mardi 8 mai 2018

Les boulettes suédoises

La perception qu’a le monde d’une nation et de ses traits caractéristiques ne laisse pas de surprendre, d’amuser ou de consterner quiconque la connaît quelque peu. Ainsi, il paraîtrait que le monde entier envierait à la Suède ses meubles à monter soi-même, ses boulettes de viande (popularisées à l’étranger, dit-on, par les magasins où l’on vend lesdits meubles) et les prix Nobel, en particulier celui de littérature.
En cuisine
Une étrange annonce a récemment réjoui une partie de la presse anglo-saxonne et donné une occasion à M. Erdogan de bomber le torse. Il appert qu’une agence chargée de propager une image de la Suède débarrassée de divers préjugés a cru bon de devoir proclamer au monde entier que les célèbres boulettes de viande suédoises seraient en fait turques et auraient été introduites en Suède par Charles XII à son retour de Bender[i], où il était resté quelque temps en rade après le désastre de Poltava. Il en serait de même pour les choux farcis que l’on consomme parfois en Suède sous le nom de kåldolmar.
Pour ces derniers, le tuyau est crevé, il fuit et se répand depuis trois cents ans : tout le monde le savait déjà en Suède, et cela fait partie de la légende, histoire de donner une tournure épique et exotique à ces fades « dolmas au chou », qui sont des sarmalés acclimatés aux rigueurs scandinaves.
En revanche, pour ce qui est des délicieuses petites boulettes[ii], voilà une révélation ! Ainsi donc, les köttbullar ne seraient qu’une grossière tentative de s’approprier les köfte des Turcs. Il n’en serait rien, en fait, à en croire les propos d’un historien dans les colonnes de Svenska Dagbladet. Selon lui, la présence de boulettes de viande sous des formes variées dans la cuisine suédoise est attestée depuis des époques antérieures au règne de Charles XII. Et il a appuyé ses propos par un argument plutôt convaincant : dans toute civilisation où l’on mange de la viande, on trouve des plats de viande hachée accommodés selon les goûts locaux. Et voilà tout. Si les mets voyagent souvent, cela n’interdit pas à tel ou tel pays d’avoir sa cuisine, qui n’est pas celle d’un autre.
Le même historien a d’ailleurs fait part de sa surprise de ce qu’une agence nationale ait pu répandre une « information » aussi peu fondée en prétendant libérer le monde des clichés sur la Suède avec pour devise : let’s stick to the facts.
Une hypothèse quant à cet empressement à affirmer que l’on n’a en fait rien inventé pourrait être celle d’un plaisir malsain que certains semblent éprouver, en Europe en général et en Suède en particulier (outre l’anecdote culinaire) à ne se reconnaître aucune identité, aucune originalité, à se mépriser autant que possible. Serait-ce un nationalisme inversé ? On pourrait après tout voir dans ce mépris systématique de soi une forme particulièrement perverse et paradoxale d’orgueil.
Remue-ménage à l’Académie suédoise
Le plaisir de n’être rien peut griser : n’y aurait-il pas chez quelques-uns en Suède un désir de se débarrasser de quelques institutions jugées désuètes ? L’Académie suédoise constitue à ce titre une cible rêvée, surtout en ce moment, où elle est éclaboussée par quelques scandales.
De quoi s’agit-il ? Il se trouve que l’on reproche à un M. Jean-Claude Arnault, ordonnateur de mondanités culturelles et époux de la poétesse et académicienne Katarina Frostensson, de mal se comporter avec les femmes. En ces temps où il sied de « balancer des porcs » un peu partout et en tous sens, cela fait tache[iii]. Surtout si le comportement de cet individu était connu des académiciens, qui le fréquentaient volontiers.
S’il n’y avait que cela (qui n’est déjà pas rien), on eût pu reprocher aux académiciens d’avoir des fréquentations peu choisies. Mais il est aussi questions de nombreuses et grasses subventions accordées par l’Académie aux activités culturelles de M. Arnault. Voilà qui commence à sentir le conflit d’intérêt…
Depuis toutes les révélations faites par la presse au sujet de ces affaires, rien ne va plus : Mme Sara Danius, secrétaire perpétuelle, a été remplacée en hâte et quelques académiciens ont même demandé officiellement au roi, protecteur de l’institution, d’être radiés, ne voulant plus être associés à ce panier de crabes. D’autres ont pris leurs distances, séchant désormais ostensiblement les séances, ce qui est une manière informelle de « démissionner », car on est normalement académicien à vie[iv].
Le désordre est tel et l’ambiance si lugubre que l’Académie suédoise a annoncé qu’elle ne décernerait pas de prix Nobel de littérature cette année. Cela ne s’était pas produit depuis la seconde guerre mondiale. J’entendais dire l’autre jour sur France-Culture qu’il fallait y voir une victoire du féminisme, une entrée dans l’histoire. Et le Monde publiait il y a peu un article où l’on pouvait lire que le port d’un chemisier au col fermé par une lavallière était devenu un signe de ralliement des féministes dans le microcosme culturel suédois. Même la ministre de la culture s’est fait photographier dans cette tenue, par solidarité avec l’ex-secrétaire perpétuelle, qui affectionne cette pièce vestimentaire et qui serait une victime du machisme de ses confrères.
Bref, le n’importe quoi se porte bien, même avec une lavallière. Peut-être eût-il mieux valu ne pas couvrir trop longtemps ce qui se savait sans doute déjà, aussi bien les conflits d’intérêt que les mains baladeuses.
Signalons par ailleurs aux journalistes français – de France-Culture et du Figaro notamment – que l’Académie suédoise ne se nomme pas « Académie Nobel ». Elle a été fondée en 1786 par Gustave III pour veiller à « la pureté, la force et la grandeur » de la langue suédoise (et élabore à ce titre des dictionnaires). Le prix Nobel de littérature n’est qu’un des prix parmi les dizaines qu’elle décerne chaque année. Naturellement, bien que ne comptant que dix-huit membres, elle trouve son modèle du côté du quai Conti. Une importation française en somme : let’s stick to the facts !


[i] En Moldavie, alors territoire ottoman.
[ii] Pour la farce, prendre un cinquième de porc et quatre de bœuf ou, si l’on a des goûts de luxe, un cinquième de porc, deux de bœuf et deux de veau.
[iii] On raconte même que M. Arnault se serait un jour permis de chercher à évaluer la fermeté de l’arrière-train de la princesse héritière. En d’autres temps, un tel geste eût pu lui coûter fort cher, et « balance ton porc » n’eût vraisemblablement pas été qu’un slogan.
[iv] Pour d’autres raisons, c’est ce que fait depuis quelques lustres la romancière Kerstin Ekman.

