention d’écrire un livre sur la nécessité d’instaurer (plutôt que de restaurer) en France une monarchie catholique : un banquier d’affaires de gauche, une ex, un polytechnicien luthérien, deux écrivains. L’accueil est, disons, mitigé. Les deux écrivains sont encore les plus réceptifs, peut-être pour des raisons fort différentes. Le premier, Frédéric, qui doit avoir (au moins) un verre dans le nez, lui répond en faisant du Frédéric : « Bamboula-monarchie, ça sonne mieux que bamboula-république. […] Donne à la bamboula ce tour majestueux et tragique qu’elle a dans Le Guépard, sans pour autant abandonner cette culture de l’excès et du n’importe quoi qui m’est chère. Voilà : la grande différence, c’est qu’on fera les "after" à l’église ! C’est vraiment bien ton truc. » Le second, Sébastien, « déjà catholique et monarchiste », qui « tape dur, mais charitablement », l’encourage avec un sens éprouvé du paradoxe : « T’as pas la caisse, t’as pas la culture, t’es un enfant, tu vas te planter. Conclusion : fais-le. »
Mais à ce point il n’est pas plus avancé, et nous non plus, si ce n’est qu’un certain plaisir se dégage de la lecture du récit des intuitions et tâtonnements de M. Marin de Viry…
Cependant, il faut aussi gagner sa croûte : caresser vaguement le projet d’écrire un livre sur l’urgence de refaire de notre pays un royaume catholique ne nourrit pas son homme[ii]. De nos jours, même un lazy French aristocrat est obligé d’avoir un salaire ou des honoraires. Nous voici donc embarqués dans le récit d’un déplacement professionnel où le narrateur (avec qui, subitement, l’auteur entend ne pas être confondu) fait le consultant international dans le Caucase, en mission auprès du gouvernement kouchmène. Il est flanqué d’une belle et austère collègue allemande, éprise d’efficacité, de démocratie, de féminisme et de morale kantienne. En résumé, un excellent, car difficile, cobaye, non pour vérifier une théorie, mais à qui faire sentir ou vivre le bien-fondé de ses intuitions royalistes, selon un principe que l’on pourrait qualifier, pour faire vite, d’inductif :
« J’ai préféré faire les choses à l’envers, c’est une tendance de fond de ma personne. A l’endroit, on pose une hypothèse et on la vérifie. A l’envers, on tient une vérité d’intuition et on la décrit. A l’endroit, on prouve. A l’envers, on vit. »
Le résultat est atteint au bout de quelques scènes dont la cocasserie n’a rien à enlever à un Toni Erdmann en plus élégant et plus concis[iii] : entrevoir le rôle bien particulier, ambigu, biface et intermédiaire du monarque de droit divin entre le visible et l’invisible :
« Il n’y a pas de deuil du roi, il est là et il est ailleurs à la fois. Il est dans le même monde que le Gustav que tu vires, et dans le même monde que Gustav s’il avait été digne de vivre avec toi. »[iv]
A la suite de cette possibilité enfin aperçue, deux chapitres (« Pourquoi moi ? » et « Le sortilège du manteau royal ») exposent de manière plus logique, mais aussi plus banale par conséquent, les raisonnements que tout bon royaliste a pu tenir. Y compris, dans le dernier, le constat de l’absence totale de majesté chez nos récents présidents de la République, constat fait par Marin de Viry en observant M. Hollande, rappelant au passage que Sébastien Lapaque l’avait déjà fait à propos de M. Sarkozy (dans un livre intitulé Il faut qu’il parte). Les arguments sont plutôt justes et amènent, de manière rationnelle cette fois, à la même conclusion qu’une conversation déjantée avec une belle et sévère walkyrie.
Cela posé, il me vient deux objections :
Premièrement, si je n’ai rien contre la monarchie ni son éventuelle inspiration catholique, et encore moins contre le catholicisme, peu me chaut que la France soit catholique : je préfère que chaque Français le soit ou le devienne. Et cela ne se décrète pas.
Secondement, un roi immédiatement : pourquoi pas, mais qui ?


[i] L’effroi me saisit en frappant ces mots : mon correcteur d’orthographe ne rejette ni cool, ni cash, ni buzz, ni clashs. O tempora
[ii] Sans doute est-ce le défaut de la restauration rapide (jeu de mots volé à Jalons).
[iii] L’Allemand sait marteler, le Français évoquer. Chacun ses aptitudes.
[iv] Gustav est le conjoint (époux ou compagnon ?) de cette exquise Allemande.

vendredi 5 mai 2017

« Le Club des vieux garçons » (Louis-Henri de La Rochefoucauld)

