vendredi 18 août 2017

Petits morceaux

Les Républicains (Cécile Guilbert) :
Que font deux anciens élèves d’une école plus ou moins grande lorsque, la cinquantaine venue, ils se rencontrent après s’être perdus de vue ? Le risque est fort qu’ils aillent prendre un verre, voire manger un morceau, et se jauger l’un l’autre, chacun demandant à l’autre ce qu’il devient. A ce risque peut s’ajouter, s’il s’agit d’un homme et d’une femme, le piment – un peu éventé – d’un vague reste de désir. Si la femme est écrivain – peut-être un double de l’auteur – et si l’homme est un de ces conseillers de politiciens interchangeables (les politiciens ou les conseillers, c’est selon), ce sera aussi l’occasion de nous peindre « le tableau d’un pays abîmé par l’oubli de sa grandeur littéraire, enkysté dans la décomposition politique et le cynisme de son oligarchie », comme l’affirme joliment la quatrième de couverture des Républicains, roman de Cécile Guilbert.
La chose est plutôt bien écrite, et il vient quelques bonheurs sous la plume de Mme Guilbert, comme :
« Tu en profitas pour demander l’addition et examiner de plus près les titres de la petite bibliothèque située à ta droite, un bric-à-brac où voisinaient Walter Scott et Napoléon, Eugène Sue et Montaigne. Après quelques minutes, tu jetas ton dévolu sur un volume de Benjamin Constant mais à ta grande surprise tes doigts butèrent sur un mur de cuir : une vulgaire déco, quel gag ! »
Hormis ces quelques plaisirs, on retire peu de chose de la lecture des Républicains : le monde de la politique n’est pas tendre, celui des affaires non plus, et la littérature fait rarement de vous une personne en vue. Conseillers des « princes » chargés de secrets ou d’anecdotes et bourgeois intellectuels, moins initiés mais prétendant penser, raisonnent comme votre boulangère, à ceci près que leur vocabulaire est plus riche et qu’ils ne seront jamais capables de vous fournir du pain.
Sorti en mars 2017, ce roman ne va pas jusqu’à prédire les surprises politiques de ce printemps, se contentant de nous dire assez justement que « l’élection présidentielle approchait, crise épileptoïde nationale qui promettait un degré d’incertitude inégalé dans les annales de la Ve République au couchant, menacée par la barbarie djihadiste et livrée aux pires surenchères populistes. » On ne saurait reprocher à Mme Guilbert de n’être point devineresse. Les italiques rendent bien quelques tics de langage du moment…
Cécile Guilbert essaie, dans Les Républicains, de faire varier les points de vue : récit à la première personne (de « la fille en noir » et de Guillaume Fronsac), à la deuxième (adressé à « la fille en noir ») ou à la troisième personne… Le procédé n’est pas très efficace car le ton ne change guère d’un chapitre à l’autre.
Le lecteur apprendra quand même que les écrivains exigeants penchant à gauche ne sont pas toujours épargnés par une forme de dégénérescence – sinon mentale, du moins stylistique – qui frappe d’ordinaire de médiocres plumitifs d’extrême droite ; il s’agit de cette manie qui consiste à forger des mots-valises en en emmanchant deux de manière à les associer en une tournure qui se veut révélatrice. Ainsi, « la pathétique Frigide Barjot » est qualifiée page 17 d’« égérie cathomophobe de la Manif pour tous ».
Gageons que ce moment de bêtise est celui de « la fille en noir » (qui est dans ce chapitre la narratrice) et non celui de Mme Guilbert. Nous ne saurions confondre abusivement un personnage et son auteur.
Prises de bec (Curzio Malaparte) :
Un des mérites (et non des moindres) des Républicains est de nous rappeler (page 178) que la place de la Concorde matérialise « un vide, comme l’avait bien vu Malaparte ». Notre mémoire nous oriente vers le Journal d’un étranger à Paris, réédité il y a déjà un bon moment. Les Belles Lettres nous proposent à présent des Prises de bec du même Malaparte. Le livre n’est pas ouvert sans quelque appréhension : celle, bien sûr, d’avoir affaire à un ramassis de fonds de tiroir d’un écrivain apprécié, de ces petits morceaux sans intérêt qui font pester contre l’affairisme charognard de certains éditeurs ; à quand les listes de courses ou les déclarations d’impôts ?
Soyons juste : ce n’est pas ici le cas. Il s’agit de textes parus dans un magazine italien entre 1953 et 1956, courtes chroniques de valeur inégale : un écrivain n’est pas toujours inspiré quand il s’agit de livrer sa copie hebdomadaire, et certains propos de circonstances perdent vite de leur intérêt. Les vues politiques de Malaparte sont, comme toujours, fluctuantes, mais certaines sont encore justes aujourd’hui, et pas qu’en Italie, comme ce qui est écrit du Parlement dans « Un honnête souhait », qui ouvre l’année 1955.
Les amateurs y trouveront cependant quelques bons morceaux de ce qui rend Malaparte aussi irritant que séduisant : étalage de carnet d’adresse (Pie XI, la reine des Belges, Marlène Dietrich, Paul Reynaud…), tendresse pour les petites gens (« L’Italie de De Amicis »), sens du détail comique (« Petit-déjeuner obligatoire ») ou anecdotes plus ou moins drolatiques qui n’avaient pas trouvé leur place dans Kaputt (« Du côté des catholiques »). Sans oublier, comme dans « Voyage au pays des miracles », un sens certain de la prose poétique.
Romans inachevés (Stendhal) :
S’il faut parler d’exploitation des fonds de tiroir d’un grand écrivain, c’est bien à l’occasion de la parution (dans les « Cahiers Rouges » chez Grasset) des Romans inachevés de Stendhal, qui nous sont fourgués avec une bande les disant inédits et une présentation par le Stendhal Club.
Sur le caractère inédit de ces morceaux, toussotons : tous ces embryons, faux départs ou vagues projets sont en fait disponibles depuis 1982, parmi encore d’autres, dans un volume intitulé Le Rose et le Vert, Mina de Vanghel et autres nouvelles, préfacé et annoté par Victor Del Litto, professeur à l’université de Grenoble (« Folio classique » n° 1381). Reconnaissons qu’ils sont assez oubliables (y compris par Stendhal lui-même, selon toute vraisemblance) pour que le lecteur qui possèderait ce volume se soit laissé avoir par ce coup des éditions Grasset. Il s’agit ou bien d’ébauches de deux ou trois pages, ou bien de longs débuts poussifs (Une Position sociale) ou bien de départs en fanfare se perdant dans les sables faute de savoir où aller ensuite (Féder, de loin le plus intéressant, par son ton, son sens du portrait, sa drôlerie…).
Quant à la présentation par le Stendhal Club… MM Charles Dantzig, Dominique Fernandez et Arthur Chevallier y échangent platitudes et extravagances, imaginent des films impossibles, placent le mot « gay » (c’est devenue une manie chez M. Dantzig), se demandent s’ils veulent encore un coca, se comparent à Valery Larbaud et traitent – en prenant la voix de Stendhal – d’écrivaillons les Hussards avant de s’en prendre aux professeurs d’université. C’est que Hussards et universitaires auraient classé Stendhal « à droite » (ah bon ?). Scrogneugneu, Stendhal est à gauche, qu’on se le dise ! Observons au passage que d’ordinaire c’est aux gens de droite que l’on reproche une certaine démagogie anti-universitaire. Savoir qu’elle existe aussi à gauche est somme toute rafraîchissant.
Quoi qu’il en soit, ce mini-Stendhal et les propos papillonnants de trois messieurs se voulant probablement stendhaleux ne nous stendhalisent guère.