lundi 30 avril 2018

Les spectres sont parfois ridicules

La frénésie commémorative ne semble pas avoir de fin. Tout y passe, avec parfois des accents magiques : voudrait-on faire advenir à nouveau les événements commémorés, évoquer des fantômes ou au contraire s’en prémunir ? Peut-être ne se console-t-on pas, parfois, de n’être plus ce que l’on était un certain temps auparavant ? J’aurais pu, pour ma part déclarer ouvertes les festivités marquant le cinquième anniversaire de ce blogue ou donner au présent billet le titre de Numérologie II en souvenir d’un Numérologie écrit il y a cinq ans et de mon inspiration d’alors. Après tout, il doit se trouver des personnes pour qui on n’est jamais mieux commémoré que par soi-même.
N’excluons pas toutefois les commémorations qui semblent exprimer le regret de n’avoir pas connu telle ou telle époque passée, glorieuse ou décisive, et de n’avoir pu, fatalement y déployer toutes sortes de qualités ou de vertus…
Cinquantenaire d’un mois
Si mai 1968 fut un mois où la France résonna de divers slogans plus ou moins absurdes, c’est d’une célébration du cinquantenaire de ce mois agité que d’aucuns semblent vouloir la faire résonner aujourd’hui. On croirait presque entendre, en allumant la radio : « soixante-huit, huit, huit » ! Observons, sans vouloir polémiquer, que l’on fait beaucoup moins de bruit pour les soixante ans de mai 1958 ou pour les trente ans de mai 1988.
On fêtera donc ce mois, on colloquera, on palabrera pour savoir si mai 1968 libéra enfin la société d’un carcan moral étouffant ou si, au contraire, ce mois est la cause de tous les malheurs qui frappent la même société, à commencer par son amoralisme et sa déliquescence. Ces jugements sont probablement exagérés. Comment un mois d’agitation (dont quelques syndicats eurent l’intelligence de profiter pour obtenir des augmentations de salaires) pourrait-il être raisonnablement considéré comme la source de toutes nos joies ou de tous nos malheurs ? Ce ne fut vraisemblablement qu’un signe parmi d’autres d’un changement d’époque, de la naissance du flasque et narcissique esprit contemporain.
D’autant que les agitateurs d’alors, pour la plupart, ne virent guère triompher les idées pour lesquelles ils s’imaginaient lutter. Il n’y a d’ailleurs pas lieu de s’en plaindre, parce que, bon, le maoïsme, le trotskysme, tout ça… Ces agitateurs ont aujourd’hui vieilli, les uns s’aigrissant, les autres engraissant, d’autres encore ayant consenti à un certain prestige d’ordre folklorique, tous ou presque disposés à se féliciter de leur héroïque passé révolutionnaire. Pendant que le monde changeait (et pas qu’en bien), ils feignaient d’être les organisateurs de ce changement en mimant la révolution : une resucée de plus d’une situation sur laquelle peut être porté un jugement attribué à Karl Marx[i] sur la répétition de l’histoire : en tragédie, puis en farce.
Nos soixante-huitards, nourris jusqu’à l’indigestion de diverses lectures, jouèrent donc aux révolutionnaires comme don Quichotte jouait au chevalier errant. Le ridicule, globalement, l’emporta sur le tragique. Un de leurs aînés (et partisans), Jean-Luc Godard, l’avait involontairement prophétisé un an avant dans La Chinoise[ii].
Il en alla autrement ailleurs chez les révolutionnaires de cette époque, en Allemagne et en Italie, par exemple. Là, le ridicule bascula plus qu’à son tour dans le sanglant : on était plus chez Dostoïevski, celui des Démons, que chez Cervantès. Mais ces possédés-là, bien que gavés plus ou moins des mêmes délires que nos soixante-huitards, n’étaient pas allés s’exercer au lancer de pavé à Paris, que l’on sache…
Qu’est-il resté chez nous de cette poussée de fièvre ? Une vague intoxication, sans doute, qui incite de temps à autre quelques jeunes gauchistes à jouer à mai 1968. En d’autres termes, à mimer le mime d’une révolution. La brève et récente occupation de quelques universités a encore fait la preuve de la vacuité de ces postures.
Observons cependant que le ridicule ne tue pas – ou peu – tant qu’il se cantonne à des poses.
Maurras, encore
La peur de l’homme au couteau entre les dents ou l’admiration indue du génie n’ont pas toujours pour objet des idées, des mouvements ou des hommes d’extrême-gauche. Il y en a aussi pour Charles Maurras, né en 1868, dont il a déjà été question ici. Après l’affaire du livre des commémorations, voici celle que d’aucune voudraient voir naître au sujet de la parution dans la collection « Bouquins » d’un recueil de l’intéressé. Le Monde a par exemple fait paraître tout un article sur « le spectre de Charles Maurras », tandis que, paraît-il, de jeunes esprits de droite, en dehors du strict milieu Action française, s’intéresseraient à sa pensée.
Etant peu connaisseur, voir ignorant, de l’œuvre de Maurras, je me contenterai de renvoyer mes lecteurs à quelques notes intéressantes de Patrice de Plunkett (ici et ). Mais j’avoue être assez amusé – ou consterné – par les poses que prennent les uns ou les autres pour dénoncer les dangers que ferait peser sur la Rrrrrépublique la « redécouverte » de Charles Maurras ou pour en faire un penseur d’avenir, un maître en lucidité.
Charles Maurras, aurait, dit-on, vu en sa condamnation après la Libération la revanche de Dreyfus. Personnellement, j’ai du mal à partager en 2018 l’enthousiasme des uns ou l’effroi des autres devant la pensée d’un homme qui, en 1945, en était resté à 1894. Cela dit, pourquoi ne pas aller jeter un œil dans ce volume paru chez « Bouquins », ne serait-ce que par intérêt historique ?
Le spectre de M. Hollande
Parmi d’autres publications récentes, on trouve, paraît-il, un livre où M. Hollande entend partager les édifiantes leçons qu’il aurait tirées de son oubliable quinquennat. Comme il faut bien vendre du papier dès lors qu’un texte est imprimé dessus, M. Hollande se répand à la radio et à la télévision.
Le naturel qu’on lui prête reprenant le dessus, le voilà qui se dispose à partager ses dernières plaisanteries sur M. Macron, qui ne serait pas le « président des riches », mais plutôt celui des « très riches » et qui lui paraît « passif dans le couple » qu’il formerait avec M. Trump. Je trouve M. Hollande un peu sévère avec le digne successeur qu’il a probablement encouragé, voire désigné à un moment ou un autre. Après tout, on prête à M. Hollande des mots peu amènes sur les « sans-dents » : pourquoi ferait-il donc la fine bouche devant celui pour qui certains « ne sont rien » ? Quant aux relations supposées entre MM. Macron et Trump, disons simplement que M. Macron n’a pas eu comme M. Hollande la chance de pouvoir aller cirer les bottes de M. Obama, lequel présentait mieux que M. Trump.
Mais que se rappellera-t-on du quinquennat de M. Hollande ? Le « mariage pour tous », peut-être ? Nous verrons bien un jour à ce sujet si les raisons pour lesquelles nous autres, opposants à cette réforme, étions traités de menteurs et de zinzins il y a cinq ans tiennent toujours[iii].


[i] Né en 1818.
[ii] Et, dès 1965, Pierrot le fou est truffé de citations des Pieds nickelés.
[iii] Apparemment, non (voir ici ce qu'écrit assez cyniquement un journaliste de Libération, par exemple).

samedi 14 avril 2018

Frivolités parisiennes

Railler en permanence les initiatives de Mme Hidalgo, maire de Paris dynamique sinon convaincante, serait à la longue un signe de manque d’élégance. Admettons toutefois qu’elle y met souvent du sien. Par exemple en proposant de remplacer sur les formulaires d’état-civil parisiens les mentions de père et de mère par celles de parent 1 et de parent 2. La chose a sa part de sérieux qu’il serait un peu léger de négliger. Ladite part a été, me semble-t-il, fort bien exposée chez Koztoujours, dans un billet où il est judicieusement rappelé que l’on nous traitait de menteurs ou de dingues, nous autres manifestants de 2012-2013, lorsque nous affirmions redouter la survenue de telles extravagances. Je me contenterai donc, de mon côté, d’avouer ma perplexité quant à savoir qui, du père ou de la mère d’un enfant, doit être considéré comme son « parent 1 »…
Dans un tout autre domaine, il se dit que Mme Hidalgo envisage de donner un autre nom à la rue Alain, située dans le XIVe arrondissement. Le philosophe bien connu aurait, paraît-il, exprimé quelques sentiments antisémites dans son journal intime. Ce n’est pas bien, mais à chercher les petites saletés dans la vie de chaque dédicataire d’une rue de Paris, on risquera bientôt de s’y perdre. Peut-être ce grand nettoyage permettra-t-il une augmentation du chiffre d’affaires des chauffeurs de taxis, en allongeant leurs courses ?
Mais revenons à la rue Alain. C’est une petite rue qui, partie de la place de Catalogne, fait un premier coude pour longer les voies de la gare Montparnasse puis un second jusqu’au carrefour entre les rues Vercingétorix et Pernety, où elle prend fin. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle est moche, voire lugubre, selon l’heure et la saison. Si Mme Hidalgo souhaite sanctionner Alain post mortem, qu’elle conserve son nom à cette voie somme toute assez minable[i].
Puisqu’il a été question de la rue Vercingétorix (un vrai cancre en latin, probablement, sans doute à cause d’un identitarisme gaulois poussé à l’extrême), signalons aux cyclistes qu’elle est dotée d’une piste cyclable fort pratique lorsqu’elle n’est pas envahie par les piétons, lesquels la confondent souvent avec le trottoir. A leur décharge, cette regrettable confusion est facile. De sorte que, pour remédier à celle-ci, la ville de Paris a dévié cette piste sur la chaussée, avec une séparation bienvenue entre les voitures et les vélos. C’est du moins le cas entre la rue de Gergovie et la rue… Alain.
Voilà qui est excellent, et le cycliste occasionnel que je suis devrait s’en réjouir. Seulement, il y a un os : sur la portion de la rue Vercingétorix où cette nouvelle piste a été aménagée, la ville de Paris avait précédemment installé des bornes pour la location d’Autolib’, qui n’ont pas encore été retirées[ii]… de sorte que le cycliste est à cet endroit obligé de se livrer à de hasardeux zigzags.
Bon, voilà pour la petite anecdote locale. Mme Hidalgo, qui paraît-il ambitionne de faire de Paris la « capitale mondiale du vélo » (si tant est qu’une telle expression ait un sens) d’ici 2020, semble ne pas avoir de chance avec cette haute ambition. Que l’on pense à ses déboires avec Smovengo, l’entreprise choisie pour fournir les nouveaux Vélib’… La circulation semble d’ailleurs être pour elle un sujet maudit : on parle d’un scandale impliquant Streeteo, société chargée d’établir les contraventions pour stationnement interdit ; il faudrait à ce propos s’interroger de la légitimité qu’il y a à déléguer une telle activité à une société privée ; peut-être est-ce un miracle du social-libéralisme ?
Quoi qu’il en soit, avec Smovengo et Streeteo, on souhaite à Mme Hidalgo d’en sortir par le o[iii]. En attendant, il se dit que Mme Hidalgo envisage de s’attaquer aux nids de poules dont les chaussées parisiennes sont infestées. Qui sait ? Aurait-elle brusquement senti naître en elle une vocation de maire ?