Avec un nom comme La Rochefoucauld, si l’on veut trouver une place – même modeste – dans la littérature, il est nécessaire d’être en mesure de s’élever à un certain niveau. Pour cela, deux possibilités se présentent : la force ou la légèreté. Probablement conscient de ses limites, Louis-Henri de La Rochefoucauld paraît avoir choisi la seconde de ces options.
Que dire d’autre en effet de l’argument de son Club des vieux garçons et du traitement de celui-ci ? Le héros et narrateur en est François de Rupignac, dernier rejeton d’une famille d’ancienne et illustre noblesse, qui se sent depuis la plus tendre enfance une vocation de vieux garçon et n’éprouve guère d’attirance pour les modèles contemporains de réussite sociale. Il a sous les yeux, il faut en convenir, l’exemple de son oncle (ou plutôt grand-oncle) Albert, personnage qui n’est pas sans rappeler en plus cossu ceux que l’on peut rencontrer dans Les Célibataires de Montherlant. A l’adolescence, il rencontre Pierre, sorte de cancre cultivé, moine-soldat sans monastère ou boxeur mystique qui se serait trompé d’époque. C’est ensemble qu’après un dîner bien arrosé dans un discret restaurant du XVIe arrondissement ils fonderont le club dont le roman tient son titre. De réunion en réunion, les effectifs s’étoffent, des canulars bizarres sont perpétrés, avant que d’autres chemins, plus féconds peut-être, ne s’ouvrent à chacun des deux compères…
J’avoue avoir tiqué devant un tel argument : ce club des vieux garçons et ses activités ont quelque chose de trop énorme pour être vraisemblables. Et les traits des deux héros, Pierre et François, me paraissent un peu appuyés. Sans compter ce nom de Rupignac, qui sent son cliché : trop aristo d’opérette à mon goût[i]. Mais après tout, on rencontre parfois des personnes au nom invraisemblable, et il existe en Angleterre un mouvement chap, d’ailleurs évoqué dans Le Club des vieux garçons, qui prône « la révolution par le tweed »[ii]. Cela posé, personne ne demande à la réalité d’être vraisemblable[iii]. Tandis qu’au roman…
Cependant, cette intrigue, aussi bancale qu’elle soit, permet d’amener quelques morceaux assez réussis de descriptions et de dialogues. La description du « Relais du Bois » (où naît l’idée du club) et les répliques de la grand-mère du narrateur font partie de ces plaisirs. Toutes proportions gardées, il est permis de songer à l’attaque de L’Europe buissonnière[iv] ou à celle des Enfants du bon Dieu[v], d’Antoine Blondin, et aux répliques lâchées par quelques personnages des romans du même, où se mêlent intimement verdeur et préciosité.
Mais insistons : toutes proportions gardées. Louis-Henri de La Rochefoucauld force parfois un peu le trait, et se laisse aller ici et là à des facilités ou à des clichés qui sentent un peu leur journaliste[vi].
Il lui sera donc conseillé d’élaguer, d’acérer, de raboter, de polir, en un mot d’affiner son expression pour en faire un vrai style et devenir, pourquoi pas, un digne héritier de celui que Roger Nimier avait qualifié de « fondateur du blondinisme ». D’autant que Louis-Henri de La Rochefoucauld semble partager avec celui-ci un point de vue inquiet et parfois fâché sur la difficulté éprouvée par quelques-uns à entrer dans l’existence. Un sujet si grave, quand un romancier choisit de le parer des apparences de la légèreté, mérite une élégance irréprochable.


[i] On me répliquera qu’un vrai aristocrate comme Louis-Henri de La Rochefoucauld s’y connaît certainement en noms vraisemblables ou non. Eh bien pour ma part, en vrai roturier, je me verrais mal donner pour nom à un personnage de roman « François Rupignac », par exemple.
[ii] Programme qu’a priori je ne rejette pas.
[iii] La situation politique de la France en ce moment en est un exemple.
[iv] « Passé huit heures du soir, les héros de roman ne courent pas les rues dans le quartier des Invalides. »
[v] « Là où nous habitons, les avenues sont profondes et calmes comme des allées de cimetière. »
[vi] De fait, Louis-Henri de La Rochefoucauld officie à Technikart, Schnock et GQ, publications que mes yeux ne parcourent guère.

samedi 29 avril 2017

Objection de conscience

On nous l’avait assez répété, jusqu’au soir du 23 avril : avec onze candidats à l’élection présidentielle, nous avions l’embarras du choix. A tel point que nous avaient été indiqués quels candidats étaient importants ou ne l’étaient pas. A force de bourrer le crâne des électeurs (à défaut de pouvoir bourrer les urnes, ce qui eût été tentant), sondeurs et commentateurs ont eu la joie de se découvrir les auteurs d’une prophétie auto-réalisatrice. De sorte que nous voici plutôt devant le choix de l’embarras.
Il y a, certes, le moindre mal : voter Macron pour barrer la route à Mme Le Pen, ou voter Le Pen pour barrer la route à M. Macron. Car, enfin, le Front National et sa candidate ne sauraient être compatibles avec notre goût pour la charité, notamment en ce qui concerne l’accueil des étrangers ; et ils traînent toujours avec eux une (plus ou moins) vieille garde pas toujours[i] recommandable. Oui, mais quand même, quelle confiance accorder à M. Macron, freluquet vociférant, l’air halluciné, des hymnes au libéralisme intégral, nourri au lait des transactions boursières, adoubé par M. Hollande et soutenu par MM. Bergé, Attali et aliis ? Faut-il s’inoculer la peste dans l’espoir de ne pas périr du choléra[ii], ou l’inverse ?
Peut-être nous sentons-nous plus ou moins d’affinités avec tel ou tel politique, peut-être avons-nous voté ce 23 avril pour tel ou tel candidat désormais éliminé, qu’il ait été classé à droite ou à gauche, petit ou grand. Peut-être « notre » candidat a-t-il même choisi de se rallier à l’un ou à l’autre des « finalistes », ou a-t-il manifesté son intention de voter pour l’un ou pour l’autre, voire conseillé de la faire ?
Il y a évidemment le cas pathétique de M. Fillon, couvert de boue pendant des mois par les amis de M. Macron (et vraisemblablement pas que par eux), raillant celui-ci (probablement à juste titre) comme étant le dauphin de M. Hollande et, dans la demi-heure suivant les résultats du premier tour, appelant à voter pour lui. Mais ne parlons plus de M. Fillon, ayons pitié de lui. Ayons pitié, de manière générale, des « républicains » et même du parti dit socialiste.
Plus spectaculaire est le cas de M. Dupont-Aignan, qui se rêve déjà en premier ministre de Mme Le Pen. Fait curieux, voilà un homme courageux jusque-là, qui va à la soupe – ou à la gamelle, comme on voudra[iii]. Passer de propositions intéressantes à leur caricature la plus grossièrement démagogique est plutôt décevant de sa part. N’étant pas d’esprit partisan ni militant, nous nous remettrons de cette déception.
De tels exemples incitent à ne pas accorder d’importance aux choix ou aux ralliements de « nos » candidats. Nous sommes libres et majeurs. Seul M. Mélenchon, parmi les candidats ayant eu quelque audience, semble l’avoir compris.
Restent le front républicain et les allusions affligeantes aux heures les plus sombres, etc. : vieilles ficelles qui prennent de moins en moins pour nous représenter le Front National comme une entreprise satanique. Il y a quelque chose d’indécent à voir M. Macron se pavaner à Oradour-sur-Glane. Le truc finit d’ailleurs par se voir, y compris en ce qui concerne le Front National : depuis environ trente ans, on le gonfle ; c’est l’adversaire idéal ; ce sont les méchants du film. De sorte que le meilleur moyen de gagner une élection sans avoir à se justifier de son bilan ou de ses intentions consiste à faire en sorte de l’avoir face à soi : moi ou le fascisme, que les consciences se mobilisent[iv] ! Le Front National n’est pas en reste, ce ramassis hétéroclite de colères et de peurs ayant prospéré sur cette stratégie de gribouilles. En somme, il est devenu un instrument du « système » qu’il prétend combattre[v].
Alors, quel est le moindre mal ? Faut-il voter pour l’un afin d'éviter l’autre ? Pour ma part, ma conscience me dit : non possum. Il vaut mieux songer aux élections législatives. Sans compter toutes sortes d’engagements, autres que politiques. Même les plus humbles.