vendredi 11 août 2017

« Monsieur Onfray au pays des mythes » (Jean-Marie Salamito)

Est-il besoin de présenter M. Michel Onfray, philosophe prêchant avec un certain charme son hédonisme libertaire et athée ? L’homme a ses entrées à la radio et à la télévision ; il anime à Caen une « université populaire » dont les conférences, brillantes, drôles et vives quoiqu’un rien péremptoires, sur l’histoire de la philosophie sont diffusées chaque été sur France-Culture. Il publie aussi des livres.
Les idées ou les croyances de M. Onfray ne seront point débattues ici. Que M. Onfray soit un athée, sinon militant, du moins proclamé[i], nous le déplorons pour lui et pour ceux qui sont sensibles à ses prêches, mais c’est son droit. Encore faudrait-il que l’intéressé usât d’arguments autres que ceux relevés par certains dans son dernier ouvrage, Décadence, s’il voulait que son antichristianisme fût pris au sérieux ; s’il voulait aussi que l’on considérât cet aspect de sa pensée comme autre chose qu’une rage d’une stupidité quasi-pathologique chez un homme qui sait par ailleurs donner, non sans aisance, des preuves d’intelligence.
Certains de ses arguments ont donc été relevés at analysés pour être mieux – et facilement – réfutés par M. Jean-Marie Salamito dans un bref ouvrage, Monsieur Onfray au pays des mythes, paru cette année[ii].
Que reproche M. Salamito à M. Onfray ? D’avoir une connaissance bien superficielle du christianisme, en particulier de celui des origines, et d’en réinventer l’histoire et la mensée à sa convenance. Et les résultats sont parfois croquignolets. Ainsi, pour M. Onfray, Jésus n’aurait pas existé et le christianisme serait une invention de Saint Paul, lequel aurait d’ailleurs détourné le message de ce Jésus imaginaire… M. Onfray, après tout, aurait tort de se gêner en étant à une incohérence près, faisant remonter, selon le vieux mythe éculé, l’antisémitisme qui fit les ravages que l’on sait au XXe siècle au même Paul, lui-même juif… Nous en passons, et de plus épicés, qui sont décortiqués dans Monsieur Onfray au pays des mythes.
Les exemples relevés et démontés par M. Salamito auraient pu – ou dû – être pris avec un éclat de rire et un haussement d’épaules. Or, s’il a fallu que le professeur d’histoire du christianisme antique à la Sorbonne qu’est M. Salamito ait pris sur son temps pour se fendre de sa fort recommandable réfutation, c’est qu’il est à redouter que, compte tenu du prestige dont jouit M. Onfray, le genre d’énormités dont il parsème ses propos aient rencontré quelque écho parmi des gens a priori fort sensés. Ce qui serait dommage. M. Salamito, comme il l’affirme dans le prologue de Monsieur Onfray au pays des mythes, n’a pas entendu écrire « un pamphlet mais plutôt, selon l’expression de Montaigne au seuil de ses Essais, "un livre de bonne foy". Une mise au point, un effort pour rétablir, sans acrimonie, quelques vérités historiques », ajoutant qu’il ne fait en somme que son métier.
Après avoir réfuté donc, de manière souvent drôle et toujours érudite, les affirmations de M. Onfray, M. Salamito s’adresse directement à lui, dans un « envoi » qui clôt (presque[iii]) le livre. En termes bienveillants, il résume les reproches qu’il a à lui faire :
« Au fond, vous qui vous réclamez de la raison, vous avez joué contre cette raison qui constitue notre bien commun, quelles que soient nos convictions personnelles. Au nom de la connaissance, vous avez accumulé les ignorances. Au nom de la critique, vous avez gonflé des baudruches et diffusé des mythes… »
Cet envoi, de l’aveu de son auteur, « tient un peu de la bouteille à la mer » : M. Onfray y répondra-t-il ? L’incertitude résiderait, selon M. Salamito, dans la différence qu’il y a entre la notoriété de M. Onfray et la sienne propre. Il reste une autre hypothèse, moins optimiste : rien ne nous prouve l’existence de monsieur Onfray. Qui sait s’il ne s’agit pas d’un personnage mythique inspiré d’un certain pharmacien au voltairisme crasse, issu de l’œuvre de Gustave Flaubert ? Philippe Muray, qui était probablement moins charitable que M. Salamito, n’a-t-il pas un jour parlé quelque part de « Michel Homais » ? L’incertitude demeure donc.


