vendredi 21 avril 2017

Pas de hasard dans ma bibliothèque

Entendons-nous : il y a bibliothèque et bibliothèque. Celle que l’on a chez soi n’est souvent que peu de chose devant les bibliothèques publiques, universitaires, ou simplement celles des lycées.
Pour ce qui est de ces dernières, je garde un souvenir attendri de celle du lycée Condorcet, que je fréquentai il y a environ un quart de siècle. Ce souvenir se confond avec celui que j’ai du parloir, que j’avais évoqué ici naguère.
Mais pour l’heure je m’en tiendrai à ma bibliothèque. Elle est vivante, et toujours croissante. La trouver abondante serait n’avoir jamais vu celle d’un vrai lettré. Disons que je suis encore d’âge moyen. S’y côtoient évidemment des livres achetés neufs ou d’occasion, unis par la grise poussière parisienne – les livres d’occasion ont une petite avance, ayant goûté à l’air des quais, dans les boîtes des bouquinistes. S’y ajoutent les butins de quelques pillages de bibliothèques, choses faussement menues laissées derrière eux par quelques proches regrettés ou par ceux de chers et vieux amis…
En mettant de l’ordre dans mes rayonnages ces derniers jours, je suis tombé ainsi sur un recueil de poésies de Rimbaud. Avait-il jauni chez mes grands-parents ou chez ceux d’un ami qui m’avait autorisé quelques prélèvements, je l’ai oublié. C’est une édition plutôt bon marché (le prix au dos est de trois cents anciens francs) qui n’est pas entièrement coupée…
Faut-il présenter ce mauvais sujet (et grand poète) que fut Arthur Rimbaud ? N’insistons pas : l’œuvre est encore appréciée et l’homme connaît son châtiment, qui consiste à être devenu une attraction touristique de Charleville. N’accablons pas non plus cette noble cité, qui n’est pas dépourvue de charmes, ceux de la place ducale par exemple : une sorte de place des Vosges en réduction, laissée dans son jus.
Mais revenons à ce voyou de Rimbaud qui, en 1870, savait scandaliser le bourgeois (ou espérait le scandaliser) en s’affichant républicain (ou en se rêvant tel). Ouvrant mon recueil au petit bonheur alors que j’étais en train de le classer, je suis tombé page 37 sur un sonnet dont voici l’antépénultième vers :
« Nous vous laissions dormir avec la République »
Drôle de vers, s’il est pris ainsi, isolé du reste : s’agissait-il de laisser dormir les chimères républicaines qui agitaient, en ce second empire finissant, quelques esprits souvent tout aussi bourgeois que ceux que Rimbaud espérait scandaliser ? Point, j’en ai peur, puisque ce vers est suivi de
« Nous couchés sous les rois comme sous une trique »
et que ces « vous » à qui Rimbaud s’adresse sont, dès le premier vers, nommés :
« Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize »
qui ne sont pas les victimes des sanglants massacres révolutionnaires, mais les
« Morts de Valmy, morts de Fleurus, morts d’Italie »
Il ne fallait donc pas compter sur Arthur Rimbaud pour aider à faire remonter Henri V sur le trône. Ah, le décevant garnement !
Cela dit, ce recueil porte un achevé d’imprimer de mai 1958, ce que je trouve assez amusant.

lundi 17 avril 2017

Professions de foi

Les calendriers se superposent, se croisent se rencontrent ou s’évitent. A moins qu’ils ne fassent que coïncider. Pour les uns, dimanche 9 avril, c’était le moment d’aller à quelque gros meeting, pour d’autres (dont votre serviteur), c’était le dimanche des Rameaux. Ainsi, nous entrions dans la Semaine sainte tandis que temps de la campagne électorale officielle allait commencer.
Les campagnes électorales peuvent être amusantes ou affligeantes, selon l’humeur où l’on se trouve. Lorsqu’il s’agit d’une élection présidentielle, nous recevons par la poste les professions de foi[i] des candidats. Professions de foi, vraiment ? On dit aussi programmes. Dans le premier cas, que m’importent les épanchements supposés de l’âme de tel ou tel ? Et qui me dit si ces épanchements sont sincères ou s’ils ne résultent pas du désir d’éveiller la sympathie de quelques catégories d’électeurs soigneusement caractérisées et choisies[ii] ? Dans le second, on hésite entre l’indifférence devant de vagues semblants d’orientations – en rupture avec le système, bien entendu – et l’ennui devant des propositions de mesures comptables chiffrées et détaillées – conséquence du caractère « républicain » de nos intentions, où tous les candidats paraissent aspirer à un poste de super-chef de bureau plutôt que de chef d’Etat.
(Soit dit en passant, cette dernière observation me paraît un argument de plus en faveur de la royauté, outre qu’elle pourrait nous éviter ce coûteux et lassant cirque électoral.)
Mais bon, une fois de plus, j’irai voter, histoire d’avoir moralement le droit de protester ensuite si c’est nécessaire, c’est-à-dire si une mesure du gouvernement me déplaît (et non si la tête du nouveau président me déplaît). Le premier tour le permettant, je ne me précipiterai pas sur quelque vote utile, argument qui permet de perpétuer tous les conformismes : il n’y a pas a priori de gros ou de petits candidats.
Il importe aussi de nous garder de toute illusion : quel que soit le vainqueur de cette élection, nous ne verrons pas à partir du 8 mai 2017[iii] les saucisses pousser aux arbres ni des nuées de sauterelles subitement ruiner les récoltes de notre pays. Les possibilités sont bien sûr plus ou moins heureuses, mais il ne faut en attendre ni miracle ni abomination. S’y attendre serait peut-être bien une forme de religiosité dévoyée, ce mal qui frappe les esprits partisans.
Mais, à propos de religiosité (pas dévoyée, celle-là), comme dit plus haut, le début officiel de cette campagne a coïncidé avec la Semaine sainte. Elle se poursuit, tandis que nous sommes entrés dans le temps de Pâques.
Et là, force m’est de reconnaître une toute autre royauté, une toute autre souveraineté, faite de don infini. De me réjouir et d’espérer d’une manière que n’égaleront jamais quelques engouements politiques passagers, en songeant à la résurrection du Christ, seule révolution digne de ce nom (et digne d’intérêt)[iv].
Quant à la politique ? Je n’en désespère pas, certes, mais je crois savoir à quoi m’en tenir[v]. Cela posé, joyeuses Pâques !