[i] J’ai bien écrit pas toujours.
[ii] Certains préfèrent parler de grippe que de choléra, sans doute pour se résoudre à voter, la mort dans l’âme, pour M. Macron. Ils oublient que de nos jours la grippe tue plus que la peste en France.
[iii] M. Dupont-Aignan a souvent été fort critique à l’égard du Front National. Tout comme M. Bayrou le fut naguère à l’égard de M. Macron.
[iv] Le truc durera ce qu’il durera. Ce pari semble de plus en plus risqué pour nos chers politiciens, mais ils le répètent, pour l’instant jusqu’à l’écœurement, et le répèteront avec sans doute plusieurs échecs, n’ayant aucune espèce d’imagination.
[v] Ce rôle d’épouvantail, bien commode, est décrit ici de manière intéressante, sur le blogue Le temps d’y penser.

vendredi 21 avril 2017

Pas de hasard dans ma bibliothèque

Entendons-nous : il y a bibliothèque et bibliothèque. Celle que l’on a chez soi n’est souvent que peu de chose devant les bibliothèques publiques, universitaires, ou simplement celles des lycées.
Pour ce qui est de ces dernières, je garde un souvenir attendri de celle du lycée Condorcet, que je fréquentai il y a environ un quart de siècle. Ce souvenir se confond avec celui que j’ai du parloir, que j’avais évoqué ici naguère.
Mais pour l’heure je m’en tiendrai à ma bibliothèque. Elle est vivante, et toujours croissante. La trouver abondante serait n’avoir jamais vu celle d’un vrai lettré. Disons que je suis encore d’âge moyen. S’y côtoient évidemment des livres achetés neufs ou d’occasion, unis par la grise poussière parisienne – les livres d’occasion ont une petite avance, ayant goûté à l’air des quais, dans les boîtes des bouquinistes. S’y ajoutent les butins de quelques pillages de bibliothèques, choses faussement menues laissées derrière eux par quelques proches regrettés ou par ceux de chers et vieux amis…
En mettant de l’ordre dans mes rayonnages ces derniers jours, je suis tombé ainsi sur un recueil de poésies de Rimbaud. Avait-il jauni chez mes grands-parents ou chez ceux d’un ami qui m’avait autorisé quelques prélèvements, je l’ai oublié. C’est une édition plutôt bon marché (le prix au dos est de trois cents anciens francs) qui n’est pas entièrement coupée…
Faut-il présenter ce mauvais sujet (et grand poète) que fut Arthur Rimbaud ? N’insistons pas : l’œuvre est encore appréciée et l’homme connaît son châtiment, qui consiste à être devenu une attraction touristique de Charleville. N’accablons pas non plus cette noble cité, qui n’est pas dépourvue de charmes, ceux de la place ducale par exemple : une sorte de place des Vosges en réduction, laissée dans son jus.
Mais revenons à ce voyou de Rimbaud qui, en 1870, savait scandaliser le bourgeois (ou espérait le scandaliser) en s’affichant républicain (ou en se rêvant tel). Ouvrant mon recueil au petit bonheur alors que j’étais en train de le classer, je suis tombé page 37 sur un sonnet dont voici l’antépénultième vers :
« Nous vous laissions dormir avec la République »
Drôle de vers, s’il est pris ainsi, isolé du reste : s’agissait-il de laisser dormir les chimères républicaines qui agitaient, en ce second empire finissant, quelques esprits souvent tout aussi bourgeois que ceux que Rimbaud espérait scandaliser ? Point, j’en ai peur, puisque ce vers est suivi de
« Nous couchés sous les rois comme sous une trique »
et que ces « vous » à qui Rimbaud s’adresse sont, dès le premier vers, nommés :
« Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize »
qui ne sont pas les victimes des sanglants massacres révolutionnaires, mais les
« Morts de Valmy, morts de Fleurus, morts d’Italie »
Il ne fallait donc pas compter sur Arthur Rimbaud pour aider à faire remonter Henri V sur le trône. Ah, le décevant garnement !
Cela dit, ce recueil porte un achevé d’imprimer de mai 1958, ce que je trouve assez amusant.