[i] Aussi moche, il existe, non loin de là, mais cette fois dans le XVe arrondissement, une rue André Gide…
[ii] C’était du moins encore le cas fin mars.
[iii] Et, aux personnes qui donnent des noms aussi ridicules à des entreprises, quarante jours au pain sec et à l’eau.

vendredi 6 avril 2018

L’Eglise de M. Tincq

Il est un phénomène saisonnier qui, selon nos sensibilités, nous amusera, nous irritera, nous emplira d’espérance ou nous laissera perplexes. C’est l’intérêt que portent subitement les gros journaux à l’Eglise catholique au moment des grandes fêtes chrétiennes que sont Pâques et Noël. En général, nos amis les journalistes trouvent toujours quelqu’un à interroger, de préférence quelqu’un qui soit réputé compétent en ce domaine. Sage précaution, a priori, s’ils veulent s’assurer d’avoir quelque chose de pertinent à écrire. Cette année, le jour de Pâques, le site du Point faisait paraître un entretien avec M. Henri Tincq, qui fut jadis chroniqueur religieux au Monde[i].
N’allons pas imaginer que ce choix ait été motivé par le fait que cette année le dimanche de Pâques tombait un 1er avril. Ce serait manquer de charité envers M. Tincq. Tout simplement, l’intéressé vient de faire paraître un essai intitulé La Grande Peur des catholiques de France. Or, sans avoir lu cet ouvrage, le moins que je puisse dire après la lecture de cet entretien (où l’on apprend que M. Tincq « s’inquiète d’une dérive identitaire et réactionnaire au sein des fidèles ») est qu’il m’a quelque peu dérouté.
Passons sur ce que cet entretien a de décousu, répétitif et incohérent : il n’est pas à exclure que les journalistes du Point aient procédé à un montage des propos de M. Tincq de manière à le rendre plus « percutant » Ce qui frappe de manière plus significative en est la tonalité générale, qui semble mêler amertume et nostalgie. Amertume devant quoi, nostalgie de quoi ?
Pour ce qui est de la nostalgie, c’est celle d’un certain « catholicisme de gauche », que M. Tincq qualifie de « missionnaire, social, progressiste et œcuménique ». Il regrette, par exemple, l’absence de grandes figures de catholiques engagés comme l’est, paraît-il, M. Jacques Delors. Et il constate que « les "cathos de gauche" ont presque disparu ». M. Tincq devrait, au-delà de ce constat, se demander pourquoi ils ont ainsi disparu : étaient-ils donc si missionnaires que cela ? Pourtant, apparemment sans le vouloir, M. Tincq livre un élément de réponse : « dans ma jeunesse, on passait de l’Eglise au monde. Aujourd’hui, on vient d’un monde sécularisé et on entre dans l’Eglise. » Il semble le regretter. Or, qu’est-ce que « passer de l’Eglise au monde » ? A la lettre, cela pourrait être : quitter l’Eglise pour le monde. Est-ce bien cela être « missionnaire » ? Ne serait-ce pas plutôt aller en Eglise dans le monde ? A force de « passer de l’Eglise au monde », les « cathos de gauche » pourraient bien s’y être égarés, devenant plus « de gauche » que « cathos » ou, autrement dit, plus du monde que dans le monde.
L’amertume, quant à elle, a pour objet une Eglise contemporaine où, en France du moins, M. Tincq croit détecter une « dérive identitaire et réactionnaire ». Entendons-nous : cette dérive existe, chez un certain nombre de personnes, et prend plusieurs formes. Un aperçu en a été donné l’an dernier par Erwan Le Morhedec dans son Identitaire, le mauvais génie du christianisme. D’autres dérives analogues ont été évoquées par Patrice de Plunkett dans Cathos, ne devenons pas une secte et par François Huguenin dans Le pari chrétien, bien que n’étant pas à proprement parler l’objet de ces deux essais, en particulier de celui de François Huguenin. Ce dernier, par exemple, étrille au passage certaines critiques de Laurent Dandrieu contre l’attitude prônée par le pape envers les migrants. Ces trois essais ont l’avantage, en dénonçant certaines postures d’une droite catholique ou prétendue telle, de ne pas être écrits par des auteurs partisans : MM. Le Morhedec, de Plunkett et Huguenin peuvent difficilement être classés « à gauche ». Aussi s’efforcent-ils d’être précis et factuels lorsqu’ils dénoncent certaines dérives. Avec M. Tincq, c’est différent, du moins dans l’entretien qu’il a accordé aux journalistes du Point. En quoi résident les dérives que voit M. Tincq ? Apparemment, dans l’opposition affirmée par bon nombre de catholiques français aux lois et projets de lois « sociétaux » sur le mariage homosexuel, l’avortement, la bioéthique… ou dans le « retour à des pratiques anciennes » (lesquelles, on l’ignore). En somme, ce que M. Tincq considère comme une « dérive identitaire et réactionnaire » dans l’Eglise en France pourrait se nommer « fidélité ». Ce genre de propos me semble assez malhonnête, M. Tincq assimilant à de réelles dérives, qu’il évoque fort peu (si ce n’est les dandriesques andouilleries déjà évoquées plus haut) la simple permanence de quelques principes ou rites.
M. Tincq poursuit d’ailleurs dans le brouillard, quand il s’agit d’articuler Eglise et politique : il affirme par exemple son incompréhension devant l’absence assumée de consigne de vote de la Conférence des évêques de France au second tour de l’élection présidentielle de 2017, considérant que ladite Conférence n’aurait « pas été capable d’appeler à faire barrage à la candidature Le Pen, alors même que François Fillon avait dit qu’il fallait tout faire pour éliminer la représentante du Front national. » Admirons la condescendance du ton (« pas été capable ») et la confusion des genres exprimée dans le « alors même que » : la Conférence des évêques de Frances est-elle censée se ranger aux avis de M. Fillon ? Ce serait là, à mon humble avis, une regrettable dérive.
Peut-être ces propos cachent-ils un désir plus ou moins conscient de contredire le clergé et une bonne partie des fidèles pour simplement s’offrir le plaisir de manifester sa liberté. Quitte à être incohérent. Un exemple ? Au début de l’entretien, M. Tincq donne son avis sur la conduite proprement héroïque du colonel Beltrame, sur l’effet de cette conduite sur les consciences catholiques et sur l’expression de cet effet. S’il finit par trouver « bon que des hommes et des femmes courageux, comme le colonel Beltrame, rappellent par leur exemple jusqu’où peuvent aller l’homme de foi et le lecteur des Evangiles » (propos fort juste), c’est après avoir qualifiée d’absurde la comparaison souvent faite entre le colonel Beltrame et saint Maximilien Kolbe. Pourquoi ? Parce que selon lui cela encouragerait l’idée d’un « affrontement planétaire » entre christianisme et islam. Apparemment, M. Tincq s’interdit de voir plus large, et de considérer ce que peuvent avoir en commun deux instances d’une réponse éternelle et permanente au mal, réponse qui peut aller jusqu’au don total de soi.
« Je ne reconnais plus mon Eglise », affirme M. Tincq. En est-il donc propriétaire ? On croirait entendre (avec, certes, d’autres arguments) un lefebvriste d’il y a quarante ans ou un de ces « droitards » en dérive aujourd’hui… Voilà où mène le désir d’être de son temps : à n’être plus, un jour, qu’un fantôme. M. Tincq, et avec lui bon nombre de « cathos de gauche », vaut certainement mieux que cela.
Et, comme je suppose sans vouloir en faire un dangereux réac que M. Tincq croit en la résurrection du Christ, joyeuses Pâques !