[i] Encore une de ces locutions profanées dont j’avais bavardé ici il y a longtemps…
[ii] De celles qui rêvent d’un candidat qui leur ressemble ?
[iii] Ou, pour les plus acharnés des nuitdeboutistes, le 403 mars 2016 : poids d’un engouement politique…
[iv] Que cette joie et cette espérance touchent aussi ceux des chrétiens qui sont persécutés et assassinés de par le monde, comme en Egypte le jour des Rameaux : Pâques est pour eux en particulier ! Les victoires que revendiquent leurs assassins sont sans doute dérisoires…
[v] Voir ici d’édifiants propos du père abbé de Sainte Madeleine du Barroux à ce sujet, relevés par P. de Plunkett.

mardi 4 avril 2017

« Le Grand Paris » (Aurélien Bellanger)

Ce ne sont pas les politiciens qui nous contrediront : les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entendons-nous cependant : il faut bien les y aider un peu de temps en temps, en évitant autant que possible d’avoir recours à la torture.
Ainsi, les chiffres sont formels en ce qui concerne l’œuvre romanesque (encore peu fournie, si j’ose dire) d’Aurélien Bellanger[i] : si mes calculs sont justes, le nombre moyen de pages de ses trois romans est proche de 481, avec un écart-type de 4,5 environ et un coefficient de variation d’à peu près 0,9%. Ne nous affolons pas, cette population étant certainement trop réduite pour être déjà significative. Mais avec les 477 pages du Grand Paris, force nous est de reconnaître qu’Aurélien Bellanger est fidèle à lui-même ou, pour être plus prudent, qu’il est bien engagé sur cette voie.
Selon des critères plus littéraires, fidèle, Bellanger l’est bien : les lecteurs du Grand Paris y trouveront le même genre de récit et d’atmosphère que dans La Théorie de l’information et L’Aménagement du territoire. Ici, nous assistons à l’ascension, à la chute et au rebond d’un jeune bourgeois né dans la banlieue ouest, assez banal au premier abord – jusque apparemment dans son nom : Alexandre Belgrand[ii].
Pendant ses études de commerce, Alexandre Belgrand est repéré par un de ses professeurs, sorte de vieux situ devenu conseiller occulte d’un politicien de droite, qui le pousse à entamer sous sa direction une thèse d’urbanisme. Ce travail, qui porte pourtant sur Paris, sera l’occasion d’un détour par le désert algérien avant de le mener à l’Elysée, dans l’équipe du nouveau président de la république, qui ne nous est connu que par un surnom : le Prince. Il deviendra bientôt l’un des artisans du projet de Grand Paris, avant d’être congédié un beau jour parce qu’il faut bien trouver quelqu’un pour assumer une légèreté du Prince. Récupéré par un politicien sur le retour, il intègrera plus modestement des réseaux où se mêlent islam et nouvelles technologies…
En peu de mots, cela peut sembler peu de chose. Mais c’est l’occasion pour Aurélien Bellanger de tailler un pavé de plus, dense, lisse et régulier en apparence, mais truffé de détails pour le moins tortueux, voire baroques. En résumé, le monde et son histoire ne sont pas ce que nous pourrions croire ; tout se trame de manière souterraine, au figuré mais aussi au propre, y compris les fêtes des jeunes conseillers du Prince, brefs moments de débauche entre deux journées harassantes ; hors des souterrains, le cours des choses se décide dans des déserts, des terrains vagues ou des immeubles voués à la destruction, entre deux bretelles d’autoroute (Belgrand fera en l’un de ces lieux – ou non-lieux à nos yeux naïfs de non-initiés – la découverte d’un secret concernant son défunt grand-père). Les enjeux politiques sont naturellement différents eux aussi de ce qu’ils nous paraissent, ainsi que les acteurs de tous ces événements. Ce sont les conseillers ou les technocrates qui configurent et reconfigurent l’espace, les villes et les campagnes, y compris dans de mystérieuses galeries. Alors la gauche, la droite… Les politiciens n’ont qu’à dire ce qui leur est dicté.
Bien entendu, les combats que se livrent entre eux ces vrais acteurs ne sont pas neufs : sous des chantiers archi-modernes se cachent le plus souvent des fondements archaïques. Cet aspect ne surprendra pas ceux qui auront lu L’Aménagement du territoire – jusque dans l’évocation, au détour d’un tunnel, d’un chantier du groupe Taulpin : naissance d’un univers romanesque cohérent ?
On pourra voir dans le dénouement du Grand Paris un clin d’œil « en négatif » à Soumission, de Houellebecq[iii]. Peut-être s’agit-il d’autre chose : islam et nouvelles technologies, n’est-ce pas encore une alliance entre l’hypermodernité et une culture que nous considérons comme archaïque ? Notons que dans les derniers chapitres une influence américaine sur cette évolution est évoquée : théorie du complot sur ce que serait le vrai « grand remplacement » ?
Décidément fidèle à lui-même, Aurélien Bellanger écrit ici encore dans une langue – plutôt qu’un style – classique, sage, pas désagréable à lire, plus claire qu’éblouissante. Il donne cependant libre cours à ses talents de pasticheur lorsque parle M. Nicloas Sark…, pardon, le Prince.
Voilà donc un morceau de plus d’un romancier qui bâtit une œuvre, voire un genre per se, avec une cohérence qui pourrait aussi bien être celle d’un délire paranoïaque présenté de manière fort convenable. Avec un brin d’autodérision (fort implicite), peut-être ?
Ces hypothèses seront à vérifier dans l’œuvre future d’Aurélien Bellanger. Critiques et statisticiens auront du travail.


[i] La Théorie de l’information (2012), L’Aménagement du territoire (2014), deux romans dont il a été question ici, et Le Grand Paris (2016).
[ii] Peut-être ce nom n’est pas si banal que cela : nous cache-t-il quelque réminiscence d’un roi macédonien connu pour son ambition ?
[iii] Voir ici.

lundi 27 mars 2017

« De l’urgence d’être conservateur » (Roger Scruton)