lundi 17 avril 2017

Professions de foi

Les calendriers se superposent, se croisent se rencontrent ou s’évitent. A moins qu’ils ne fassent que coïncider. Pour les uns, dimanche 9 avril, c’était le moment d’aller à quelque gros meeting, pour d’autres (dont votre serviteur), c’était le dimanche des Rameaux. Ainsi, nous entrions dans la Semaine sainte tandis que temps de la campagne électorale officielle allait commencer.
Les campagnes électorales peuvent être amusantes ou affligeantes, selon l’humeur où l’on se trouve. Lorsqu’il s’agit d’une élection présidentielle, nous recevons par la poste les professions de foi[i] des candidats. Professions de foi, vraiment ? On dit aussi programmes. Dans le premier cas, que m’importent les épanchements supposés de l’âme de tel ou tel ? Et qui me dit si ces épanchements sont sincères ou s’ils ne résultent pas du désir d’éveiller la sympathie de quelques catégories d’électeurs soigneusement caractérisées et choisies[ii] ? Dans le second, on hésite entre l’indifférence devant de vagues semblants d’orientations – en rupture avec le système, bien entendu – et l’ennui devant des propositions de mesures comptables chiffrées et détaillées – conséquence du caractère « républicain » de nos intentions, où tous les candidats paraissent aspirer à un poste de super-chef de bureau plutôt que de chef d’Etat.
(Soit dit en passant, cette dernière observation me paraît un argument de plus en faveur de la royauté, outre qu’elle pourrait nous éviter ce coûteux et lassant cirque électoral.)
Mais bon, une fois de plus, j’irai voter, histoire d’avoir moralement le droit de protester ensuite si c’est nécessaire, c’est-à-dire si une mesure du gouvernement me déplaît (et non si la tête du nouveau président me déplaît). Le premier tour le permettant, je ne me précipiterai pas sur quelque vote utile, argument qui permet de perpétuer tous les conformismes : il n’y a pas a priori de gros ou de petits candidats.
Il importe aussi de nous garder de toute illusion : quel que soit le vainqueur de cette élection, nous ne verrons pas à partir du 8 mai 2017[iii] les saucisses pousser aux arbres ni des nuées de sauterelles subitement ruiner les récoltes de notre pays. Les possibilités sont bien sûr plus ou moins heureuses, mais il ne faut en attendre ni miracle ni abomination. S’y attendre serait peut-être bien une forme de religiosité dévoyée, ce mal qui frappe les esprits partisans.
Mais, à propos de religiosité (pas dévoyée, celle-là), comme dit plus haut, le début officiel de cette campagne a coïncidé avec la Semaine sainte. Elle se poursuit, tandis que nous sommes entrés dans le temps de Pâques.
Et là, force m’est de reconnaître une toute autre royauté, une toute autre souveraineté, faite de don infini. De me réjouir et d’espérer d’une manière que n’égaleront jamais quelques engouements politiques passagers, en songeant à la résurrection du Christ, seule révolution digne de ce nom (et digne d’intérêt)[iv].
Quant à la politique ? Je n’en désespère pas, certes, mais je crois savoir à quoi m’en tenir[v]. Cela posé, joyeuses Pâques !


[i] Encore une de ces locutions profanées dont j’avais bavardé ici il y a longtemps…
[ii] De celles qui rêvent d’un candidat qui leur ressemble ?
[iii] Ou, pour les plus acharnés des nuitdeboutistes, le 403 mars 2016 : poids d’un engouement politique…
[iv] Que cette joie et cette espérance touchent aussi ceux des chrétiens qui sont persécutés et assassinés de par le monde, comme en Egypte le jour des Rameaux : Pâques est pour eux en particulier ! Les victoires que revendiquent leurs assassins sont sans doute dérisoires…
[v] Voir ici d’édifiants propos du père abbé de Sainte Madeleine du Barroux à ce sujet, relevés par P. de Plunkett.

mardi 4 avril 2017

« Le Grand Paris » (Aurélien Bellanger)