[i] C’est à lire ici.

dimanche 25 mars 2018

Touite et miséricorde

Curieuse aura que celle des basiliques ou des cathédrales : les auteurs de manifestations déplacées de tout genre semblent attirés par elles comme par des aimants. De temps à autre y pénètrent, pour en perturber la vie, des fous, des bouffeurs de curé, des néopaïens suicidaires, des intégristes mécontents… On peut même y rencontrer des militants de gauche empêchant par leur bruit qu’une messe soit célébrée, comme ce fut le cas un dimanche récent à Saint-Denis. Accompagnés de quelques migrants dont ils disaient vouloir défendre les droits, ces militants ont cru opportun de prendre une église pour une tribune.
Ce genre d’événement – parfaitement regrettable – n’a pas manqué, on l’aura deviné, de provoquer une de ces vaines querelles dont notre époque a le privilège, menée comme il se doit à coups de touites. A droite, et surtout très à droite, on s’est étouffé d’indignation : « En appelant des migrants à profaner la basilique Saint-Denis, nécropole de nos rois, "La France Insoumise" et l’extrême-gauche démontrent que, dans leur folie immigrationniste, ils sont prêts à piétiner notre civilisation et à profaner un lieu de culte historique », a touité Mme Marine Le Pen. A gauche, très à gauche, on s’est justifié en prétendant qu’envahir une basilique avant la messe va dans le sens de ce que prône l’Eglise en matière d’accueil des étrangers : « J’assume d’avoir soutenu cette occupation sans irrespect ni violence de sans-papiers qui ont rappelé symboliquement qu’une église était du côté du droit d’asile et des plus démunis », a touité M. Éric Coquerel, député « France insoumise ».
Passons sur le fait que M. Coquerel confonde une église et l’Eglise. En ces temps de désert spirituel… Disons que l’Eglise est favorable à l’accueil des personnes et que la basilique Saint Denis est une église qui est du côté de Saint-Denis.
Soyons bref, aussi, sur l’emploi – peut-être abusif – du mot profanation par les chantres de la France éternelle-et-très-chrétienne dont certains ne s’étaient pas autant indignés au moment du suicide du pauvre Dominique Venner devant un autel de Notre-Dame de Paris, geste qui lui était indéniablement une profanation. On ne sache pas que les migrants venus causer du désordre à Saint-Denis soient allés danser au milieu des quelques sépultures royales qui s’y trouvent encore après l’affreuse profanation qui eut lieu pendant la Révolution française sur l’ordre de ce qui tenait alors lieu d’Etat. Ni qu’ils aient fait des saletés devant quelque autel ou tabernacle. En revanche, on voit où veulent en venir quelques-uns desdits chantres quant à la présence, non dans une basilique, mais en France d’étrangers en situation irrégulière.
En somme, tout cela relève du petit jeu habituel, qui est pour tout dire assez lassant. Nous avons même eu droit aux explications d’usage des Décodeurs du Monde, pâteuse et approximative comme il se doit.
Cependant, une réaction à cet événement et aux réactions qu’il a provoquées mérite notre attention. C’est celle de Mme Clémentine Autain, députée « France insoumise » comme M. Coquerel. « Mais il n’y a rien à profaner. On a tout mis à la fosse commune en 1793 », a touité la dame. Comment dire ? C’est simplement abject, « tout » désignant ici les restes de quelques rois, reines et princes. Les titres de ces derniers ne font d’ailleurs rien à l’affaire, nonobstant mon royalisme de principe : il s’agit de restes humains, que Mme Autain semble se réjouir de considérer comme des déchets bons pour la benne. Il en est, à l’instar de Georges Clemenceau, pour qui la Révolution est un bloc : tout y est bon, y compris les massacres et les profanations de sépultures. Ces gens ne m’ont jamais rassuré.
Que dire à tout ce monde ?
A M. Coquerel, pour commencer, qu’il ne faut pas confonde Eglise et église et qu’une église n’est pas une quelconque salle de métingue où l’on cherche à donner de la voix et à se donner de l’importance. La basilique Saint-Denis ne s’appelle pas la Scène Saint-Denis, que je sache. Quant à l’Eglise, s’il approuve comme il l’affirme sa générosité envers les immigrés, il lui eût été loisible d’amener ceux qu’il prétend défendre assister en silence à la messe qui par sa faute n’a pas été célébrée, afin de leur faire découvrir et peut-être de découvrir lui-même la source de cette générosité.
Aux droitards de tout pelage si attachés à nos églises, et je l’espère à l’Eglise, que celle-ci considère l’accueil des étrangers comme une des sept œuvres corporelles de miséricorde.
A Mme Autain, qu’ensevelir les morts est pour l’Eglise une autre de ces sept œuvres corporelles de miséricorde.
Et à nous, catholiques, pour ne pas céder à la tentation de traiter tous ces gens d’imbéciles, que supporter avec patience les personnes ennuyeuses fait partie des sept œuvres spirituelles de miséricorde.
Enfin, il faudrait dire qu’il y a des choses plus graves, plus terribles, qui se passent chez nous en ce moment. Dans de telles circonstances, certains touitent, d’autres offrent leur vie pour sauver celles de leurs compatriotes face à des assassins qui nous haïssent. J’ajoute cette précision en mémoire du lieutenant-colonel Beltrame.
Bonne Semaine sainte !

jeudi 15 mars 2018

« Le bon cœur » (Michel Bernard)