Commençons par maugréer : on ne sait visiblement ni éditer ni relire un livre aux éditions du Toucan. S’il s’agissait des mémoires de Miss France 1977, cela ne prêterait pas à conséquence, mais reconnaissons que le fait est plus ennuyeux lorsqu’il s’agit d’un ouvrage dont l’auteur, Roger Scruton, nous est présenté comme « l’un des plus grands philosophes anglais du siècle », et dont la traductrice et préfacière, Mme Laetitia Strauch-Bonart, ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure est, nous dit-on encore, « spécialiste du conservatisme britannique ».
Passons rapidement sur les irritantes imperfections de l’édition : on ne compte pas les notes (de la traductrice) se renvoyant les unes aux autres avec pour seule indication : « voir note XX page XX » (avec la variante où le premier XX saute, lorsque la page XX ne comporte qu’une seule note) ; et, page 57, on relève un titre inconnu de Stefan Zweig, Le Monde de demain (il s’agit évidemment d’une étourderie qui n’est pas commise en note infrapaginale, où il est question de Die Welt von Gestern, soit Le Monde d’hier).
Quelques détails de traduction sont un peu plus fâcheux : curieusement, tous ou presque mettent en évidence l’apparente inculture religieuse de Mme Strauch-Bonart, ce qui jette une ombre sur la compréhension de l’ensemble. Ainsi, page 16, il est question des « lamentations de Jeremiah », là où Jérémie s’imposait ; page 163, on lit « foi, espoir et charité », là où « foi, espérance et charité » tombait sous le sens (cette énumération n’est pas fortuite, mais encore faut-il le savoir pour traduire correctement le mot hope) ; et, page 215, voilà que « l’histoire du Bon Samaritain [est] offerte en réponse à la question : "Qui est mon voisin ?" », ce qui est un contresens, la question étant « Qui est mon prochain ? » et la réponse étant que ce n’est pas nécessairement mon voisin…
Ce sont des détails, objectera-t-on[i], mais ils ont leur importance, le propos de Roger Scruton entendant s’appuyer sur un héritage, sinon spirituel, au moins moral et esthétique, imprégné de christianisme.
Il faudra revenir brièvement sur cet « héritage chrétien », notion délicate… Mais penchons-nous d’abord sur ce qui fait l’intérêt de De l’urgence d’être conservateur : en quelques mots, il s’agit d’exposer de manière d’abord négative, puis positive, les raisons pour lesquelles dans divers domaines (disons : moral, social, économique, environnemental, esthétique et politique), le conservatisme est non seulement ce qu’il y a de mieux, mais aussi une nécessité.
La manière négative s’étend sur environ 130 pages (et sept chapitres) d’un livre qui compte 280 pages (et treize chapitres). Après tout, avant d’exposer une pensée (et les aspects pratiques qui en découlent), il n’est pas entièrement inutile de la situer par rapport à d’autres – ne serait-ce que pour mieux s’en distinguer ou les réfuter. On pourrait trouver curieux le fait que chacun de ces chapitres (du troisième au neuvième) ait pour titre « la vérité du… » suivi du nom de la doctrine ou du système ainsi exposé et contesté[ii]. De fait, Roger Scruton concède à chacun de ces –ismes une part de vérité, fondamentale d’ailleurs. En résumé, en s’en tenant à cette part de vérité, on pourrait dire que les nations constituent un échelon auquel les peuples peuvent s’identifier (de manière rationnelle aussi bien que sentimentale) ; que pour autant une société (nationale, donc) n’est pas faite d’un bloc uniforme, que différentes classes existent et qu’il est injuste que l’une prospère aux dépens d’une autre ou des autres ; que cependant les entreprises doivent jouir d’une liberté leur permettant de réaliser les profits sans lesquels elles ne sauraient durer ; que cette liberté doit être aussi celle de penser, de croire et de dire ce que l’on veut ; que l’intégration de populations d’origine étrangère nécessite quelques efforts et quelque tolérance de la part des populations d’accueil ; qu’une politique et des actions civiques de préservation de la nature sont des nécessités criantes ; que les relations entre Etats doivent être régies par des règles auxquelles chacun est tenu d’obéir…
Magnifique, non ? Que pourrait-on reprocher à de tels principes ? Les excès qui en découlent : ajoutez-isme à ces idées et vous obtiendrez des systèmes respectivement belliqueux, inefficaces et totalitaires, injustes jusqu’à l’indécence, pourris par le relativisme et l’individualisme, suicidairement faibles, étouffés par des normes compliquées, ou encore mêlant autoritarisme et mollesse. Que leur manque-t-il ? Peut-être l’humilité qui nourrit le sens de la mesure.
Cette humilité peut procéder d’une perception assez juste de nous-mêmes : nous sommes les héritiers de nos ancêtres, dont nous tenons ce que nous devons léguer à nos descendants. Ces quelques mots permettent de résumer la « vérité conservatrice » (sans –isme dans le titre), qui fait l’objet du chapitre 10. Naturellement, ce résumé est un peu sommaire.
Ce chapitre précise pour commencer les limites du conservatisme, lequel n’a pas pour objet de « s’occuper de corriger la nature humaine » mais de « comprendre comment les sociétés fonctionnent et de leur offrir les conditions nécessaires pour y réussir ». Il s’articule autour de grandes notions (« association et discrimination », « institutions autonomes », « le modèle de la conversation », « travail et loisir », « amitié, conversation et valeur », « défense de la liberté »). L’idée générale est celle d’une cohésion sociale partant du bas, des relations entre groupes solidaires à échelle humaine, en somme. L’Etat n’est pas oublié, mais il est mis à sa place : moins omniprésent que chez les socialistes, moins effacé que chez les libéraux. Elle est encore précisée dans les chapitres 11 et 12 (« Royaumes de valeur » et « Questions pratiques »). Et c’est fort intéressant : on finit par y comprendre qu’un conservateur n’est pas nécessairement qui souhaite se contenter de l’état présent des choses et le préserver de peur de l’aggraver. Ce serait un peu court. Des sociétés réellement conservatrices, c’est-à-dire aussi harmonieuses que possible, restent à construire…
Quelques réserves cependant sur les « royaumes de valeurs ». le rapport de Roger Scruton à la religion (en l’occurrence, pour un Anglais, il s’agit de l’anglicanisme) me paraît étrangement limité : il semble en faire surtout le fondement d’une morale commune entretenue par la culture qui en résulte ; une affaire de cohésion sociale plutôt que de foi et de salut. Sans nier (bien au contraire) la contribution de principes chrétiens à la cohésion sociale et à la décence des comportements (bien au-delà d’affaires de mœurs !), un brave petit catholique comme moi lui objectera que ces bienfaits viennent en surcroît à qui cherche le royaume de Dieu. En somme, et cela est d’ailleurs rappelé par Roger Scruton, religion, cohésion sociale et politique ne relèvent pas des mêmes dimensions, bien que la projection de la première sur les deux autres ne se résume pas à rien. Mais la dimension religieuse, ou disons spirituelle, ne saurait se réduire à sa projection[iii].
Une autre réserve porte sur les considérations de Scruton dans les domaines esthétique et artistique. Si le rejet de bien des aspects de l’art contemporain est fort juste, on ne saurait limiter la préservation d’une tradition artistique à la répétition, la reproduction ou la citation (voir notamment les pages 240 et suivantes).
Mais ces réserves me semblent mineures. Elles ont en partie trait à des aspects typiquement britanniques, pour ne pas dire anglais. Et, si la nation est un échelon pertinent, rien n’interdit à quelques penseurs français de définir positivement un conservatisme nourri de nos spécificités. Cela ne se limitera pas à des regrets du temps passé, ni à savoir pour ou contre qui voter à la prochaine élection, encore moins à se situer par rapport aux choix vestimentaires de quelque ancien premier ministre[iv].