Ce ne sont pas les politiciens qui nous contrediront : les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entendons-nous cependant : il faut bien les y aider un peu de temps en temps, en évitant autant que possible d’avoir recours à la torture.
Ainsi, les chiffres sont formels en ce qui concerne l’œuvre romanesque (encore peu fournie, si j’ose dire) d’Aurélien Bellanger[i] : si mes calculs sont justes, le nombre moyen de pages de ses trois romans est proche de 481, avec un écart-type de 4,5 environ et un coefficient de variation d’à peu près 0,9%. Ne nous affolons pas, cette population étant certainement trop réduite pour être déjà significative. Mais avec les 477 pages du Grand Paris, force nous est de reconnaître qu’Aurélien Bellanger est fidèle à lui-même ou, pour être plus prudent, qu’il est bien engagé sur cette voie.
Selon des critères plus littéraires, fidèle, Bellanger l’est bien : les lecteurs du Grand Paris y trouveront le même genre de récit et d’atmosphère que dans La Théorie de l’information et L’Aménagement du territoire. Ici, nous assistons à l’ascension, à la chute et au rebond d’un jeune bourgeois né dans la banlieue ouest, assez banal au premier abord – jusque apparemment dans son nom : Alexandre Belgrand[ii].
Pendant ses études de commerce, Alexandre Belgrand est repéré par un de ses professeurs, sorte de vieux situ devenu conseiller occulte d’un politicien de droite, qui le pousse à entamer sous sa direction une thèse d’urbanisme. Ce travail, qui porte pourtant sur Paris, sera l’occasion d’un détour par le désert algérien avant de le mener à l’Elysée, dans l’équipe du nouveau président de la république, qui ne nous est connu que par un surnom : le Prince. Il deviendra bientôt l’un des artisans du projet de Grand Paris, avant d’être congédié un beau jour parce qu’il faut bien trouver quelqu’un pour assumer une légèreté du Prince. Récupéré par un politicien sur le retour, il intègrera plus modestement des réseaux où se mêlent islam et nouvelles technologies…
En peu de mots, cela peut sembler peu de chose. Mais c’est l’occasion pour Aurélien Bellanger de tailler un pavé de plus, dense, lisse et régulier en apparence, mais truffé de détails pour le moins tortueux, voire baroques. En résumé, le monde et son histoire ne sont pas ce que nous pourrions croire ; tout se trame de manière souterraine, au figuré mais aussi au propre, y compris les fêtes des jeunes conseillers du Prince, brefs moments de débauche entre deux journées harassantes ; hors des souterrains, le cours des choses se décide dans des déserts, des terrains vagues ou des immeubles voués à la destruction, entre deux bretelles d’autoroute (Belgrand fera en l’un de ces lieux – ou non-lieux à nos yeux naïfs de non-initiés – la découverte d’un secret concernant son défunt grand-père). Les enjeux politiques sont naturellement différents eux aussi de ce qu’ils nous paraissent, ainsi que les acteurs de tous ces événements. Ce sont les conseillers ou les technocrates qui configurent et reconfigurent l’espace, les villes et les campagnes, y compris dans de mystérieuses galeries. Alors la gauche, la droite… Les politiciens n’ont qu’à dire ce qui leur est dicté.
Bien entendu, les combats que se livrent entre eux ces vrais acteurs ne sont pas neufs : sous des chantiers archi-modernes se cachent le plus souvent des fondements archaïques. Cet aspect ne surprendra pas ceux qui auront lu L’Aménagement du territoire – jusque dans l’évocation, au détour d’un tunnel, d’un chantier du groupe Taulpin : naissance d’un univers romanesque cohérent ?
On pourra voir dans le dénouement du Grand Paris un clin d’œil « en négatif » à Soumission, de Houellebecq[iii]. Peut-être s’agit-il d’autre chose : islam et nouvelles technologies, n’est-ce pas encore une alliance entre l’hypermodernité et une culture que nous considérons comme archaïque ? Notons que dans les derniers chapitres une influence américaine sur cette évolution est évoquée : théorie du complot sur ce que serait le vrai « grand remplacement » ?
Décidément fidèle à lui-même, Aurélien Bellanger écrit ici encore dans une langue – plutôt qu’un style – classique, sage, pas désagréable à lire, plus claire qu’éblouissante. Il donne cependant libre cours à ses talents de pasticheur lorsque parle M. Nicloas Sark…, pardon, le Prince.
Voilà donc un morceau de plus d’un romancier qui bâtit une œuvre, voire un genre per se, avec une cohérence qui pourrait aussi bien être celle d’un délire paranoïaque présenté de manière fort convenable. Avec un brin d’autodérision (fort implicite), peut-être ?
Ces hypothèses seront à vérifier dans l’œuvre future d’Aurélien Bellanger. Critiques et statisticiens auront du travail.


[i] La Théorie de l’information (2012), L’Aménagement du territoire (2014), deux romans dont il a été question ici, et Le Grand Paris (2016).
[ii] Peut-être ce nom n’est pas si banal que cela : nous cache-t-il quelque réminiscence d’un roi macédonien connu pour son ambition ?
[iii] Voir ici.

lundi 27 mars 2017

« De l’urgence d’être conservateur » (Roger Scruton)