[i] Il est, entre autres titres, l’auteur d’un Traité d’athéologie.
[ii] Aux éditions Salvator, avec pour sous-titre : « Réponses sur Jésus et le christianisme ».
[iii] Une bibliographie (« Pour aller plus loin ») suit le propos.

dimanche 6 août 2017

« Les deux étendards » (Lucien Rebatet)

Aimez-vous choquer le bourgeois ? Si c’est le cas, quoi de mieux pour cela que d’évoquer, sans que l’actualité y invite, l’œuvre d’un écrivain aux relents, disons… méphitiques ? Lucien Rebatet pourrait sembler fort indiqué, à condition d’avoir sous la main des bourgeois un rien cultivés à choquer. Cela posé, le bourgeois, faute de culture ou de mémoire, dispose aujourd’hui de moteurs de recherche… Mais laissons là les bourgeois.
D’autant qu’il ne s’agit pas de s’intéresser à quelques propos de circonstance de Rebatet (ceux tenus dans Les Décombres par exemple) qui ne nous intéressent pas et qui manquèrent de lui faire connaître quelque matin blême auquel n’échappa pas un Brasillach. Non, il est question ici d’un monumental roman, Les deux étendards, que Rebatet acheva dans sa prison, en 1951.
Un résumé trop bref serait trompeur : les relations, vers 1925, de Régis et Michel, amis et vaguement cousins, avec une jeune fille, Anne-Marie ; quoi, mille trois cents pages pour nous exposer une enième variante de l’éternel triangle amoureux ? Pas tout à fait, puisque Régis se destine[i] à la prêtrise (plus précisément en tant que jésuite) et qu’Anne-Marie, avec qui il partage un amour tendre et aussi chaste que possible, a prévu de se faire religieuse… L’irruption de Michel dans cet univers parfait et apparemment clos[ii] va compliquer les choses.
C’est d’ailleurs la traversée par Michel de cet amour – et de son amitié avec Régis – qui nous est ici contée, en tant que partie d’un itinéraire esthétique, intellectuel, spirituel, sentimental et sensuel[iii]. Michel, donc, après quelques années dans un collège religieux de province, part étudier à Paris. Là, il connaît diverses formes de débauches tout en se repaissant d’art, de musique et de littérature. Après une visite de Régis, il rejoint celui-ci à Lyon, où il fait la connaissance d’Anne-Marie. Par quel mécanisme (admiration, désir de plaire, soif spirituelle) s’engage-t-il sur ce qui paraît être le chemin de la conversion, lui dont les bons pères n’avaient réussi qu’à faire un athée enragé, révolté jusqu’à la caricature ? Jusqu’à la caricature, c’est précisément où risque de le mener cette apparente conversion ; jusqu’à singer avec une certaine Yvonne les liens qui unissent Régis et Anne-Marie, avec d’ailleurs les encouragements de ces deux-là.
Il se cabrera donc. Par une réaction d’orgueil, à n’en point douter, qui va jusqu’au refus de la grâce[iv], mais aussi par la conscience de ce qu’il posait, y compris à ses propres yeux, au converti[v].
Il entraînera Anne-Marie dans cette nouvelle révolte, rompant tout lien avec Régis et fuyant avec elle toujours plus loin, d’étreinte en étreinte… Tout finira par ce qui semble être un naufrage complet, saccage de tout amour et de toute amitié. Seul Régis demeurera sûr de lui.
Ce dernier personnage pose un problème (à moins que ce ne soit un ressort romanesque ou un trait volontiers caricatural de la part d’un auteur dont le moins que l’on puisse dire est que ses sentiments n’étaient guère catholiques) : toujours content de soi, ce futur prêtre paraît faire preuve à l’égard de Michel d’un esprit plus prosélyte que missionnaire. Croyant sans doute l’attirer par ses penchants intellectuels et esthétiques, il en fait un connaisseur de divers auteurs mystiques avant d’en faire un croyant (et un croyant incarné, apprenant à s’abandonner à la grâce)[vi]. Les outils qu’il croit lui fournir deviendront des armes redoutables entre les mains de Michel, lorsque celui-ci se révoltera, pour influencer Anne-Marie.
On l’imagine, un tel roman comporte de longs passages introspectifs, souvent répétitifs, parfois ennuyeux. Des scènes crues aussi, d’un érotisme presque anatomique, qui eussent gagné à être quelque peu abrégés. Ces introspections et cette passion physique, ainsi que les poses et les emportements de Michel, voilà qui penche du côté de quelque romantisme, celui dont naissent de temps à autre des surgeons grandioses ou monstrueux, selon les goûts ou les sensibilités. La façon dont les lieux s’accordent aux sentiments des personnages – de Michel surtout – l’atteste, qu’il s’agisse du mont Brouilly ou de divers quartiers de Lyon, en particulier d’une petite place quelconque, qui deviendra dans le vocabulaire des trois personnages « la place antique ».
Cet écho du romantisme, on le retrouve bien entendu dans la musique, en particulier celle de Wagner, ultime ciment de l’amitié entre Michel et Régis. D’autres musiques sont d’ailleurs évoquées, avec par exemple un aperçu intéressant du jazz tel que l’on pouvait l’entendre à Paris vers 1925, joué par des orchestres noirs américains de passage ou exécuté par des musiciens du cru, imitateurs encore maladroits ou mécaniques quand ils ne se contentent pas de tirer quelque profit de la mode du jour[vii].
Les nuits parisiennes, du reste, ainsi que la bourgeoisie lyonnaise, fournissent à Rebatet des motifs d’heureuses descriptions, volontiers satiriques, d’un ton tout autre que celui d’autres passages. On retrouve quelque chose de ce ton dans les derniers chapitres, qui prennent des formes de plus en plus variées : plus libres ou écrits à la hâte, peu importe, le résultat étant vif. Ce ton satirique, allez savoir si ce n’était pas celui des Décombres ? Et là… Il serait d’ailleurs peu honnête de cacher que certaines tirades antichrétiennes de Michel sont teintées d’antisémitisme, nous faisant une fois de plus au passage le vieux coup des « quatre juifs obscurs » pour désigner les quatre Evangélistes. Il n’est pas impossible que Rebatet ait adhéré à ce fatras indigeste[viii] et que cela ait contribué à l’amener aux prises de positions insensées qui lui valurent des ennuis à la Libération.
Cette digression biographique et historique devrait normalement n’avoir aucune importance. Cependant, si Rebatet avait écrit Les deux étendards dans d’autres conditions que celle de la prison, gageons qu’il eût eu tout loisir de se relire, d’affiner, d’élaguer son texte. En somme, c’est surtout au grand écrivain qu’eût pu être Rebatet que le funeste polémiste qu’il fut fit du tort[ix]. Avec ce talent, le chef-d’œuvre n’était pas loin.
A la parution des Deux étendards, en 1951, Roger Nimier écrivit de ce roman qu’il « appartient à cette littérature vivante où la passion emporte tout, même l’ennui »[x]. Ce n’est pas entièrement faux.