[i] On pourra aussi m’objecter que je n’avais qu’à être moins paresseux et me procurer pour le lire dans le texte un exemplaire de How to be a Conservative.
[ii] Nationalisme, socialisme, capitalisme, libéralisme, multiculturalisme, environnementalisme, internationalisme.
[iii] Sinon, quelque idole de rencontre s’en vient vite combler le vide : une main invisible ou une autre (l’expression n’est pas absente chez Scruton).
[iv] Lequel, avant de connaître les déboires que l’on sait trop, a acquis une réputation de chantre du thatchérisme. Ceux que cela feraient encore rêver trouveront peut-être des arguments dans De l’urgence d’être conservateur (Scruton manifeste dans ce livre une certaine indulgence pour Margaret Thatcher), mais ils auront intérêt à les manier prudemment : voir notamment pp 29-30 sur les confusions qui règnent autour de la personne de Margaret Thatcher, chez ses partisans comme chez ses adversaires… Ajoutons une citation ambiguë page 256 : « C’est dans ces termes que la défense de l’Europe a été plaidée, par ceux qui ont échoué à comprendre que l’oikonomia sans l’oikos cesse d’être une science pratique pour devenir une idéologie tout aussi folle que le marxisme ou le fascisme. La vieille garde du parti tory, qui a conspiré pour se débarrasser de Margaret Thatcher, l’a fait parce qu’elle refusait de suivre cette façon de penser. » Mais qui est « elle » dans cette dernière phrase ? Si c’est Margaret Thatcher, on comprendra que Scruton donne raison à cette dernière contre « la vieille garde du parti tory ». Si au contraire c’est cette « vieille garde » qui est désignée par « elle », c’est l’inverse. Seul le texte original (ainsi qu’une meilleure connaissance de la cuisine interne du parti tory vers 1990) me permettrait de trancher. Saluons là encore un raté dans la traduction de Mme Strauch-Bonart.

vendredi 17 mars 2017

Motifs et prétextes : d’aimables personnages

Les tentations ne manquent pourtant pas : les costumes de M. Fillon[i], dont le prix égalerait en ordre de grandeur celui, jadis, des chaussures de M. Dumas, ou le nez de M. Macron, dont on dit qu’il eût pu changer la face du monde, du moins un jour ou deux… Mais puisque c’est le carême, il nous faut nous en détourner. Des choses plus élevées nous appellent, y compris en littérature.
J’avais évoqué ici il y a quelques mois la tendresse que selon moi Vladimir Nabokov avait réussi à nous communiquer envers certains de ses personnages. Un point commun les unit : leur faiblesse, voire dans certains cas leur désarroi complet face au monde. La tendresse que nous éprouvons pour ces enfants, ces naïfs ou ces égarés est faite de compassion. La chose est compréhensible lorsqu’il s’agit de personnages principaux de nouvelles (Ivanof dans Perfection, Vassili Ivanovitch dans Lac, nuage, château…) ou de romans (Loujine ou Pnine, par exemple). Tout simplement parce que le ressort du roman est l’imperfection, que ce soit celle de l’univers où son action prend place ou celle de ses personnages. Un roman dont le héros serait paré de toutes les vertus serait bien ennuyeux, et ne serait probablement pas même un roman. En tout cas, ce n’en serait pas un bon.
Dans ce sens et de manière radicale, Proust finit par frapper chacun des personnages de la Recherche du temps perdu : le temps les rendra malades, infirmes, gâteux ou permettra de révéler tous leurs vices ou leurs ridicules ; personne n’est réellement sauvé. Un trait frappant de cette radicalité ressort dans Le Temps retrouvé : les seuls personnages admirés sans réserve par le narrateur (ou par Proust lui-même ?) sont réels, introduisant par là un habile et amusant jeu : lisons-nous dans ce passage Le Temps retrouvé de Marcel Proust ou le roman qu’essaie d’écrire « Marcel » ? Ces personnages nous sont évoqués peu avant l’annonce de la mort de Saint-Loup :
« Dans ce livre où il n’y a pas un seul fait qui ne soit fictif, où il n’y a pas un seul personnage "à clefs", où tout a été inventé par moi selon les besoins de ma démonstration, je dois dire à la louange de mon pays que seuls les parents millionnaires de Françoise ayant quitté leur retraite pour aider leur nièce sans appui, que seuls ceux-là sont des gens réels, qui existent. Et persuadé que leur modestie ne s’en offensera pas, pour la raison qu’ils ne liront jamais ce livre, c’est avec un enfantin plaisir et une profonde émotion que, ne pouvant citer les noms de tant d’autres qui durent agir de même et par qui la France a survécu, je transcris ici leur nom véritable : ils s’appellent, d’un nom si français d’ailleurs, Larivière. »[ii]
L’admiration ne serait donc pas romanesque, si l’on suit Proust. A moins de la faire passer en contrebande, par l’introduction de personnages secondaires. C’est ce que fait, par exemple, Evelyn Waugh dans deux de ses romans, Retour à Brideshead et la « trilogie » (Hommes en armes, Officiers et gentlemen, La Capitulation).
Comment ? Evelyn Waugh, le satiriste féroce, méchant même, autant sur le papier que, dit-on, dans la vie[iii] ? Eh bien oui. Tout l’art de le faire réside alors dans la manière d’exposer de tels personnages, non par un long et élogieux portrait moral (ce qui serait une intrusion dans leur âme et un pensum pour le lecteur), mais en les regardant vivre. D’autant que dans les deux exemples envisagés, le point de vue n’est pas neutre : dans Retour à Brideshead, c’est celui d’un des personnages, Charles Ryder, qui est le narrateur ; dans la « trilogie », le monde tourne autour du héros, Guy Crouchback : si nous le quittons le temps de quelque  chapitre, c’est pour voir vivre un monde auquel il est lié (nous n’avons donc pas affaire, malgré le grand nombre de personnages et de situations, à un roman choral).
Qui sont ces aimables personnages ? Dans Retour à Brideshead, il s’agit de Cordelia, la plus jeune des Marchmain, et, dans la « trilogie », de Gervase Crouchback, le père du héros.
Le nom de Cordelia n’a évidemment pas été choisi au hasard. Il sort tout droit du Roi Lear : c’est celui de la plus méprisée, la plus insolente des filles du roi, et de la seule qui lui sera fidèle. Les choses n’en sont, Dieu merci, pas à ce point dans Retour à Brideshead : Cordelia apparaît d’abord sous les traits d’une fillette à laquelle on prête peu d’attention, dont les naïvetés et les insolences font poliment sourire, apportant la fraîcheur qui rend supportable l’atmosphère de plus en plus pesante qui règne chez les Marchmain ; un agréable courant d’air, pourrait-on croire. C’est sans doute cette apparente insignifiance de petite sœur si drôle et mignonne – quoique présentant moins d’attrait que sa sœur aînée – qui permet à Waugh d’en faire par la suite une jeune femme sage, courageuse, dévouée aux autres sans être en quoi que ce soit ennuyeuse. Elle sera même peut-être la seule à ne pas considérer son frère Sebastian comme définitivement perdu, à entrevoir quelle est la bonne part de son naufrage. Tout en étant lucide sur son cas : « J’en ai vu d’autres comme lui, et je crois qu’ils sont très proches et chéris de Dieu. »[iv]
Peut-être Cordelia sera-t-elle le seul personnage auprès de qui Charles pourra se souvenir du monde disparu – ou disloqué – de Brideshead, et aussi mieux le comprendre. Rien ne nous dit, d’ailleurs, que son intelligence n’est pas pour quelque chose dans un retournement de taille qui surviendra dans l’esprit du narrateur.
Les tournants – et les tourments – ne manquent pas non plus dans l’esprit de Guy Crouchback dans la « trilogie ». C’est dans ses rapports avec son père, Gervase Crouchback, que l’on peut quelquefois les voir venir. L’homme est veuf, a cédé son château à une école tenue par des sœurs, et vit seul avec son chien, sa pipe et ses livres dans un petit hôtel de bord de mer. Il égaie de temps à autre son ordinaire d’une bouteille de vin qu’il fait venir de Londres (sauf pendant le carême). Sa contribution à l’effort de guerre britannique consistera à remplacer le professeur de latin, en âge de combattre, de l’école catholique locale : il y gagnera le surnom d’Old Crouchers et la réputation d’un professeur que l’on peut facilement entraîner sur quelque anecdote historique relative à sa noble famille – ce qui est toujours plus drôle que des déclinaisons latines.
Voilà qui est parfait pour dépeindre un vieillard que ses petits ridicules rendent désarmant. Désarmant, il le sera aussi pour son fils à travers quelques conversations, quelques lettres, puis quelques souvenirs[v]. Une charité humble, mais aussi une attention aimante, inquiète et même parfois sévère envers son fils, en feront un guide discret, l’instrument d’une subtile conversion.
Et, de même que Cordelia dans Retour à Brideshead, le vieux Crouchback est rendu si vivant par l’art d’Evelyn Waugh que tous deux font partie des rares personnages de roman que j’aimerais embrasser.