Commençons par maugréer : on ne sait visiblement ni éditer ni relire un livre aux éditions du Toucan. S’il s’agissait des mémoires de Miss France 1977, cela ne prêterait pas à conséquence, mais reconnaissons que le fait est plus ennuyeux lorsqu’il s’agit d’un ouvrage dont l’auteur, Roger Scruton, nous est présenté comme « l’un des plus grands philosophes anglais du siècle », et dont la traductrice et préfacière, Mme Laetitia Strauch-Bonart, ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure est, nous dit-on encore, « spécialiste du conservatisme britannique ».
Passons rapidement sur les irritantes imperfections de l’édition : on ne compte pas les notes (de la traductrice) se renvoyant les unes aux autres avec pour seule indication : « voir note XX page XX » (avec la variante où le premier XX saute, lorsque la page XX ne comporte qu’une seule note) ; et, page 57, on relève un titre inconnu de Stefan Zweig, Le Monde de demain (il s’agit évidemment d’une étourderie qui n’est pas commise en note infrapaginale, où il est question de Die Welt von Gestern, soit Le Monde d’hier).
Quelques détails de traduction sont un peu plus fâcheux : curieusement, tous ou presque mettent en évidence l’apparente inculture religieuse de Mme Strauch-Bonart, ce qui jette une ombre sur la compréhension de l’ensemble. Ainsi, page 16, il est question des « lamentations de Jeremiah », là où Jérémie s’imposait ; page 163, on lit « foi, espoir et charité », là où « foi, espérance et charité » tombait sous le sens (cette énumération n’est pas fortuite, mais encore faut-il le savoir pour traduire correctement le mot hope) ; et, page 215, voilà que « l’histoire du Bon Samaritain [est] offerte en réponse à la question : "Qui est mon voisin ?" », ce qui est un contresens, la question étant « Qui est mon prochain ? » et la réponse étant que ce n’est pas nécessairement mon voisin…
Ce sont des détails, objectera-t-on[i], mais ils ont leur importance, le propos de Roger Scruton entendant s’appuyer sur un héritage, sinon spirituel, au moins moral et esthétique, imprégné de christianisme.
Il faudra revenir brièvement sur cet « héritage chrétien », notion délicate… Mais penchons-nous d’abord sur ce qui fait l’intérêt de De l’urgence d’être conservateur : en quelques mots, il s’agit d’exposer de manière d’abord négative, puis positive, les raisons pour lesquelles dans divers domaines (disons : moral, social, économique, environnemental, esthétique et politique), le conservatisme est non seulement ce qu’il y a de mieux, mais aussi une nécessité.
La manière négative s’étend sur environ 130 pages (et sept chapitres) d’un livre qui compte 280 pages (et treize chapitres). Après tout, avant d’exposer une pensée (et les aspects pratiques qui en découlent), il n’est pas entièrement inutile de la situer par rapport à d’autres – ne serait-ce que pour mieux s’en distinguer ou les réfuter. On pourrait trouver curieux le fait que chacun de ces chapitres (du troisième au neuvième) ait pour titre « la vérité du… » suivi du nom de la doctrine ou du système ainsi exposé et contesté[ii]. De fait, Roger Scruton concède à chacun de ces –ismes une part de vérité, fondamentale d’ailleurs. En résumé, en s’en tenant à cette part de vérité, on pourrait dire que les nations constituent un échelon auquel les peuples peuvent s’identifier (de manière rationnelle aussi bien que sentimentale) ; que pour autant une société (nationale, donc) n’est pas faite d’un bloc uniforme, que différentes classes existent et qu’il est injuste que l’une prospère aux dépens d’une autre ou des autres ; que cependant les entreprises doivent jouir d’une liberté leur permettant de réaliser les profits sans lesquels elles ne sauraient durer ; que cette liberté doit être aussi celle de penser, de croire et de dire ce que l’on veut ; que l’intégration de populations d’origine étrangère nécessite quelques efforts et quelque tolérance de la part des populations d’accueil ; qu’une politique et des actions civiques de préservation de la nature sont des nécessités criantes ; que les relations entre Etats doivent être régies par des règles auxquelles chacun est tenu d’obéir…
Magnifique, non ? Que pourrait-on reprocher à de tels principes ? Les excès qui en découlent : ajoutez-isme à ces idées et vous obtiendrez des systèmes respectivement belliqueux, inefficaces et totalitaires, injustes jusqu’à l’indécence, pourris par le relativisme et l’individualisme, suicidairement faibles, étouffés par des normes compliquées, ou encore mêlant autoritarisme et mollesse. Que leur manque-t-il ? Peut-être l’humilité qui nourrit le sens de la mesure.
Cette humilité peut procéder d’une perception assez juste de nous-mêmes : nous sommes les héritiers de nos ancêtres, dont nous tenons ce que nous devons léguer à nos descendants. Ces quelques mots permettent de résumer la « vérité conservatrice » (sans –isme dans le titre), qui fait l’objet du chapitre 10. Naturellement, ce résumé est un peu sommaire.
Ce chapitre précise pour commencer les limites du conservatisme, lequel n’a pas pour objet de « s’occuper de corriger la nature humaine » mais de « comprendre comment les sociétés fonctionnent et de leur offrir les conditions nécessaires pour y réussir ». Il s’articule autour de grandes notions (« association et discrimination », « institutions autonomes », « le modèle de la conversation », « travail et loisir », « amitié, conversation et valeur », « défense de la liberté »). L’idée générale est celle d’une cohésion sociale partant du bas, des relations entre groupes solidaires à échelle humaine, en somme. L’Etat n’est pas oublié, mais il est mis à sa place : moins omniprésent que chez les socialistes, moins effacé que chez les libéraux. Elle est encore précisée dans les chapitres 11 et 12 (« Royaumes de valeur » et « Questions pratiques »). Et c’est fort intéressant : on finit par y comprendre qu’un conservateur n’est pas nécessairement qui souhaite se contenter de l’état présent des choses et le préserver de peur de l’aggraver. Ce serait un peu court. Des sociétés réellement conservatrices, c’est-à-dire aussi harmonieuses que possible, restent à construire…
Quelques réserves cependant sur les « royaumes de valeurs ». le rapport de Roger Scruton à la religion (en l’occurrence, pour un Anglais, il s’agit de l’anglicanisme) me paraît étrangement limité : il semble en faire surtout le fondement d’une morale commune entretenue par la culture qui en résulte ; une affaire de cohésion sociale plutôt que de foi et de salut. Sans nier (bien au contraire) la contribution de principes chrétiens à la cohésion sociale et à la décence des comportements (bien au-delà d’affaires de mœurs !), un brave petit catholique comme moi lui objectera que ces bienfaits viennent en surcroît à qui cherche le royaume de Dieu. En somme, et cela est d’ailleurs rappelé par Roger Scruton, religion, cohésion sociale et politique ne relèvent pas des mêmes dimensions, bien que la projection de la première sur les deux autres ne se résume pas à rien. Mais la dimension religieuse, ou disons spirituelle, ne saurait se réduire à sa projection[iii].
Une autre réserve porte sur les considérations de Scruton dans les domaines esthétique et artistique. Si le rejet de bien des aspects de l’art contemporain est fort juste, on ne saurait limiter la préservation d’une tradition artistique à la répétition, la reproduction ou la citation (voir notamment les pages 240 et suivantes).
Mais ces réserves me semblent mineures. Elles ont en partie trait à des aspects typiquement britanniques, pour ne pas dire anglais. Et, si la nation est un échelon pertinent, rien n’interdit à quelques penseurs français de définir positivement un conservatisme nourri de nos spécificités. Cela ne se limitera pas à des regrets du temps passé, ni à savoir pour ou contre qui voter à la prochaine élection, encore moins à se situer par rapport aux choix vestimentaires de quelque ancien premier ministre[iv].