[i] Plus, semble-t-il, qu’il ne s’y sent appelé.
[ii] Du moins est-ce l’impression que donne le roman.
[iii] Anne-Marie aura aussi sa part dans cet itinéraire. Il est permis de se demander si ce n’est pas elle autant que Michel qui doit choisir entre ces « deux étendards », celui du Ciel et celui du Monde (selon St Ignace de Loyola).
[iv] Péché contre l’Esprit : le pire de tous ; il en est rendu compte dans les « éphémérides du péché mortel », au chapitre XXI (sur trente-sept !).
[v] La chose était assez en vogue en ces années : que l’on veuille songer à Jean Cocteau ou – pour décidément choquer le bourgeois – à Maurice Sachs. Tout autre (plus profond) est le cas d’un Max Jacob.
[vi] En somme, Régis paraît plus se soucier de faire de Michel un genre de chrétien « d’élite » que d’en faire un chrétien ou, mieux, de lui offrir de pouvoir le devenir.
[vii] Rebatet est aussi connu pour son Histoire de la musique, œuvre d’un mélomane sincère, érudit, passionné et quelquefois injuste, lorsque surnagent certains de ses préjugés (sur le jazz et les musiciens juifs qui y contribuèrent dès les années 1920, notamment). Ajoutons que, sous le pseudonyme de François Vinneuil, il fut aussi un critique cinématographique exigeant et violent, que François Truffaut citait volontiers comme modèle.
[viii] Sur le caractère autobiographique (en partie du moins) des Deux étendards et sur d'autres aspects, on pourra lire ceci, de Pierre Jova, dans les Cahiers libres.
[ix] Et ce après – et de ce fait, peut-être – le parcours spirituel – notamment – décrit dans Les deux étendards.
[x] L’article est reproduit dans les Journées de lecture parues en 1965 chez Gallimard.