Il en va encore autrement de certains personnages rencontrés au détour des pages de Torgny Lindgren : ils sont traités avec une bienveillante ironie qui les rend attachants. Ces quelques mots, trop brefs, pour saluer l’écrivain suédois, dont on apprenait cette semaine le décès.


[i] Bêtement, cela me rappelle cet écriteau, qui apparaît dans une aventure du sapeur Camember : « le concierge est tailleur ».
[ii] Les notes de l’édition du Temps retrouvé que je possède indiquent que ces Larivière étaient apparentés à Céleste Albaret. Je dois l’idée de relever cette citation pour opposer le roman à l’exercice d’admiration à l’usage qu’en fit Olivier Rey devant un auditoire restreint en décembre 2013. La personne qui m’a permis de l’entendre ce jour-là a toute ma reconnaissance.
[iii] Je n’arrive plus à retrouver une anecdote lue sur lui à ce sujet. A une amie qui lui aurait demandé comment il pouvait se dire chrétien alors qu’il était si méchant, il aurait répondu qu’il l’eût été deux fois plus s’il n’avait pas été chrétien.
[iv] Ma traduction de "I’ve seen others like him, and I believe they are very near and dear to God."
[v] Entre deux passages guerriers, introspectifs ou furieusement comiques.

vendredi 10 mars 2017

Baballes

Il ne semble pas que l’humanité vive en ce moment ses heures les plus glorieuses, que ce soit à travers le monde ou dans notre chère et vieille France. Aussi pouvons-nous imaginer quel soulagement doit être celui de M. Hollande à l’idée de ne plus avoir à occuper son poste que pour quelques semaines. Ce sentiment, si M. Hollande l’éprouve, pourra nous paraître lâche, mais après tout il est humain. Et puis M. Hollande a trouvé deux hommes pour prendre le relais : MM. Macron et Fillon.
Nous ne nous étendrons pas sur le cas de M. Macron, qui est curieux, certes, mais qui ne permet guère de doute quant à la désignation de M. Macron comme son successeur par l’ennemi de la finance[i].
Le nom de M. Fillon pourra surprendre. Cependant, c’est désormais lui qui essuie tous les coups, toutes les huées. Sonné un instant, il reprend ses esprits, sautille et cherche à qui rendre les coups, manifestant quelque vigueur avant d’encaisser un direct, au menton, au foie ou au plexus. Sonné un instant… On comprend qu’une certaine panique ait fini par gagner ses « amis » politiques : comment, dans ces conditions, prévoir la suite de sa carrière ? Voilà, probablement, l’interrogation des deuxième et troisième cercles. Dans le premier, au contraire, c’est l’ivresse chaque fois que se relève le champion que tous croyaient à terre, le souffle coupé, le regard perdu dans les flots de sang et de sueur qui aveuglent le boxeur en perdition. Aucun doute n’est permis : leur homme triomphera et sauvera la France. Il a d’ailleurs, dimanche 5 mars, montré sa dimension gaullienne, au-dessus des partis, en rébellion contre les appareils, tendant la main à la nation entière pour mieux la guider et la servir…
Prendre cela au sérieux me semble relever, en partie au moins, de l’ivresse : rappelons quand même que cet appareil partisan contre lequel M. Fillon entend soulever le peuple, c’est celui aux procédures duquel il s’est soumis pour devenir candidat à l’élection présidentielle. Donc, pour le côté gaullien, il faudra repasser[ii]. S’il faut être cruel, allons jusqu’à dire que le dernier rétablissement de M. Fillon a quelque chose de plus chiraculeux[iii] que gaullien. Mais après tout, cela peut marcher, qui sait ?
Cela posé, il n’est pas interdit de prendre au sérieux, sinon un « complot » ou un « coup d’état », l’hypothèse du caractère concerté et opportun des « révélations » dont M. Fillon a fait l’objet. On ne saurait exclure les idées les plus extravagantes, ni les machinations les plus tortueuses. Qui sait d’où viennent vraiment ces attaques contre M. Fillon ? Pas de ses « amis », on l’espère. De quelques « officines » chargées de la promotion du produit Macron ? Par exemple, l’éviction de M. Jean-Louis Bourlanges, ouvertement partisan de M. Macron, de l’émission L’Esprit public (diffusée sur France-Culture) : M. Bourlanges aurait été prié d’étaler ses opinions ailleurs par la direction de France-Culture sous la pression d’enragés fillonnistes auteurs d’un courrier abondant et furieux. C’est possible, mais pourquoi ne pas imaginer, ce qui serait tout aussi possible, une manœuvre pour donner à penser que M. Fillon, s’il parvenait au pouvoir, ferait peu de cas de la liberté d’expression dans le service public audiovisuel ?
Manœuvre pour manœuvre, il n’est pas dit que M. Fillon, malgré son catholicisme revendiqué, ait la pureté d’un premier communiant. C’est aussi un vieux politicien. Tout comme ses « amis », lesquels ne semblent plus disposés à couler leur champion : qui sait s’ils n’ont pas quelques torpilles réservées à M. Macron, dont ils se réservent l’usage au moment opportun ?
Toutes ces torpilles – ou plutôt ces baballes – sont bien commodes : elles évitent aux candidats d’avoir à débattre de leurs programmes respectifs et aux journalistes de s’y pencher. Nous ignorons s’il existe un candidat apte à remplir les fonctions auxquels tant paraissent aspirer, et même s’il en existe un seul qui soit apte à le conquérir. En tout cas, certains semblent doués pour en empêcher leurs concurrents. Et le souci du pays, du bien commun, me demanderez-vous ? Apparemment, ce sont des vétilles à leurs yeux.
Mais, puisque c’est le carême, cessons quelque temps de nous repaître de futilités politiciennes.