Puisqu’il a été question récemment, à l’occasion d’une sotte polémique lancée par quelques grincheux et relayée par d’autres, de Jeanne d’Arc, il est légitime de se poser une question : que peut-on encore en dire de neuf ? Pour le meilleur et pour le pire, sa figure a été abordée par maints écrivains, historiens, dramaturges, cinéastes, peintres et musiciens. Sans parler des politiciens de tout pelage.
Il est évidemment possible de lire ou de relire au sujet de Jeanne des ouvrages tels que ceux de Colette Beaune ou encore cet étonnant essai de Léon Bloy, Jeanne d’Arc et l’Allemagne, ou encore de revoir le sobre film en deux parties que réalisa Jacques Rivette voici bientôt 25 ans. Mais rien de neuf ?
Un écrivain, Michel Bernard, vient de s’y essayer dans Le bon cœur, roman paru il y a peu aux éditions de la Table ronde. Délicate tâche que de traiter sous la forme d’un roman la brève, invraisemblable et magnifique équipée de Jeanne d’Arc, sillon profond tracé dans l’histoire de notre pays. Les pièges étaient aussi nombreux et redoutables que béants.
Il y a d’abord celui de l’exposition d’une thèse, qu’elle soit farfelue ou sérieuse. Jeanne d’Arc, après tout, a dérouté ses contemporains et pas qu’eux. De là à partir sur la première piste qui ferait croire à la résolution de quelque énigme ou qui voudrait nous vendre quelque « secret » que nous cacheraient de terribles instances[i]… Rien de toutes ces fadaises dans le roman de Michel Bernard, pas plus que l’exploration de voies plus sûres, qui auraient, certes, l’avantage d’être véridiques, mais présenteraient le rédhibitoire inconvénient de faire de l’œuvre d’art que doit être un roman un outil vaguement orné : ni beau ni commode, ce ne serait ni un bon outil ni une bonne œuvre d’art.
Un autre piège serait celui de l’épopée : bannières claquant au vent, chevaux cabrés et cris de guerre toutes les deux pages, avant le fracas des armes. Une variante naturaliste, sanglante et brutale, de ce genre épique eût été possible aussi, faisant cette fois tomber l’œuvre dans le Grand-Guignol. Puisque Jeanne d’Arc prit part à des batailles, certaines mémorables, ces épisodes apparaissent dans Le bon cœur, mais point trop n’en faut : de bataille en bataille, il faut se déplacer, parler, prendre ses quartiers, prier, bref vivre. Sans oublier la mission de Jeanne : amener le Dauphin à enfin devenir Charles VII et se laissant sacrer à Reims.
Deux risques, une fois écartés les premiers annoncés, se présentent : la platitude et le pittoresque.
Le premier pourrait résulter du choix, dans un roman historique dont les personnages sont tous réels, de s’interdire de prendre trop de libertés avec la vérité. Tout étant alors couru d’avance, l’auteur risque alors de ne faire que le résumé plus ou moins bien écrit d’une histoire déjà connue. C’est peut-être à ce risque-là que Michel Bernard s’est le plus exposé, les dates et les lieux étant toujours indiqués avec exactitude et certains chapitres étant même précédés d’une carte où est tracé le parcours de l’héroïne pendant la période couverte jusqu’à la prochaine ; de plus, le roman ne comporte aucun passage dialogué. Michel Bernard est-il vraiment tombé dans ce piège ? Nous tâcherons d’y répondre plus tard, mais il semble qu’il ait choisi de courir le risque pour éviter dans une des formes les plus dangereuses de pittoresque : le pittoresque médiéval.
Ce piège a plusieurs entrées. Celle du vocabulaire, pour commencer, principalement dans les parties dialoguées : selon que l’on préfèrera le sucre ou la boue naturaliste, ce ne sera que gentes dames et gentils damoiseaux, ménestrels évaporés caressant quelque luth au pied de la tour où est emprisonnée quelque damoiselle (coiffée d’un hennin), ou alors des « holà, tavernier » dans le cliquetis des pots d’étain, auxquels seront ajoutés une bonne mesure de rots, poils de barbe, odeurs corporelles et bouches édentées. Sans oublier quelques moines paillards ou fanatiques, occasion de caler un peu de latin. Nous sortons là du vocabulaire pour entrer dans l’atmosphère. Ce genre de bouillie nage en général dans un jus anachronique, dont Charlemagne est parti boire une pinte avec du Guesclin et le chevalier Bayard. Un épais vocabulaire guerrier ou vestimentaire peut fort bien achever de lier cette mauvaise soupe.
Dieu merci, Michel Bernard nous évite ce supplice-là aussi.
Fort bien, mais ne pas tomber dans tous ces pièges ne suffit pas à faire un roman, encore moins un bon roman. Que fait donc Michel Bernard pour cela, maintenant que nous savons toutes les erreurs qu’il n’a pas commises ?
Eh bien, il fait un habile travail de romancier, à la fois omniscient et humble, ce que lui permet et ce à quoi l’oblige le caractère réel des événements ici narrés. Comme nous savons d’avance ce qui adviendra, point n’est besoin d’inventer quelque épisode que ce soit. En revanche, il est possible d’appréhender les choses en faisant varier les points de vue. Pour cela, entrer dans les personnages, s’y glisser comme dans un gant, voilà un beau travail de romancier. L’histoire est ainsi vue à hauteur d’homme, à travers des sentiments et des impressions. A travers, par exemple, la perception qu’a Jeanne de soi et des autres, mais aussi à travers celle des autres sur elle. Ainsi, les premières pages commencent par l’impression qu’elle a faite à Baudricourt et par la réaction de ce dernier :
« Cette fois, il la gifla. Robert de Baudricourt le regretta aussitôt, mais lorsque le regard de la jeune fille, un instant détourné par le coup, revint se planter dans ses yeux, la colère qui avait fait partir son bras se ranima »…
D’autres impressions sont fort concrètes, notamment quant aux accents des uns et des autres – dont on peut rire tout en se comprenant tant bien que mal, témoin le choyaux qu’écrit un clerc quand Jeanne lui dicte dans une lettre le mot joyeux. La lenteur des déplacements permet aussi de percevoir progressivement la variété des paysages ou de la lumière : ce sera une des premières impressions de Jeanne dont nous serons les témoins, sur le trajet de Vaucouleurs à Chinon. Ces passages ont l’intérêt – outre leur beauté – de nous dépeindre – sans que cela soit explicitement énoncé – une Jeanne découvrant dans son étendue et sa diversité un pays – la France – au bord duquel elle est née. Et de nous rappeler que la France – ou tout autre pays – n’est pas qu’une idée ou un principe – fût-ce la légitimité d’un roi à affirmer ou à défendre – mais aussi des terres, un relief, une lumière, et surtout les hommes qui l’habitent.
Le concret peut d’ailleurs s’unir au mystique, comme lorsque Jeanne, désormais captive, fait étape avec ses geôliers, sur la route d’Arras à Rouen, au Crotoy[ii] : si la proximité de la mer se fait sentir par les cris de mouettes fatalement plus nombreux que dans son Barrois natal et par les odeurs qu’apporte le vent, elle se fait aussi sentir au moment de l’eucharistie : « Elle communia. Le pain avait un goût plus salé »[iii]. Peut-on faire plus incarné ?
Petit à petit, outre l’histoire bien connue de Jeanne d’Arc, Michel Bernard nous fait découvrir sa version de la Pucelle, qui est fort attachante, car bien incarnée. On imagine une jeune fille certes simple, mais à la fois joyeuse et inquiète, fidèle à ce qu’elle perçoir de sa vocation, respectueuse et insolente… Pour mieux se faire une idée de ce que j’essaie de dire là, il est loisible de contempler l’illustration qui orne le bandeau du livre. C’est un portrait (de profil) de Jeanne d’Arc telle que l’a imaginée un artiste du XIXe siècle, Paul Dubois : une jeune fille aux cheveux courts et peu soignés, dont les épaules sont couvertes d’une armure, regarde devant elle, peut-être légèrement vers le haut. Est-ce vers le roi ou quelque capitaine expérimenté ? Ou vers le ciel ? Sa bouche, encore enfantine, esquisse un mouvement : une moue, une insolence, une question naïve, une saillie d’une étonnante sagesse, ou une simple prière ? Rarement une illustration aura été si justement choisie.


[i] Un secret existe, et il est entre Jeanne et Charles VII. Il est généralement admis que c’est ce secret qui fit considérer Jeanne comme une prophétesse.
[ii] Dans un château qui a pour maître un certain Ralph Butler, « collaborateur proche du duc de Bedford. Son vrai nom était Raoul Bouteiller, mais il trouvait que cela sonnerait mieux dans la langue de ses nouveaux maîtres. » Ainsi, l’anglomanie n’est pas d’hier en France (et c’est dans Chatty Corner que vous lisez cela !).
[iii] Ici, un reproche : Jeanne étant chrétienne, il eût fallu écrire plutôt hostie que pain.