samedi 8 juillet 2017

Drôles de dieux

Le monde moderne, si épris de sa sécularisation, souffre d’un vide spirituel qu’il comble comme il peut. Diverses idolâtries ont été essayées, du culte des vedettes de cinéma ou de la chanson à celui des hommes exceptionnels, en passant par ceux de l’argent ou de la force destructrice, sans oublier les engouements partisans. En peu de mots, ce monde déborde de religiosité, sous des formes dévoyées, abâtardies, dégénérées.
Il me semble, oh, sans aucun chauvinisme, que la France est un pays pionnier en ce domaine. Depuis la Révolution française, des forces diverses se sont employées, parfois ouvertement, à extirper toute trace de christianisme dans notre civilisation. Ce qui a laissé la place, dans les esprits comme dans les institutions, à des formes variées de n’importe quoi : culte de l’Être suprême, Translations au Panthéon, napoléonisme
Une des dernières manifestations de cette idolâtrie fut, vers 1988, la quasi-divinisation dont François Mitterrand fit l’objet. Oh, une divinisation bien de son époque, sympa, puisque la liturgie mitterrandique prévoyait que le nouveau dieu fût adoré par la jeunesse sous le nom de Tonton. Curieux destin pour un genre de Rastignac qui exerça ses talents de Vichy à la pyramide du Louvre, en passant par les jardins de l’Observatoire…
On aurait pu croire, après avoir vu se succéder, à la suite de François Mitterrand, MM. Chirac, Sarkozy et Hollande, que ces manières appartiendraient bientôt à l’histoire ancienne. C’était sans compter sur M. Macron.
J’ignore qui le premier a eu l’idée d’affubler ce dernier d’une épithète que l’on nous sert jusqu’à la satiété : jupitérien. Sont-ce les adversaires de M. Macron, voulant ainsi signifier sa supposée mégalomanie ? Sont-ce ses admirateurs ou ses soutiens, voulant manifester un enthousiasme sans bornes ? Ou M. Macron lui-même, pris d’une bouffée d’orgueil qui aurait laissé quelques séquelles ? Je n’ai pas la réponse. Mais si j’étais mauvaise langue, j’objecterais qu’avec ses en même temps M. Macron me fait plus penser à Janus qu’à Jupiter.
Puisque M. Macron trône désormais sur l’Olympe, d’autres s’y verraient bien. M. Bruno Le Maire, ministre de l’économie, aimerait bien, paraît-il, qu’on lui trouvât quelque chose d’Hermès[i]. On ignore si c’est de l’humour ou l’ivresse provoquée par l’air raréfié de sommets tels que ceux de l’Olympe.
Nous nageons donc dans l’antique, dans la grandeur et la beauté classiques. Faut-il y voir une forme de néo-paganisme ? Je l’ignore, mais il faut observer qu’il existe d’autres mythologies européennes que celle à laquelle MM. Macron, Le Maire et autres font référence. Il est vrai que certaines d’entre elles furent récupérées au XXe siècle par des gens fort peu recommandables. Dommage, car un président-Thor n’eût pas manqué, outre de force, d’une certaine truculence, voire de drôlerie.
Quelles qu’elles soient, ces mythologies sont des sources d’images et d’histoires cruelles, émouvantes ou cocasses dont il faut admirer la beauté ou l’astuce en s’empressant de ne pas y croire[ii].
Puisque j’ai évoqué plus haut, parmi les substituts religieux offerts par nos institutions d’Etat, le Panthéon, revenons-y un instant. Il y a quelques jours, on annonçait le décès de Simone Veil. Aussitôt, on a parlé de l’inhumer au Panthéon, et l’idée fait son chemin depuis. Cela ressemble à une version laïque, gratuite et obligatoire de quelque santo subito, à ceci près que, par son nom, le Panthéon suggère plus l’adoration due au divin que la vénération due aux saints. J’évoquais plus haut une sorte de néo-paganisme : eh bien, sous couvert de laïcité, la République, avec son Panthéon, nous en propose un, hâtivement imité de l’antique, apothéoses comprises.
Soit dit en passant, le nom de Simone Veil reste associé à une loi votée en 1975, dont un bon nombre d’interprétations et de dérives actuelles semblent, et de loin, avoir dépassé les intentions. A propos de ces intentions, si j’ai bien compris, il s’agissait, tout en rappelant que l’avortement ne saurait être considéré que comme un dernier recours, de ne pas poursuivre les femmes qui se seraient fait avorter, ni les médecins qui auraient pratiqué ce geste, de manière à éviter des souffrances supplémentaires et des dangers sanitaires auxdites femmes. C’était une intention généreuse, certes, mais risquée, car ouvrant la place à toutes sortes d’interprétations et d’usages pour le moins abusifs[iii]. A ce titre (outre le fait qu’elle permettait de tuer un être humain, certes encore à l’état d’ébauche, si j’ose dire), on peut considérer que c’était une erreur. Cela appelle le reproche, et certainement pas l’insulte ni la malédiction. La vie et les actes de Simone Veil ne sauraient se résumer à cette loi. A l’occasion de son décès, on put entendre rappeler que dans les années 1960, en tant que haut fonctionnaire du ministère de la justice, elle avait œuvré pour l’amélioration des conditions de détention dans les prisons de femmes, avec le concours de personnes aussi diverses que Gisèle Halimi et Mme Marie-France Garaud. Les actions louables n’ont pas de couleur politique.
Souhaitons donc à Simone Veil de reposer en paix, hors de portée des dithyrambes intéressés et des crachats. Voilà pour rappeler que l’on peut respecter une personne tout en critiquant certains de ses actes. Il y a toujours à prendre et à laisser.
Nous laisserons donc les costumes de Jupiter, d’Hermès ou de Thor au vestiaire. Et le Panthéon au magasin des décors.


[i] D’aucuns, épris d’exactitude, se sont gaussés de M. Le Maire, qui s’est choisi un nom de dieu grec alors que pour M. Macron c’est du côté de Rome qu’il faut aller voir. Répondons-leur qu’en France Hermès fait quand même plus chic que Mercure, en matière de noms de marques. Soit dit en passant, cela vous pose autrement un homme que Zadig et Voltaire
[ii] C’est un catholique, un peu narquois, qui vous dit cela.
[iii] Voir ici et .