[i] Vous vous souvenez ? C’était vers 2012. On savait encore rire, à l’époque !
[ii] Serait-ce trop demander à quelques politiciens de carrière que de cesser de se coiffer du képi d’un vieux général défunt ? Le carnaval est fini depuis une dizaine de jours.
[iii] Les collectionneurs les plus maniaques des vieux numéros de Jalons consulteront pour une meilleure compréhension de cette épithète le numéro du printemps 1995 du « magazine du vrai et du beau ».

samedi 4 mars 2017

Fausses nouvelles

Nous serions, paraît-il, entrés depuis quelque temps dans l’ère de la post-vérité. Est-ce à dire que naguère on ne nous mentait jamais ? J’en doute.
Certes, l’actualité prend souvent en ce moment des tournures extravagantes, et à ce qu’on nous dit les fausses nouvelles abondent plus que jamais. Fausses nouvelles est, soit dit en passant, le titre d’un roman suédois, de l’excellent Torgny Lindgren[i]. Et, à propos de Suède, on a prêté à M. Trump (on ne prête qu’aux riches) des paroles abracadabrantes sur ce vieux et beau pays, quant à l’insécurité qui y règnerait, causée par des populations d’origine immigrée. Non, ont crié en chœur journalistes et politiciens[ii] suédois, il n’y a pas d’insécurité en Suède, et certainement pas dans les zones à forte population d’origine étrangère… C’était juste avant l’émeute qui a accueilli une descente de police à Rinkeby, riante banlieue de Stockholm.
Il est vrai que, statistiquement, à force de dire tout et n’importe quoi, peut finir par toucher à une part de vérité.
Tout et n’importe quoi, à moins que ce ne soit tout et son contraire, cela semble être le rayon de M. Macron. Dans ses discours électoraux, cet homme paraît vouloir séduire non pas tous les Français, mais chacun d’entre eux. Fatalement, cela peut donner lieu à des incohérences. Mais reconnaissons-lui (ainsi qu’à ses amis) le talent de savoir capter l’air du temps. Ainsi, il y a quelques semaines, la presse bruissait des plaintes de son équipe de campagne : le site Internet d’En Marche aurait été piraté ! Nul doute que ces attaques provenaient de Russie, tant il est vrai que M. Macron doit peupler les cauchemars de M. Poutine. On reconnaît là une habile acclimatation des accusations portées aux Etats-Unis par les partisans de Mme Clinton[iii].
On est depuis sans nouvelles de ce terrible complot ourdi par de sombres officines moscovites contre M. Macron. Peut-être était-ce faux ? Notre presse, dans ce cas, n’en a pas fait un scandale. Ce qui n’est pas comme lorsque M. Fillon se dit victime d’un coup monté dont les origines seraient à chercher du côté du faubourg Saint-Honoré. Mais si je vois dans cette différence de traitement un certain favoritisme dans pas mal d’organes de presse envers M. Macron, je risque d’être traité de complotiste, voire d’être accusé de répandre de fausses nouvelles, pardon, des fake news.
Il était déjà question de ces fake news, à moins que ce ne fût de post-vérité, à l’époque du référendum sur le Brexit au Royaume-Uni[iv]. Les électeurs britanniques auraient majoritairement voté pour quitter l’Union européenne sur la base de mensonges. Ce n’est pas impossible, mais les catastrophes annoncées par les remainers ne sont toujours pas survenues[v]. Alors…
Alors oui, nous sommes envahis et pollués par d’abondants et grossiers mensonges émis de toutes parts : ils ne proviennent pas tous « du même bord », comme on voudrait parfois nous le faire gober. Faut-il pour autant nous en lamenter ? Pas plus qu’autrefois. Les mots rumeur, bobard ou bouteillon ne sont pas apparus hier soir. En mai 1927, La Presse fit une édition spéciale sur l’arrivée à New-York des aviateurs Nungesser et Coli après la première traversée aérienne de l’Atlantique sans escale[vi]. Aux dernières nouvelles, L’Oiseau blanc et ses deux occupants se trouveraient quelque part au fond de l’océan, vers Saint-Pierre et Miquelon… Je vous épargnerai des exemples plus récents.


[i] Le titre original est Pölsan, titre qui n’a pas grand-chose à voir avec de fausses nouvelles…
[ii] Y compris l’inénarrable Carl Bildt, qui fut un temps aussi drogué du touite que M. Trump. M. Carl Bildt ancien premier ministre et ancien ministre des affaires étrangères en Suède, ne doit pas être confondu avec un dénommé Nils Bildt, autoproclamé expert en géopolitique, qui aurait donné des avis « éclairés » à une chaîne de télévision américaine ; il paraîtrait que même les Démocrates de Suède, pourtant peu réputés pour être regardants en matière de recrutement, n’auraient pas voulu de cet individu…
[iii] Laquelle a perdu l’élection présidentielle américaine à cause d’un complot russe, comme chacun le sait, et certainement pas à cause de ce qu’elle pouvait représenter aux yeux de certains électeurs américains. Où qu’il se trouve, une telle interprétation doit adoucir les tourments du défunt sénateur Joseph McCarthy.
[iv] Voir ici.
[v] M. Tony Blair s’est récemment fait remarquer pour un appel au « soulèvement » des parlementaires britanniques contre la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Rappelons que M. Blair gagna en son temps le surnom de Bliar. Etait-ce en 2003, à l’époque des fameuses armes de destruction massives irakiennes ?
[vi] Voir ici.

dimanche 26 février 2017

« Drôle de voyage » (Pierre Drieu la Rochelle)