samedi 3 mars 2018

Jeanne d’Arc et le néant

Ne serait-il pas urgent de nous défaire du bruit ambiant ? L’actualité qu’on nous sert ressemble parfois à un torrent de choses dérisoires sur lesquelles tout un chacun se croit autorisé à avoir un avis ou tenu d’en avoir un. Serions-nous tous devenus des experts en immenses riens ? Tout y passe, avant d’être plus ou moins oublié : les querelles entre les héritiers de Johnny Hallyday, les disputes entre MM. Wauquiez et Juppé, le scandale récurrent du froid et de la neige en hiver… L’important est de nous servir la polémique du jour.
Une des plus lamentables de ces polémiques, récemment, a été celle qui a tourné autour des fêtes johanniques d’Orléans. Une des plus instructives aussi, à plus d’un aspect. Rappelons de quoi il s’agit.
Commençons par un aveu : à part les Orléanais, nous ignorions probablement, pour la plupart, l’existence desdites fêtes jusqu’à il y a quelques jours. Si j’ai bien compris de quoi il s’agit, des festivités ont lieu chaque année à Orléans, en mai, pour commémorer la libération par Jeanne d’Arc, en ce même mois de l’année 1429, de la ville, qui était assiégée par les Anglais depuis des mois. Au cours de ces festivités, une jeune fille doit défiler à cheval dans un costume évoquant celui de l’héroïne. Pour ce faire, un comité est chargé de sélectionner celle qui le fera, selon des critères bien établis.
Cette année, l’honneur a échu à une certaine Mathilde Edey Gamassou. Aussitôt, quelques énergumènes se sont répandus sur Touiteur pour clamer leur indignation. Pourquoi ? Eh bien, Mme Edey Gamassou se trouve être une jeune Française de père béninois et de mère polonaise. On pourrait en rester à cette anecdote, des autorités orléanaises participant au comité évoqué plus haut ayant rappelé que la « Jeanne d’Arc » de 2018 réunissait toutes les conditions requises.
Cependant, les protestations desdits énergumènes, ayant été publiées sur des réseaux dits sociaux, ont fait du bruit et nous voilà tous en train de donner notre avis sur l’affaire. Qu’en dire ?
Tout d’abord, constatons que l’hystérie contemporaine se nourrit d’à peu près tout, sous n’importe quel prétexte. Ce qui eût dû rester une anecdote locale où se serait manifestée l’aigreur de quelques grincheux est devenu une occasion de plus pour un peu tout le monde de s’écharper derrière un clavier et devant un écran. Certes, cela vaut toujours mieux que d’en venir aux mains, mais quelle perte de temps !
Ensuite, l’affaire ayant fait du bruit, les articles dans la presse en ligne se sont multipliés, la plupart pour défendre, Dieu merci, Mlle Edey Gamassou et le choix du comité. Or les commentaires des lecteurs de ces articles sont souvent loin d’être au diapason. On a vu se déverser un torrent, un mascaret, un raz-de-marée de bile. Que disent ces commentaires ?
Par exemple que faire représenter Jeanne d’Arc par une jeune fille métisse constitue une invraisemblance, comme si l’on demandait à Gérard Depardieu de jouer le rôle-titre dans un film racontant la vie de Martin Luther King. Il est facile de balayer cet argument : premièrement, Martin Luther King fut un héros – ou un héraut – de la défense des droits des Noirs américains opprimés par des Blancs ; or il ne me semble pas que Jeanne d’Arc fût l’héroïne de la défense des droits de Blancs opprimés par des Noirs ; secondement, une commémoration n’est pas un spectacle biographique ; j’ai comme l’intuition ces fêtes sont plutôt pour les Orléanais de se rappeler ce qu’ils doivent à Jeanne et de rendre grâce pour l’intervention décisive, mais inespérée, invraisemblable, d’une jeune fille venue des marches du royaume. Il s’agit bien de remercier une étrangère : Jeanne n’était pas Orléanaise. Les grincheux n’en tiennent pas compte : ils hurlent à la trahison de notre histoire. Ils n’ont rien compris (et, je le crains, ne veulent rien comprendre). Car la plus stricte exactitude historique exigerait de faire chevaucher à ces fêtes non une Orléanaise, mais une jeune fille originaire du Barrois. De préférence, elle se prénommerait Jeanne et serait née à Domremy vers 1412.
Oublions donc l’argument de la vraisemblance ou de l’exactitude, puisqu’il est nul. Les grincheux se disent patriotes et prétendent vénérer Jeanne d’Arc, vénération que je partage volontiers. Logiquement, ils devraient se réjouir de ce qu’une jeune fille d’ascendance étrangère aime le pays où elle est née et où elle a grandi au point de vouloir participer à des fêtes rendant hommage à une personne aussi importante dans notre histoire (et à une sainte !). Or ils se lamentent : je n’ose me demander quelle est leur conception de la notion de patrie ; j’ai trop peur d’avoir l’intuition de ce qu’elle est pour eux une affaire de pigmentation. Et, dans le lot, il doit y en avoir qui se disent chrétiens.
Certains ayant manifesté leur aigreur d’une manière parfaitement odieuse[i], quelques-uns des grincheux ont voulu voir un piège dans le choix fait : non, bien sûr, ils n’ont rien contre Mlle Edey Gamassou, ils regrettent même que des insultes aient pu la blesser ; mais ils précisent aussitôt que selon eux la faute en incomberait au comité qui l’a choisie, forçant de « vrais Français » à exprimer leur « légitime colère » (avec parfois une exagération regrettable) devant cette « provocation ». Difficile de masquer de manière plus hypocrite le caractère raciste de ces réactions. Ces gens me font penser à des détrousseurs qui reprocheraient à leurs victimes d’avoir emprunté des chemins réputés dangereux.
Pour ma part, je trouve au contraire que le comité qui organise ces fêtes a été bien inspiré en choisissant cette jeune fille parmi toutes celles qui répondaient aux critères sur lesquels il s’appuie. Il a choisi, comme pour en faire un exemple, une demoiselle pour qui aimer la France et les Français relève pour ainsi dire du choix. Un peu comme cela avait été le cas pour Jeanne d’Arc : le Barrois, dans les années 1420, était un pays aux frontières subtiles, pour ne pas dire compliquées.
Voilà donc une armure bien lourde pour les épaules de la jeune Mathilde. Qu’elle n’ait peur de rien : celle qu’eut à porter Jeanne dut être plus lourde. Et la sainte intercède peut-être déjà pour la jeune fille d’aujourd’hui, à qui l’on peut souhaiter que cette fête soit pour toute sa vie non seulement un beau souvenir, quand elle aura eu lieu, mais aussi une lueur qui la guide.
Quant aux grincheux, il est probable que Jeanne prie aussi pour eux. Pour que leurs yeux s’ouvrent.
Reconnaissons, pour finir, que cette sotte affaire peut aussi constituer une occasion de redécouvrir sainte Jeanne d’Arc, loin des fantasmes. Il en sera d’ailleurs encore question dans les parages, bientôt.


[i] Quelques exemples de propos aussi bêtes qu’infects sont donnés ici, chez Patrice de Plunkett.

dimanche 25 février 2018

Petits et grands miracles

On apprenait il y a quelques jours que l’évêque de Beauvais avait, sur la foi des résultats d’une minutieuse enquête, reconnu le caractère miraculeux de la guérison de la sœur Marguerite Moriau. Cette religieuse, aujourd’hui âgée de 79 ans, a pu recouvrer l’usage de ses jambes en 2008 après un pèlerinage à Lourdes. C’est, nous dit-on, le soixante-dixième miracle survenu à Lourdes à avoir été reconnu par l’Eglise.
Naturellement, un tel événement n’aura pas manqué de faire ricaner quelques disciples de M. Homais. On ne sait trop que faire, à part prier pour peux, pour éclairer ces esprits enténébrés par la poussière. Ils en sont restés, les pauvres, aux caricatures voltairiennes assimilant la foi et les miracles à un néfaste bric-à-brac superstitieux dont la science débarrassera enfin les hommes. « Un jour, saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de profession, partit d’Irlande sur une montagne », écrivit Voltaire au début de L’Ingénu : c’est amusant, certes, mais ses disciples, moins talentueux, sont aussi beaucoup moins drôles et peuvent en gros être considérés comme des raseurs très ordinaires, au moins depuis 1778.
Ces raseurs devraient d’ailleurs tenir compte de la prudence avec laquelle l’Eglise reconnaît le caractère miraculeux de telles guérisons, en s’appuyant notamment sur l’avis de médecins pas nécessairement chrétiens. Ils apprendraient qu’une part de mystère demeurera toujours, aussi réduite soit-elle en apparence, que tout esprit vraiment scientifique reconnaîtra : ainsi, un mien collègue qui a étudié l’astrophysique me rapporta un jour ces propos d’un de ses professeurs : « Comment, c’est une question que vous pouvez me poser. Mais si vous voulez savoir pourquoi, c’est à Dieu qu’il faut demander. »
On pourrait dire de tels miracles qu’ils en sont de grands. Il est fort probable qu’il s’en produit de nombreux autres qui resteront ignorés, grands ou petits. Surtout les petits.
Que sont ces petits miracles ? Des signes qui nous sont adressés pour que nous persévérions en toute simplicité dans la foi, l’espérance ou la charité. Un petit miracle, ce peut être la disparition subite et incompréhensible d’une gêne ou d’une douleur, ou encore une rencontre avec une personne qui nous témoignera de sa bienveillance ou à qui nous témoignerons de la nôtre. Personnellement, j’ai fait l’expérience, il y a quelques années, visitant en simple touriste le mont Sainte-Odile, la subite (et certes momentanée) disparition de cors au pied gauche qui s’étaient réveillés en fanfare depuis quelques jours, peu après avoir appris que l’une des grandes vertus de cette sainte était la patience et avoir furtivement prié pour connaître ne serait-ce qu’un peu de cette vertu notamment pour supporter les banales douleurs de mes extrémités. Et nous aurons tous rencontré un jour ou l’autre une personne qui, de manière inattendue et improbable, nous aura secourus ou que nous aurons secourue. Voilà pour les petits miracles, souvent dérisoires en apparence. On conviendra qu’il n’est guère opportun de les crier sur les toits ou d’encombrer l’Eglise, en tant qu’institution, en en demandant la reconnaissance. Mieux vaut discrètement rendre grâces.
Observons au passage que ces miracles ne sont pas tous des guérisons. Revenons d’ailleurs aux grands miracles. Une intuition m’est venue à la récente lecture d’Aveuglements, intéressant essai de Jean-François Colosimo. Il y est fait par deux fois un peu plus qu’allusion au martyre du père Hamel, assassiné à Saint-Etienne-du-Rouvray par deux possédés (je reprends l’appellation que leur donne M. Colosimo, qui me semble fort juste) alors qu’il célébrait la messe, le 26 juillet 2016. Ainsi, page 521 :
« Il est égorgé au pied de l’autel où il vient de célébrer l’eucharistie par deux jeunes islamistes qui ont embrassé le djihad. Du jamais vu depuis la Terreur. La République vacille. L’Etat redoute le pire. Des représailles. La loi du talion. Un embrasement. Le chaos de la violence primitive, fondatrice, immaîtrisable. L’Elysée est saisi de stupeur. De même, Matignon, Beauvau. [… Les mots] tombent de la bouche de l’archevêque de Rouen, Dominique Lebrun, qui évoque Dieu, le jugement, le pardon, l’Eglise qui "ne peut prendre d’autres armes que la prière".
[…] Pour rendre grâces de ce miracle, le président de la République, François Hollande, se rend à Rome ; le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, à Lourdes. »
Le père Hamel ne serait-il pas pour quelque chose dans ce miracle ? Le même essai rappelle (page 540) quelles furent ses dernières paroles : « Pars, Satan ». Il précise aussi qu’elles ne s’adressaient pas à ses assassins : il était un peu tard pour cela. Non, où le diable pouvait encore se faire plaisir, c’est bien dans le déchaînement de vengeances qui était à redouter, évoqué plus haut, et qui n’eut pas lieu. Au-delà des salutaires paroles du Mgr Lebrun, elles aussi évoquées, il ne faut pas oublier le pouvoir de chasser les démons conféré par le Christ à Ses apôtres, dont le père Hamel sut fort opportunément faire usage.
Il va de soi, cependant, que le caractère miraculeux de ces paroles, à savoir leur effet sur la situation du pays dans les jours qui suivirent, est une hypothèse que j’avance humblement et avec prudence.