[i] On pourra aussi m’objecter que je n’avais qu’à être moins paresseux et me procurer pour le lire dans le texte un exemplaire de How to be a Conservative.
[ii] Nationalisme, socialisme, capitalisme, libéralisme, multiculturalisme, environnementalisme, internationalisme.
[iii] Sinon, quelque idole de rencontre s’en vient vite combler le vide : une main invisible ou une autre (l’expression n’est pas absente chez Scruton).
[iv] Lequel, avant de connaître les déboires que l’on sait trop, a acquis une réputation de chantre du thatchérisme. Ceux que cela feraient encore rêver trouveront peut-être des arguments dans De l’urgence d’être conservateur (Scruton manifeste dans ce livre une certaine indulgence pour Margaret Thatcher), mais ils auront intérêt à les manier prudemment : voir notamment pp 29-30 sur les confusions qui règnent autour de la personne de Margaret Thatcher, chez ses partisans comme chez ses adversaires… Ajoutons une citation ambiguë page 256 : « C’est dans ces termes que la défense de l’Europe a été plaidée, par ceux qui ont échoué à comprendre que l’oikonomia sans l’oikos cesse d’être une science pratique pour devenir une idéologie tout aussi folle que le marxisme ou le fascisme. La vieille garde du parti tory, qui a conspiré pour se débarrasser de Margaret Thatcher, l’a fait parce qu’elle refusait de suivre cette façon de penser. » Mais qui est « elle » dans cette dernière phrase ? Si c’est Margaret Thatcher, on comprendra que Scruton donne raison à cette dernière contre « la vieille garde du parti tory ». Si au contraire c’est cette « vieille garde » qui est désignée par « elle », c’est l’inverse. Seul le texte original (ainsi qu’une meilleure connaissance de la cuisine interne du parti tory vers 1990) me permettrait de trancher. Saluons là encore un raté dans la traduction de Mme Strauch-Bonart.