samedi 1 juillet 2017

Sans pilote, sans père, sans personne

Le progrès court toujours, personne n’ayant encore trouvé le moyen – ou pris la peine – de l’arrêter. Il importe donc, pour éviter d’avoir à trop en pâtir, d’en connaître quelques éléments de signalement.
Trains autonomes
On sait l’émerveillement mêlé d’une pincée d’inquiétude – pour la forme ? – avec lequel les journaux nous font part de divers projets de véhicules autonomes. Pour ce qui est des voitures personnelles, l’avantage est compréhensible : pouvoir lire un journal idiot ou un bon livre dans sa petite auto en allant travailler, pourquoi pas ? Jusqu’au moment où l’algorithme régissant le comportement de votre véhicule fera un choix que, pour une raison ou pour une autre, vous aurez à regretter, sans avoir toujours la possibilité de le comprendre.
Or voici qu’on nous annonce un changement d’échelle : non contente de donner à ses trains des noms absurdes, la SNCF fait un peu plus qu’envisager la mise en circulation de trains automatiques d’ici quelques années, pour le transport de voyageurs comme pour celui de fret[i]. On peut certes applaudir à la prouesse, mais il est permis d’éprouver une inquiétude de même nature mais plus forte que celle relative aux véhicules personnels, vu le nombre de voyageurs concernés ou les matières pouvant être ainsi transportées sans intervention humaine. Les jouets scientifiques peuvent être fascinants à condition de garder leur statut de jouets.
S’ajoute à ce problème un autre : combien de cheminots une telle évolution laissera-t-elle sur le carreau ? D’un point de vue « patronal »[ii] et moderne, cela sera présenté comme un progrès : les automates ne se mettent jamais en grève, ne revendiquent rien (primes, augmentations, congés, etc.), et il n’y a pas de retraite à leur verser.
Soit, mais à ce train-là, pourquoi ne pas supprimer aussi les voyageurs ? Quelle économie cela permettrait de faire sur les équipements et sur le personnel de nettoyage !
Génération spontanée
Les plus enthousiastes parmi les chantres du progrès me reprocheront sans doute de manquer d’optimisme quant à l’avenir des cheminots : ils sauront se reconvertir et, grâce aux réformes du code du travail qui nous sont promises, ils retrouveront vite un emploi. Pourquoi, comment ? Ne nous en inquiétons pas, cela se fera comme par magie.
Le progrès a d’ailleurs bien un caractère magique. Cette magie donnant aux hommes tant de pouvoir, pourquoi s’en priver ? Le Comité Consultatif National d’Ethique ne s’y est pas trompé, en rendant le 27 juin un avis favorable à l’autorisation de la procréation médicalement assistée[iii] pour les femmes seules et les couples de femmes. M. Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement, a aussitôt déclaré que cela « permet d'envisager une évolution de la législation ». Si cette évolution a lieu, il sera en gros admis qu’officiellement des enfants n’auront jamais eu de père, non pas par quelque malheur mais par choix.
Observons que ledit Comité Consultatif (etc.) est pour l’instant opposé à l’insémination de mères porteuses, pour qui que ce soit. Combien de temps cet avis tiendra-t-il ? Comment quelques hommes seuls ou en couples se priveraient-ils de crier à la discrimination ? L’exploitation du corps d’une femme pauvre semble encore retenir les membres de ce comité[iv]. Il sera donc difficile de donner naissance à des enfants dépourvus de mère tant que l’on n’aura pas réussi à les fabriquer dans des utérus artificiels. Si cela est un jour possible, il y a fort à parier que nous serons invités à nous émerveiller devant cette nouvelle prouesse du génie humain. Et puis quand même, quelle ouverture pour l’économie !
Il reste que l’égalité intégrale n’aura pas été atteinte tant que les enfants n’auront pas le choix de naître sans parents, et tant qu’il ne sera pas possible d’exiger d’être père ou mère sans enfants.
Délicieuse perspective, non ? Autant que l’on peut trouver délicieux d’imaginer un futur plus ou moins proche où des êtres sans racines regarderont passer des trains sans conducteurs – ils seront sans travail donc ne pourront pas payer le billet pour s’y embarquer. Les plus optimistes d’entre eux se consoleront peut-être en songeant que tout cela est bon pour la croissance. Et qui sait s’il ne se trouvera pas quelque bel esprit – s’il en reste – pour nommer ce temps les jours sans ?
(Cette chronique se voulant légère et plus ou moins littéraire, d’autres arguments, plus sérieux, sur l’avis rendu par le Comité Consultatif National d’Ethique sont à trouver ailleurs, ici par exemple.)


[i] Voir ici.
[ii] Les guillemets s’imposent : tous les patrons ne sont pas de vilains méchants, bouffis et ricanants.
[iii] Procédé qui, fondamentalement, mérite déjà qu’on y réfléchisse.
[iv] Contrairement, par exemple, à M. Pierre Bergé (ardent soutien de M. Macron pendant la campagne présidentielle d’icelui), qui ne voit pas la différence entre les bras d’un ouvrier et le ventre d’une femme puisque, pour lui, tout cela n’est que de l’outillage à louer. M. Pierre Bergé a le maigre mérite d’avoir vendu la mèche dès 2013.

dimanche 25 juin 2017

Et de droite et de gauche ?