A écrivain maudit, roman maudit : pendant des années, ayant vu figurer Drôle de voyage dans la liste des œuvres de Pierre Drieu la Rochelle, j’ai écumé les boîtes des bouquinistes à la recherche de ce titre. Rien, bredouille, macache. Il m’est même arrivé de temps à autre de douter de son existence. D’ailleurs, Drôle de voyage n’a pas eu l’honneur d’être sélectionné pour figurer dans le volume paru en Pléiade il y a cinq ans.
Que cachait cette malédiction ? Ce roman contient-il quelques propos particulièrement odieux (sur les Juifs, par exemple) ? Est-il pornographique ? Serait-il particulièrement raté ou insignifiant ? Ce n’est pas le cas, à en croire Bernard Frank qui, dans La Panoplie littéraire, le cite parmi « quelques bons romans » de Drieu, aux côtés du Feu follet et de Rêveuse bourgeoisie. De quoi être alléché si comme Bernard Frank on considère Le Feu follet et Rêveuse bourgeoisie comme de bons romans de Drieu.
Grâce aux éditions du Castor astral, il est désormais possible de se faire une idée sans avoir à jouer les archéologues : Drôle de voyage est disponible depuis 2016 dans une réédition publiée par cette maison.
Force est de constater, à sa lecture, que ce roman n’a pas les défauts que j’avais fini par soupçonner : Drieu n’y est pas plus antisémite que dans ses autres romans (quelques notations vers le début et la fin, de moins en moins insistantes, comme si Drieu se lassait lui-même de ce déplorable dada) ; ce n’est pas cochon, ce n’est pas insignifiant comme, disons, L’Homme à cheval ou Béloukia… Peut-être faut-il reprocher quand même à Drôle de voyage d’avoir un argument aussi ténu que L’Homme couvert de femmes[i], roman largement oubliable.
L’argument, donc, et l’intrigue aussi, de Drôle de voyage tiennent en effet en peu de mots : un jour, on présente à Gille Gambier[ii], vague diplomate resté au Quai et doté d’une réputation de coureur, Béatrix Owen, une Anglaise jeune et jolie mais chétive et timide, quoique non dépourvue d’intelligence : le contraire des femmes au corps ferme et à l’âme flasque dont il a l’habitude de se repaître. Ils se tourneront autour, on parlera de mariage, de plus en plus sérieusement… Mais la fuite et le gâchis sont des possibilités que Gille ne cesse d’envisager.
Peu d’intérêt en apparence, donc, dans cette mince intrigue – si ce n’est cette possibilité de fuite ou de gâchis qui se reflète jusque dans l’air expédié de la fin de ce roman. Reste donc la forme : certains passages dialogués – ou juxtapositions de monologues – ainsi que quelques ruminations de Gille ont quelque chose d’à la fois théorique et ampoulé qui pourrait rebuter. Il faut donc s’accrocher pour apprécier la part de comédie de pose de chacun des personnages : comment être perçu par les autres, comment se percevoir soi-même ? Quel personnage jouer et à qui ?
Dans ce registre, la drôlerie, la satire, et même par brefs instants la farce, ne sont pas absentes. Elles donnent du relief au texte. Ainsi, Lord Owen, le père de Béatrix, décrit comme un aristocrate anglais mutique et imbibé, sorte de carafe ambulante où décanterait quelque whisky de bon aloi, sauf à l’heure du thé, où l’on boit du thé. Ce n’est qu’à la fin qu’il ouvrira – brièvement – la bouche pour dire de manière assez lapidaire, mais plutôt lucide, à Gille ce qu’il pense de lui. Leur dialogue finit par un échange d’une drôlerie toute française : à Lord Owen qui lui dit « vous êtes déplaisant », Gille répond : « à mes heures ».
Pourquoi toute française ? Eh bien, c’est léger, désinvolte quoique peut-être plus profond qu’une blague cynique et élégante. On sourit souvent dans ce roman, pas comme à une satire farcesque à la Waugh (anglaise, donc), ni comme à la délirante comédie sociale à la Gombrowicz (polonaise, sous des déguisements universels). C’est le trait assassin jusque dans la syntaxe qui fait sourire, art français[iii] que Nimier portera à la perfection avec le naturel que l’on sait. Chez Drieu, cet art peut donner :
« Gabriel, l’aîné, quand il sortait de sa bibliothèque, était important dans l’industrie textile. »
Qui sait si ces traits si français ne gênaient pas Drieu, qui se rêvait en « Nordique » (sans en être dupe, comme déjà dans Etat-civil) ? Du reste, en termes d’identité, les incertitudes de Drieu pouvaient aller, comme on le sait, jusque dans la politique. A un Anglais qui le soupçonne d’être « bolchevik », Gille répond : « Tout au plus sommes-nous capables d’être fascistes, c’est-à-dire de mettre un peu de démagogie dans notre conservatisme. »  Lire cela chez Drieu-le-fasciste peut paraître étonnant. Mais il est vrai que nous sommes en 1933, époque où Drieu ne savait pas encore bien s’il était de centre-gauche ou fasciste. Il n’était sans doute pas le seul en son temps. Le spectre des idées politiques, à une époque donnée, a des porosités que nous sommes ensuite bien en peine de comprendre. Notons que cette pique envers le fascisme précède une de ces tirades un peu boursouflées… Mais est-ce vraiment Drieu qui fait alors l’intéressant, ou le personnage de Gille ?
Les éditions du Castor astral ont eu raison de citer sur la quatrième de couverture ce jugement de Bernard Frank :
« C’est ici que Drieu est à la fois le plus lui-même et le plus libre. Tout ce qui agace et tout ce qui séduit chez lui a trouvé dans Drôle de voyage son point d’équilibre. »


[i] Roman, soit dit en passant, dédié à Louis Aragon. A ce propos, j’évoquais ici il y a quelque temps le nom de Laurent Dandrieu, sur un tout autre sujet. Ce nom est, paraît-il, un pseudonyme choisi par admiration pour Drieu. En faisant un peu de lacanisme de comptoir (Jacques Lacan fut, dit-on, l’amant de la seconde épouse de Drieu), on lira : dans Drieu ; ou alors d’Andrieux, ce qui nous ramène à Aragon. Et nous oblige à nous interroger – sans réponse possible – sur ce qui a pu attirer des écrivains de la valeur de Drieu ou de son frère ennemi Aragon dans les idées politiques les plus indéfendables…
[ii] Double romanesque de Drieu ? Ce nom (orthographié Gille ou Gilles) apparaîtra dans quelques romans et nouvelles, jusqu’à Gilles.
[iii] Si, si, français, j’insiste. Un candidat à l’élection présidentielle, assez en vogue en ce moment, du nom de Macaron ou Micron, je ne sais plus, aurait récemment prétendu que la « culture française » n’existerait pas. On lui conseillera de lire un peu plus.