vendredi 17 mars 2017

Motifs et prétextes : d’aimables personnages

Les tentations ne manquent pourtant pas : les costumes de M. Fillon[i], dont le prix égalerait en ordre de grandeur celui, jadis, des chaussures de M. Dumas, ou le nez de M. Macron, dont on dit qu’il eût pu changer la face du monde, du moins un jour ou deux… Mais puisque c’est le carême, il nous faut nous en détourner. Des choses plus élevées nous appellent, y compris en littérature.
J’avais évoqué ici il y a quelques mois la tendresse que selon moi Vladimir Nabokov avait réussi à nous communiquer envers certains de ses personnages. Un point commun les unit : leur faiblesse, voire dans certains cas leur désarroi complet face au monde. La tendresse que nous éprouvons pour ces enfants, ces naïfs ou ces égarés est faite de compassion. La chose est compréhensible lorsqu’il s’agit de personnages principaux de nouvelles (Ivanof dans Perfection, Vassili Ivanovitch dans Lac, nuage, château…) ou de romans (Loujine ou Pnine, par exemple). Tout simplement parce que le ressort du roman est l’imperfection, que ce soit celle de l’univers où son action prend place ou celle de ses personnages. Un roman dont le héros serait paré de toutes les vertus serait bien ennuyeux, et ne serait probablement pas même un roman. En tout cas, ce n’en serait pas un bon.
Dans ce sens et de manière radicale, Proust finit par frapper chacun des personnages de la Recherche du temps perdu : le temps les rendra malades, infirmes, gâteux ou permettra de révéler tous leurs vices ou leurs ridicules ; personne n’est réellement sauvé. Un trait frappant de cette radicalité ressort dans Le Temps retrouvé : les seuls personnages admirés sans réserve par le narrateur (ou par Proust lui-même ?) sont réels, introduisant par là un habile et amusant jeu : lisons-nous dans ce passage Le Temps retrouvé de Marcel Proust ou le roman qu’essaie d’écrire « Marcel » ? Ces personnages nous sont évoqués peu avant l’annonce de la mort de Saint-Loup :
« Dans ce livre où il n’y a pas un seul fait qui ne soit fictif, où il n’y a pas un seul personnage "à clefs", où tout a été inventé par moi selon les besoins de ma démonstration, je dois dire à la louange de mon pays que seuls les parents millionnaires de Françoise ayant quitté leur retraite pour aider leur nièce sans appui, que seuls ceux-là sont des gens réels, qui existent. Et persuadé que leur modestie ne s’en offensera pas, pour la raison qu’ils ne liront jamais ce livre, c’est avec un enfantin plaisir et une profonde émotion que, ne pouvant citer les noms de tant d’autres qui durent agir de même et par qui la France a survécu, je transcris ici leur nom véritable : ils s’appellent, d’un nom si français d’ailleurs, Larivière. »[ii]
L’admiration ne serait donc pas romanesque, si l’on suit Proust. A moins de la faire passer en contrebande, par l’introduction de personnages secondaires. C’est ce que fait, par exemple, Evelyn Waugh dans deux de ses romans, Retour à Brideshead et la « trilogie » (Hommes en armes, Officiers et gentlemen, La Capitulation).
Comment ? Evelyn Waugh, le satiriste féroce, méchant même, autant sur le papier que, dit-on, dans la vie[iii] ? Eh bien oui. Tout l’art de le faire réside alors dans la manière d’exposer de tels personnages, non par un long et élogieux portrait moral (ce qui serait une intrusion dans leur âme et un pensum pour le lecteur), mais en les regardant vivre. D’autant que dans les deux exemples envisagés, le point de vue n’est pas neutre : dans Retour à Brideshead, c’est celui d’un des personnages, Charles Ryder, qui est le narrateur ; dans la « trilogie », le monde tourne autour du héros, Guy Crouchback : si nous le quittons le temps de quelque  chapitre, c’est pour voir vivre un monde auquel il est lié (nous n’avons donc pas affaire, malgré le grand nombre de personnages et de situations, à un roman choral).
Qui sont ces aimables personnages ? Dans Retour à Brideshead, il s’agit de Cordelia, la plus jeune des Marchmain, et, dans la « trilogie », de Gervase Crouchback, le père du héros.
Le nom de Cordelia n’a évidemment pas été choisi au hasard. Il sort tout droit du Roi Lear : c’est celui de la plus méprisée, la plus insolente des filles du roi, et de la seule qui lui sera fidèle. Les choses n’en sont, Dieu merci, pas à ce point dans Retour à Brideshead : Cordelia apparaît d’abord sous les traits d’une fillette à laquelle on prête peu d’attention, dont les naïvetés et les insolences font poliment sourire, apportant la fraîcheur qui rend supportable l’atmosphère de plus en plus pesante qui règne chez les Marchmain ; un agréable courant d’air, pourrait-on croire. C’est sans doute cette apparente insignifiance de petite sœur si drôle et mignonne – quoique présentant moins d’attrait que sa sœur aînée – qui permet à Waugh d’en faire par la suite une jeune femme sage, courageuse, dévouée aux autres sans être en quoi que ce soit ennuyeuse. Elle sera même peut-être la seule à ne pas considérer son frère Sebastian comme définitivement perdu, à entrevoir quelle est la bonne part de son naufrage. Tout en étant lucide sur son cas : « J’en ai vu d’autres comme lui, et je crois qu’ils sont très proches et chéris de Dieu. »[iv]
Peut-être Cordelia sera-t-elle le seul personnage auprès de qui Charles pourra se souvenir du monde disparu – ou disloqué – de Brideshead, et aussi mieux le comprendre. Rien ne nous dit, d’ailleurs, que son intelligence n’est pas pour quelque chose dans un retournement de taille qui surviendra dans l’esprit du narrateur.
Les tournants – et les tourments – ne manquent pas non plus dans l’esprit de Guy Crouchback dans la « trilogie ». C’est dans ses rapports avec son père, Gervase Crouchback, que l’on peut quelquefois les voir venir. L’homme est veuf, a cédé son château à une école tenue par des sœurs, et vit seul avec son chien, sa pipe et ses livres dans un petit hôtel de bord de mer. Il égaie de temps à autre son ordinaire d’une bouteille de vin qu’il fait venir de Londres (sauf pendant le carême). Sa contribution à l’effort de guerre britannique consistera à remplacer le professeur de latin, en âge de combattre, de l’école catholique locale : il y gagnera le surnom d’Old Crouchers et la réputation d’un professeur que l’on peut facilement entraîner sur quelque anecdote historique relative à sa noble famille – ce qui est toujours plus drôle que des déclinaisons latines.
Voilà qui est parfait pour dépeindre un vieillard que ses petits ridicules rendent désarmant. Désarmant, il le sera aussi pour son fils à travers quelques conversations, quelques lettres, puis quelques souvenirs[v]. Une charité humble, mais aussi une attention aimante, inquiète et même parfois sévère envers son fils, en feront un guide discret, l’instrument d’une subtile conversion.
Et, de même que Cordelia dans Retour à Brideshead, le vieux Crouchback est rendu si vivant par l’art d’Evelyn Waugh que tous deux font partie des rares personnages de roman que j’aimerais embrasser.

Il en va encore autrement de certains personnages rencontrés au détour des pages de Torgny Lindgren : ils sont traités avec une bienveillante ironie qui les rend attachants. Ces quelques mots, trop brefs, pour saluer l’écrivain suédois, dont on apprenait cette semaine le décès.


[i] Bêtement, cela me rappelle cet écriteau, qui apparaît dans une aventure du sapeur Camember : « le concierge est tailleur ».
[ii] Les notes de l’édition du Temps retrouvé que je possède indiquent que ces Larivière étaient apparentés à Céleste Albaret. Je dois l’idée de relever cette citation pour opposer le roman à l’exercice d’admiration à l’usage qu’en fit Olivier Rey devant un auditoire restreint en décembre 2013. La personne qui m’a permis de l’entendre ce jour-là a toute ma reconnaissance.
[iii] Je n’arrive plus à retrouver une anecdote lue sur lui à ce sujet. A une amie qui lui aurait demandé comment il pouvait se dire chrétien alors qu’il était si méchant, il aurait répondu qu’il l’eût été deux fois plus s’il n’avait pas été chrétien.
[iv] Ma traduction de "I’ve seen others like him, and I believe they are very near and dear to God."
[v] Entre deux passages guerriers, introspectifs ou furieusement comiques.