L’expression fait désormais florès : « et en même temps ». Illustration de ce que l’on appellera avec admiration, ironie ou distance le macronisme, elle sert aux adorateurs de M. Macron à vanter sa hauteur de vue philosophique (héritée paraît-il de Paul Ricœur[i], à en croire les plus doctes) ; à ses détracteurs, elle permet de railler un supposé vide compensé par une grossière démagogie ; aux sceptiques et aux ironiques, elle sert à désigner une indéniable habileté manœuvrière un rien attrape-tout. Il y a probablement des trois dans cette expression, qui a l’avantage de faire naître un sourire complice aux lèvres de ceux qui l’emploient, adorateurs, détracteurs, sceptiques ou ironiques.
Sur le plan strictement politique, « et en même temps » s’est muté en « et de droite et de gauche ». Ce n’est pas le classique « ni droite, ni gauche » qui appelle toujours les sarcasmes : ni droite, ni gauche, mais où donc, alors ? Non, il s’agirait plutôt d’évoquer une habile et constructive synthèse, un dépassement des postures partisanes.
La chose, sur le papier, est séduisante. Après tout, une nation (la France, en particulier) n’a pas besoin d’être de gauche ni de droite, pas même du centre. Peut-être est-ce la réponse trouvée par M. Macron au regret qu’il semblait exprimer naguère quant à la disparition de la figure royale chez nous[ii] ?
La tendance a pu s’illustrer ailleurs, même là où existent encore des rois ou des reines, au Royaume-Uni par exemple. Et c’est là que peut naître une certaine gêne, pour ne pas parler de méfiance. Le Royaume uni a pu voir apparaître aussi bien le Blue Labour que les Red Tories. Le Blue Labour a connu le pouvoir avec M. Blair ; cela pourrait aussi se nommer social-libéralisme : un libéralisme « sociétal » et économique assorti de quelques mesures de compensation envers les plus modestes, qui pourront toujours se brosser en attendant de bénéficier des effets magiques de quelques ruissellement ; c’est assez désespéramment cohérent et il faut y ajouter, en matière de politique internationale, un alignement aussi aveugle que servile sur les errements de nos amis les Yankis ; M. Hollande, dont M. Macron fut conseiller puis ministre, n’en était pas loin. Les Red Tories pourraient en représenter exactement l’inverse, de manière tout aussi cohérente, associant un goût des grandes et petites traditions à une organisation à l’échelon local de diverses solidarités. Malheureusement, l’influence que M. Phillip Blond a cru pouvoir exercer sur M. Cameron il y a quelques années semble s’être réduite à un slogan de campagne électorale (la Big Society).
Le « et de droite et de gauche » de M. Macron est donc une notion bien vague : le meilleur, comme le pire, de chacune de ces deux composantes, peuvent s’y agréger, sans compter toutes sortes de nuances. Le pire n’est pas improbable, d’où la nécessité d’une opposition, pour tempérer quelques élans qui pourraient s’avérer dangereux, et en permettre l’éventuelle réversibilité, à des échéances plus ou moins lointaines.
Où trouver une telle opposition ? A l’Assemblée nationale ? Guère, hélas. La France insoumise et le Front national, qui pourraient revendiquer le rôle d’une vraie opposition, n’ont que peu de poids. D’une part pour des raisons de mécanique électorale, qui ont réduit à peu de chose leurs effectifs respectifs à l’Assemblée ; d’autre part du fait de leur rôle – volens, nolens – d’épouvantails officiels qui tient pour beaucoup à leurs outrances, leur démagogie et le caractère brouillon de ce qu’ils proposent ou prétendent proposer.
De chez « LR » il y a peu à attendre : pas de quoi nourrir quelque espoir entre les opportunistes « constructifs » et la « droite fière de ses valeurs » de M. Wauquiez. Parce que, franchement, entre la soupe et les postures partisanes… Quant au parti dit socialiste… Non, soyons charitable.
Restent à l’Assemblée nationale quelques individus isolés, de peu de poids donc, mais rendus intéressants par leur comportement dénué de postures : par exemple M. Azérot et M. Potier (les deux sont classés à gauche, mais oui).
Et hors de l’Assemblée ? Peu avant le second tour des élections législatives, j’ai pu entendre à la radio M. Jean-Frédéric Poisson et M. François-Xavier Bellamy[iii]. Depuis cet entretien, les deux ont été battus. Bénéficiant, si j’ose dire d’investitures « LR », ils ont sans doute eu à pâtir du discrédit de ce parti, auquel ils ne sont pas même encartés, crois-je savoir. Leurs propos étaient intéressants : c’étaient ceux de deux conservateurs assumés, au sens réel (et pourquoi pas noble) du terme, soucieux autant de préserver un ordre traditionnel que d’affirmer un souci social ou écologique[iv], du moins à les entendre.
Ils ont un tort à mon avis : avoir cru devoir se raccrocher à « LR », avec les conséquences que l’on sait, liées en partie, selon toute vraisemblance, aux fillonnades et autres joyeusetés auxquelles ils auront été associés par les électeurs de leurs circonscriptions respectives. Ces deux hommes sont talentueux et intelligents[v] ; ils auraient tout intérêt à se dépenser en conférences, entretiens, débats et rencontres : pourquoi ne pas « tâter le terrain » auprès d’autres politiciens et auprès de citoyens plus ou moins engagés ? M. Poisson, il est vrai, a déjà tenté quelques ouvertures, naguère, auprès de ce que l’on nomme la « droite hors les murs » : ces rencontres n’ont rien donné, sinon une certaine méfiance envers M. Poisson chez des gens qui eussent été bien disposés à son égard ; fausse piste, donc.
Pourquoi M. Bellamy ou M. Poisson n’iraient-ils pas plutôt à la rencontre d’autres hommes libres comme les susnommés M. Azérot et M. Potier ? A un autre niveau, pourquoi ne pas souhaiter la libération de « Sens commun » et des « Poissons roses », prisonniers volontaires d’appareils partisans qui les méprisent ouvertement et qui sont apparemment moribonds ?
« Et de droite et de gauche » : sans nier leurs différences, tous ces gens pourraient commencer à bâtir quelque chose d’intéressant.


[i] Etant peu versé en philosophie, je me garderai de me prononcer quant à l’influence de la pensée de Paul Ricœur sur les idées, les paroles ou les actes de M. Macron.
[ii] Voir ici.
[iii] Jeudi 15 juin sur Radio Notre-Dame.
[iv] Il était heureux d’entendre M. Bellamy critiquer un certain « progressisme » à droite, celui du « parti des OGM et des gaz de schiste ».
[v] Et au moins autant frottés de philosophie que M. Macron, étant tous deux agrégés dans cette matière.

jeudi 15 juin 2017

La révolution « En Marche »