jeudi 15 février 2018

Les marronniers blanchissent (parfois) en hiver

L’homme est une créature étonnante, ce que l’on sait au moins depuis Alexandre Vialatte. Autant dire que ses bizarreries « remontent à la plus haute antiquité ». En particulier s’il est Parisien : il lui arrive de s’étonner de voir tomber, en quantités variables, de la neige en février.
Ainsi, il y a peu de jours, Parisiens et banlieusards furent en bon nombre scandalisés de ne pouvoir se déplacer exactement comme d’ordinaire à cause de douze centimètres de neige. On en a vu s’affoler aussi, dans les jours qui ont suivi, dès qu’un flocon faisait son apparition, pareil au signe de la prochaine récurrence d’un cauchemar que l’on croyait fini. Les autorités ont décliné toute responsabilité dans le chaos d’automobiles et de trains bloqués auquel nous avons pu assister. Selon Mme Hidalgo, maire de Paris, à quoi bon, pour les collectivités, s’équiper pour des « épisodes neigeux » qui n’ont lieu que tous les trente ans ? Bon, les dernières averses de cette ampleur à Paris me paraissent remonter à mars 2013 : le quinquennat de M. Hollande aurait-il été ennuyeux au point de donner à Mme Hidalgo l’impression d’avoir vieilli de trente ans en cinq ans ? A moins que ce ne soit le poids de ses responsabilités de maire…
Il n’aura donc été question en France, pendant quelques jours, que de la neige à Paris, ce qui aura fait de nous la risée de certains provinciaux, voire d’étrangers plus habitués à ce phénomène météorologique somme toute ordinaire sous nos latitudes. C’était à croire que ce tintamarre était orchestré pour nous éviter de penser au reste, sachant que nous sommes bon public en ce domaine[i].
Ne faisons point trop le blasé cependant : la neige à Paris, sans être exceptionnelle, est assez rare pour provoquer l’émerveillement de quelques-uns, dont votre serviteur. Tout ou à peu près tout ayant été dit maintes fois et depuis longtemps sur les plaisirs[ii] et les beautés de la neige en ville, ainsi que sur ses menus désagréments et ses grandes cruautés, je n’en ajouterai pas une couche, si j’ose dire.
Toutefois, il y aurait quelques remarques à faire.
Premièrement, voir tomber de la neige en février à Paris me rassure : il y aurait donc encore, de temps à autre, des restes de saisons ; jusqu’ici, à Paris, cet hiver avait des airs d’octobre éternel, ce qui est éprouvant pour les nerfs.
Deuxièmement, l’homme moderne est décevant : il ne résiste plus aux saisons. Paris a connu, de mémoire d’homme d’âge moyen, des hivers bien plus longs et rigoureux, au cours desquels l’hyperbole était moins de mise qu’aujourd’hui. Quelques jours de gel n’étaient point annoncés comme un cataclysme. Les bavardeurs de radio et de télévision incitaient, certes, à la prudence et au port d’une petite laine, mais on en restait souvent là.
Troisièmement, rappelons sans nous en lasser qu’il n’est pas nécessaire d’attendre qu’il gèle pour accorder un peu d’attention et de soins aux plus pauvres. Ne le faire qu’à ce moment-là risque fort de mener à les abandonner à leur misère une fois les beaux jours revenus.
Quatrièmement, nous devons reconnaître un mérite aux rigueurs – même limitées – de l’hiver. Elles nous rappellent que nous ne sommes pas maîtres de la nature. Nous ne pouvons en faire ce que nous voulons, et c’est nous qui devons composer avec ses caprices, non elle avec les nôtres. Il ne serait pas absurde de vivre à un rythme moins frénétique quand les éléments nous l’imposent.


[i] En lisant un titre dans le blogue de Patrice de Plunkett (voir ici), j’ai cru d’abord sentir l’agacement de son auteur devant une telle insistance, avant de comprendre qu’il informait ses lecteurs de l’annulation d’un débat auquel il devait participer, du fait des intempéries.
[ii] On nous aura donc servi ce marronnier de saison : Montmartre transformé en éphémère station de ski ; il doit exister en film d’actualité en noir et blanc avec commentaire nasillard, en reportage de télévision, et maintenant en vidéo sur internet. On n’arrête pas la progrès.

dimanche 4 février 2018

Ils commémorent rond (ou : comme est Maurras)