samedi 18 février 2017

Curieuses annonces

 A plus d’un titre
Les journalistes sont des êtres extraordinaires. Ils caressent ou tutoient parfois des sommets de comique, l’air de rien, sans paraître y penser. C’est une manière d’art.
On apprenait ainsi il y a quelques jours qu’aux Etats-Unis, lors d’un tournoi de tennis où était présente une équipe allemande, un « chant nazi » avait été entonné en lieu et place de l’hymne national de nos tudesques voisins. En ces temps de trumpomanie ou de trumpophobie, rien de tel pour insister sur la balourdise américaine.
C’était du moins ce que nous indiquèrent les titres de quelques journaux. Renseignements pris, l’erreur avait consisté à chanter le couplet « Deutschland, Deutschland über alles »[i], bien connu depuis 1844 et retiré en 1952 de cet hymne. Il est vrai qu’entre-temps le goût de paraître envahissant avait passé aux Allemands. Notons que cet hymne est chanté sur un timbre composé par Josef Haydn en 1797, ce qui n’est pas rien (et ce qui n’est pas nazi non plus grâce à Dieu).
Si j’étais un instant tenté par un manque de charité, j’appliquerais volontiers à nos amis les journalistes ce titre relevé dans le Figaro cette semaine : « Si les babouins avaient un cerveau plus développé, ils pourraient parler ». Mais ne cédons pas à la tentation, car l’article portant cet admirable titre contenait peut-être, qui sait, d’intéressantes informations sur la structure cérébrale des vaillants babouins, et contentons-nous de remarquer que si les serpents avaient des pattes, ils trotteraient peut-être avec une certaine élégance.
Les journalistes vont à la messe !
La plaisanterie est facile : quand un candidat à la présidentielle se rend sur l’île de la Réunion, il va de soi que celle-ci devient la Réunion électorale. C’est dans ce cadre que M. Fillon s’y trouvait il y a quelques jours, notamment le 12 février. Comme c’était un dimanche, M. Fillon s’est rendu à la messe. Miracle : les journalistes l’y ont suivi ! Ils ont été paraît-il fort impressionnés de ce que la lecture de l’Evangile se rapportât tant aux déboires de M. Fillon : « tu ne t’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou. » Ils n’ont, semble-t-il, retenu que cette parole. Peut-être en est-il qui ont cru que le prêtre avait choisi ce texte exprès pour faire honte à M. Fillon…
Si c’est le cas, ils feront bien d’ouvrir un missel ou de se renseigner auprès de personnes plus au fait qu’eux pour apprendre que c’était l’Evangile[ii] lu dans toute l’Eglise catholique ce sixième dimanche du temps ordinaire (année A). S’ils voulaient bien savoir quelle richesse contient ce passage ! Il s’agit de beaucoup plus de taper sur les doigts d’un banal politicien français. L’eussent-ils d’ailleurs remarqué si M. Fillon s’était aussi discrètement que possible rendu à la messe à Sablé-sur-Sarthe ?
M. Fillon a peut-être rougi, tiqué ou blêmi. Qu’importe ! Nous avons probablement tous de quoi le faire en entendant ces paroles. Cela va bien plus loin, bien plus profondément dans l’âme de chacun que ce que certains semblent imaginer.
Alors, de grâce, n’assaisonnez pas trop les Evangiles à la mode de quelque passagère circonstance politicienne.
Affiches romaines
Les habitants du Vatican étant des êtres humains, il arrive que, même sur cette auguste colline, quelques-uns aient de quoi rougir. Ceux, par exemple, qui ont affiché sauvagement, çà et là dans Rome, des affiches représentant le pape François faisant la moue, au-dessus de cette apostrophe :
« Eh France' [diminutif de Francesco], tu as placé sous tutelle des congrégations, tu as viré des prêtres, tu as décapité l'Ordre de Malte et les Franciscains de l'Immaculée, tu as ignoré des cardinaux... Mais où est ta miséricorde ? »
Il faudrait faire deux ou trois remarques aux instigateurs de cette aimable campagne. Pour commencer, ces affiches sont fort laides ; l’Italie nous a habitués à plus de beauté. Ensuite, vu leur teneur leurs auteurs (qui ont préféré garder l’anonymat) se disent certainement catholiques ; or de tels procédés rappellent ceux dont usa un certain Martin Luther en 1517, en moins courageux toutefois : Luther, au moins, revendiqua ses paroles et ses actes ; si cela se trouve, des égarés auront applaudi à cette campagne après avoir reproché au Pape son voyage de Suède à la Toussaint. Enfin, dans certains milieux se voulant catholiques mais ne manifestant que peu de respect pour ce pape-là, on estime qu’il « divise » l’Eglise ; et que pense-t-on de pareilles affiches dans de tels milieux, en matière de division ? Que ces gens veuillent bien ouvrir les yeux et se demandent quel est le nom qu’on donne communément à celui qui a pu inspirer pareilles sottises.
Quant au pape, ils verront certainement où est sa miséricorde, quand ils auront humblement reconnu leurs errements.
Identitaires (bis)
J’avoue avoir éprouvé quelques scrupules il y a une semaine en écrivant, puis en postant ma modeste recension du livre d’Erwan Le Morhedec, Identitaire, le mauvais génie du christianisme[iii]. C’est que j’avais tendance à voir le triste phénomène abordé dans ce livre circonscrit à quelques sites internet aussi groupusculaires qu’agressifs. Or, quelle ne fut pas ma surprise, dimanche dernier, après la messe, d’être abordé par un quinquagénaire de bonne coupe qui rôdait à quelque distance des grilles de l’église. Il me tendit un tract et me parla brièvement de TV Libertés, chaîne de télévision « catholique et patriote » diffusée sur Internet.
Le tract est éloquent : il nous présente « la télévision des familles et des traditions ». Rien que cela ! S’ensuit une liste de programmes mentionnant les noms de quelques invités pas effrayants, ainsi que ceux, quelquefois moins rassurants, des animateurs. Bon, si MM. Martial Bild, Jean-Yves Le Gallou, Gilbert Collard et alii sont désormais des autorités spirituelles… Je crois que je m’en tiendrai aux prêches (excellents, en général) de mon curé. Et merci à ces gens de ne pas trop distraire d’innocents paroissiens[iv].
Le vrai visage du libéralisme
On apprenait il y a peu qu’une association d’inspiration catholique venait de perdre un procès contre une entreprise qui, par le biais d’un site Internet, permet de faire des « rencontres extra-conjugales » et ne se prive pas de faire régulièrement des campagnes d’affichage sur la voie publique. L’avocate de ces marchands d’adultère s’en est réjouie : « C'est la victoire de la liberté d'expression sur ces bigots animés d'une volonté de censure », a-t-elle cru bon de déclarer[v].
Rien de plus logique de nos jours que ce dénouement (provisoire ?) : nous vivons des temps de libéralisme ; qu’importent la morale, le code civil, la vie des couples et des familles, s’ils sont autant d’obstacles à un juteux marché, m’argent à gagner devant être la mesure de toutes choses ?
On tient souvent à distinguer, au moins en France, libéralisme économique, libéralisme des mœurs et libéralisme politique. Or ils font un excellent ménage (à trois), usant toujours contre leurs adversaires du même discours gentillet : vous êtes des bigots, des tartufes, des ennemis de la liberté ; vous êtes pleins de fiel et de haine ; vous êtes des réacs (ou des communistes, au choix, selon le penchant du gentil libéral qui s’apprête à détruire ce qui vous paraît précieux).
Les libéraux les plus extrêmes et les plus conséquents, s’ils sont à court d’arguments, se réfèreront à la Révolution française et à la fameuse maxime de Saint-Just : « pas de liberté pour les ennemis de la liberté »[vi]. C’est par exemple le cas avec l’adoption « définitive » de la loi sur le « délit d’entrave à l’IVG »[vii].
Tout cela se tient, en somme. Je préfère être un bigot.


[i] De la Meuse au Memel, de l’Adige… Il fut un temps où les Allemands avaient les idées un peu trop larges au goût de leurs voisins…
[ii] Mt 5, 17-37.
[iii] Voir ici.
[iv] Je n’éprouve cependant aucun ressentiment envers le monsieur qui me tendit ce tract. Après tout, ce tract proclame « Enfin une télévision qui vous ressemble » : avec mon imperméable kaki, mes souliers anglais à doubles semelles, mes cheveux courts, mon air hébété et rougeaud, il se peut que j’aie été pris pour un amateur potentiel…
[v] Voir ici dans Le Figaro, par exemple.
[vi] Cette phrase fait toujours un peu trembler les plus raisonnables (c’est-à-dire les plus trouillards) des bourgeois libéraux. Ils savent bien que « la liberté » s’entend ici par la conception qu’en a celui qui prononce la phrase. C’est pourquoi ils préfèreront toujours, en matière de Révolution française, vanter la loi Le Chapelier ou se souvenir avec tendresse du calendrier républicain, qui ne comptait qu’un jour de repos par décade : ah, mon bon monsieur, quel bel exemple ! les ouvriers se tournaient sans doute un peu moins les pouces !
[vii] J’ai déjà radoté sur le sujet il y a environ deux mois, ici et .