L’habitude de commémorer un événement de manière plus solennelle lorsqu’il est survenu il y a un nombre rond d’années est probablement une coquetterie qui nous affecte tous plus ou moins. Cette coquetterie n’épargne pas notre vie privée : songeons aux anniversaires – de naissance, de mariage…
La république française n’y échappe pas non plus. Certains de ses adorateurs voulant en faire l’objet d’un culte explicitement religieux, il ne faut pas s’étonner de l’existence depuis quelques lustres d’un haut comité des commémorations nationales, lequel publie chaque année un livre énumérant et présentant les faits et les événements dont la France républicaine fera mémoire.
Ne faisant pas partie des adeptes de ce culte étrange, j’ignore selon quel module est établie la rotondité de l’écart aux millésimes – rimant par les chiffres à la présente année – sur lesquels les doctes membres de ce haut comité sont censés se pencher. Dix, vingt, cinquante ans ? Toujours est-il que 2018, dans ce domaine, ne manque pas de ressources évidentes, si l’on s’en tient à un module de cinquante ans[i] : 1968, 1918, 1768…
Glissons rapidement sur 1968. Voilà déjà cinquante ans que les héros – ou les hérauts – d’une vieillissante jeunesse révolutionnaire se décernent les uns aux autres des médailles en chocolat, dans une permanente foire aux airs numismatiques. Ne les flattons ni ne les flétrissons point trop : mai 68 fut probablement plus un symptôme qu’une cause…
Pour ce qui est de 1918, comment n’être pas ému par la fin d’un carnage absurde ? Notons toutefois que les traités qui suivirent l’armistice furent porteurs, aux dires de beaucoup, de germes néfastes qui donnèrent leur pleine mesure en 1939.
Remontons gaiement les siècles pour nous arrêter en 1768 : cette année-là, un traité de Versailles, encore un, faisait de la Corse un territoire français. Il se dit que les Corses apprécient encore aujourd’hui l’événement de manière diverse. Qu’ils sachent toutefois que nous sommes vraisemblablement nombreux en France à ne point voir d’inconvénient à nous savoir leurs compatriotes.
1768 est aussi l’année de naissance de François-René de Chateaubriand. Comment nos commémorateurs républicains auraient-ils pu oublier un écrivain de cette taille ? Observons toutefois qu’ils ont dû être quelque peu gênés aux entournures par ses choix politiques, l’homme ayant émigré pendant la Révolution et ayant plus tard manifesté avec constance, quoique d’une manière jugée étrange, voire brouillonne, pour ne pas dire contre-productive, par certains, son légitimisme.
Cent ans après Chateaubriand naissait Charles Maurras, qui ne goûtait guère le romantisme de son aîné, auquel il reprochait de n’avoir « jamais cherché dans la mort et dans le passé, le transmissible, le fécond, le traditionnel, l’éternel ». Une notice avait été commandée à M. Olivier Dard, historien et biographe de l’intéressé, pour le livre des commémorations de 2018. Il a fallu l’en retirer[ii], devant le scandale : quoi, Maurras ? Il semble, vu la teneur des protestations, que certains n’aient retenu de lui que son antisémitisme, le réduisant ainsi à un genre de sous-Drumont[iii]. C’est sans doute un trait typique de notre époque : des gens qui ne savent à peu près rien de Maurras s’étranglent dès qu’ils lisent son nom ou l’entendent prononcer. Il y aurait cependant beaucoup à dire sur Maurras, si nous prenions la peine de le connaître un peu mieux, ne serait-ce qu’à cause de l’influence qu’il eut en son temps sur de nombreux intellectuels et hommes d’action, qui les mena sur des chemins fort divers et contribua un temps, en mal autant qu’en bien à infléchir le destin de notre pays. Il y aurait donc aussi beaucoup à dire sur l’homme et ses idées : beaucoup de mal et de bien, sans doute, à de nombreux points de vue. On trouve par exemple ceci, de Roger Nimier, dans ses Journées de lecture, alors que le sujet était encore chaud :
« Il aime à créer des mythes avec les personnages de son temps ou à les retrouver à travers eux. Le danger de ce procédé platonicien, trop subtil et trop fabuleux pour certains lecteurs qui lisent de travers comme on avale de travers (c’est-à-dire en s’étranglant), apparut finalement d’une manière dramatique. Les sages patries qu’il s’était constituées lui ont fermé les yeux sur le monde enragé des années 40. Il lui est arrivé de raisonner en philosophe grec, aveugle et sourd aux cris de l’époque, quand ses hypothèses, maniées par des fous et transformées en vérités d’Etat, servaient à tuer. Pendant l’occupation, il continuait à manier ses balances, sans savoir que les poids étaient truqués et que son antisémitisme littéraire, félibre, imbécile et d’ailleurs modéré, s’appelait ailleurs Auschwitz ou Dachau. Il est grave pour un politique d’ignorer son temps. Il est vrai que si l’époque avait compris sa politique, les choses auraient peut-être connu un cours différent. »
Tout n’est certainement pas dit dans ce long passage sur ce que Maurras peut avoir d’intéressant ou sur les reproches parfois graves qui peuvent lui être faits (d’un point de vue catholique notamment), mais retenons-en qu’un regard critique y est porté. C’est cela qui compte, et non se savoir quels noms devraient être retenus ou non dans je ne sais quel support d’une liturgie républicaine qui ne semble servir que de carburant à quelques journalistes, polémistes ou politiciens et qui, pour ma part, m’indiffère. La politique, comme la littérature[iv], appelle la critique et non l’idolâtrie ou le vomissement.


[i] Ne seront point mentionnés ici, donc, par exemple, Georges Bernanos ou Paul Morand, tous deux nés en 1888.
[ii] Il est possible de se consoler en lisant celle que le même a rédigée pour le Dictionnaire du conservatisme, récemment paru aux éditions du Cerf.
[iii] C’est dire.
[iv] On parle aussi de rayer le nom de Jacques Chardonne, mort en 1968, du fait de ses errements collaborationnistes…

samedi 27 janvier 2018

Charité bien ordonnée…

Avez-vous entendu parler de la Marche pour la vie ? Si vous ne vous informez que dans la grosse presse, il est probable que non. Sachez donc qu’il s’agit d’une manifestation annuelle entendant, par opposition à certaines dérives – réelles ou potentielles – dans le domaine que l’on s’entend à nommer bioéthique, célébrer la vie : la vie qui vient ou ne vient pas, la vie qui se donne ou qui finit. Cette année, les « marcheurs » étaient quelque quarante mille aux dires des organisateurs.
Il est évidemment des gens à qui ce genre de rassemblement ne plaît pas. Selon leur tempérament et leurs capacités (intellectuelles notamment), ces gens ont tenu à manifester leur désaccord avec la Marche pour la vie, à leur manière.
Il a été fait mention, par exemple, de l’attaque d’un car de « marcheurs » passant par Rennes par une bande d’anarchistes qui ont fait montre d’une conception particulière de la dialectique, conception qui est à la portée de leurs cervelles. Le pire, apparemment, a été évité grâce à un passager du car qui est parvenu à jeter dehors le fumigène qui était entré dans le car, lancé par un de ces charmants jeunes gens ; lequel devait juger qu’il s’agissait d’un argument décisif en matière de confrontation d’idées. Le pire ayant, donc, été évité, il est piquant d’observer que cette délicieuse jeunesse, vu certains enjeux des « débats » bioéthiques du moment, s’est faite comme souvent, à son insu, supposons-le, la plus servile auxiliaire du grrand capital, qu’elle prétend vomir[i].
Je n’ai pas vu trace de cet incident dans la grosse presse. Peut-être ai-je mal cherché ?[ii] Un autre incident, bien moins grave, a eu cependant quelques échos dans le Huffington Post[iii] et Valeurs actuelles. Il s’agit d’une tentative de perturbation de la Marche pour la vie par une poignée de Femen[iv]. Naturellement, les journalistes du Huffington Post y virent un motif d’amusement et ceux de Valeurs actuelles un motif d’indignation. Dans leur tenue de travail bien connue (et peu onéreuse), les péronnelles tendaient aux « marcheurs » des seaux en plastique, demandant un geste de « charité chrétienne » sous la forme d’un don de sperme en faveur de couples de lesbiennes.
En matière de charité chrétienne, il est évident qu’il faut en faire preuve en l’occurrence, et ce de plusieurs manières. Voici quelques pistes, que je donne pour ce qu’elles valent.
Premièrement, il n’est pas bon de pousser des cris d’orfraie devant de telles exhibitions, et encore moins d’y répondre par la violence. Ce serait faire plaisir à ces personnes, et il est des cas où faire plaisir à quelqu’un n’est pas un service à lui rendre. Et, bien entendu, la violence est mauvaise.
Deuxièmement, il faut offrir à ces légères rebelles de quoi se couvrir. Car sortir si peu vêtues en janvier peut leur faire attraper froid, bien que cette année le mois de janvier soit d’une douceur quelque peu écœurante et presque inquiétante.
Quid des lesbiennes ? Eh bien, la charité chrétienne envers elles consiste à leur suggérer de mener une vie chaste. Et, pour le reste, à avoir envers elles la même bienveillance qu’envers quiconque. Une personne ne saurait être réduite – par elle-même ou par les autres – à sa sexualité ou à ses penchants. Pourquoi ne transformeraient ou ne transfigureraient-elles pas leurs désirs en de magnifiques amitiés ?
Enfin, et pour revenir aux déplorables Femen, on ne saurait trop leur suggérer de penser, de temps à autre. C’est une activité qui est quelquefois assez agréable. Jusqu’à présent, elles n’ont réussi qu’à offrir un reflet parmi d’autres de l’hystérie contemporaine, reflet désespérément creux.


[i] Un enfant de sept ans est capable de comprendre que certaines innovations en matière de procréation et de gestation que des âmes évidemment désintéressées veulent faire passer pour généreuses, offrent la possibilité d’ouvrir de nouveaux marchés.
[ii] En cherchant mieux, on peut trouver ceci dans le Télégramme.
[iii] J’ai cru, la première fois que j’ai entendu parler de ce site d’information, qu’il s’agissait d’une publication satirique parodiant le Washington Post. Apparemment, il n’en est rien, même si je préfère ne pas me prononcer à ce sujet de manière trop téméraire.
[iv] Franchement, les Femen, ça commence à faire un peu passé de mode. Tellement 2012…