A en croire les résultats du premier tour des élections législatives et ce qu’on nous annonce pour le second, on n’arrêtera pas le progrès, lequel s’est comme chacun le sait incarné en la personne de M. Emmanuel Macron, désormais président de la République.
L’homme, il est vrai, séduit par sa jeunesse, son allant, voire l’espèce d’aisance avec laquelle il semble pouvoir endosser n’importe quel « costume », y compris celui qui le vêt depuis mai. Son ascension a quelque chose d’hypnotique : rien ne paraît pouvoir se mettre en travers de son chemin. Ce n’est plus En Marche, c’est En Charme[i] ! Bénéficiant certes d’une forte abstention et de l’amplification de ses résultats par le scrutin majoritaire, il pourrait bientôt disposer d’une Assemblée nationale à sa main, pour ne pas dire à sa botte. Lui et sa majorité pourraient alors se présenter au peuple comme ses élus, alors que l’on imaginait encore il y a peu qu’il représentait tout ce que ledit peuple vomissait. Même les rumeurs ou les soupçons sur son entourage politique semblent lui glisser dessus comme l’eau sur le plumage d’un canard[ii].
Sincèrement, on ne peut qu’admirer l’art avec lequel M. Macron est en train de s’emparer du pouvoir. C’est de fait une sorte de révolution, en ce que chaque étape de ce qui se déroule sous nos regards apparemment impuissants semble dépasser en intensité, d’une manière irrépressible et ogresque, la précédente. Expliquons-nous.
Il a été assez répété que les ennuis auxquels fut exposé M. Fillon pendant sa campagne électorale lui étaient tombés dessus de manière trop opportune pour être tout à fait fortuits. L’origine de ces « révélations » à son sujet ne nous est pas connue, peu importe. Celles-ci constituèrent l’occasion rêvée pour M. Macron. Ajoutons à cela une primaire socialiste nommant M. Hamon candidat, et voilà le Parti socialiste concurrençant plutôt M. Mélenchon que M. Macron. De sorte que le choix qui devait demeurer au second tour de l’élection présidentielle avait de fortes chances d’être entre Mme Le Pen et M. Macron. Ce dernier n’était probablement pas à l’origine d’une telle manœuvre. M. Hollande pourrait en avoir eu l’initiative et, si ce n’est pas le cas, il a dû en rêver, histoire de pousser un peu son « héritier ».
Ledit « héritier » a par ailleurs souvent été présenté comme une créature façonnée par les mains ou les esprits habiles de MM. Attali et Minc. Peut-être chacun de ces deux messieurs a-t-il réellement cru pouvoir s’attribuer la paternité du personnage ? Sa relative jeunesse et l’insistance, pour en faire l’éloge ou le blâme, avec laquelle la presse a évoqué sa différence d’âge avec son épouse auront autant contribué à présenter notre homme comme un « Bambi »[iii] à la fois faible, innocent et prometteur.
Seulement, voilà que le petit faon se sent pousser des cors. Les vieux mâles n’ont qu’à bien se tenir. Sous les yeux émerveillés de sa maman, il leur dispute le commandement de la harde. Le chef, maintenant, ce sera lui. Après l’avoir absurdement qualifié de « christique » (figure filiale ?), les commentateurs avisés lui trouvent des airs « jupitériens ». Louis XIV n’eût probablement pas osé se parer de telles épithètes. Napoléon, en revanche… Les républiques malades enfantent plutôt des empereurs que des rois, ces derniers étant plus souvent conscients de leurs limites.
C’est donc « Jupiter » qui façonne maintenant sa nuée de candidats aux élections législatives. Comme dit plus haut, on prédit à cette nuée des résultats quasi-soviétiques en termes de sièges à l’Assemblée nationale[iv]. On évoque parfois même la naissance d’un « parti unique ».
Mais qui sait ce que réserve la suite de cette révolution ? Une révolution est souvent vorace, elle consomme ses acteurs avec appétit. Le « parti unique » pourrait fort bien se morceler, risquant de réduire M. Macron à l’impuissance ou à la brutalité.
Ce ne sont là que conjectures d’amateur, et il y a un second tour dimanche.


[i] J’emprunte l’anagramme au titre d’un roman paru il y a deux ans, Lève-toi et charme, du talentueux Clément Bénech, à côté de qui, soit dit en passant, M. Macron fait figure de vieux tonton, s’il faut absolument célébrer la jeunesse.
[ii] Pas enchaîné, celui-là. A propos de soupçons sur cet entourage, il se trouverait parmi les candidats d’En Marche une cartomancienne. Le regretté Philipe Muray, dans Le XIXe siècle à travers les âges, avait brillamment mis en évidence les rapports entre socialisme et occultisme. On lui reprochera d’avoir oublié ceux qui existent entre libéralisme et pensée magique.
[iii] Nos amis les complotistes préfèreront sans doute parler du faon Macron.
[iv] Au point de donner à penser que l’appoint du MoDem ne lui sera pas nécessaire. Auquel cas M. Bayrou, après avoir moralisé – notamment par l’exemple – la vie politique française, risque fort d’être prié d’aller voir s’il fait beau dans sa bonne ville de Pau.

samedi 3 juin 2017

Au train où l’on va

Qu’un train, en particulier un TGV, passe à proximité, voilà qui fatalement fait du bruit. Croyez-en quelqu’un qui demeura quelques années près d’une voie de chemin de fer. Or voici que c’est le seul nom donné à certains trains par la SNCF qui fait aussi du bruit : Inoui.
(Non, je ne suis pas en train de m’étonner d’un nom que je n’aurais pas encore mentionné, auquel cas j’eusse écris inouï. Je cite ce nom : Inoui, ou plutôt inOui. Contentons-nous par la suite d’écrire Inoui.)
La SNCF a fait fort, reconnaissons-le. Nous avions déjà eu droit à Ouigo et à Thalys, dans le registre des noms qui ne signifient rien. Et, plus anciennement, à l’appellation Intercités, laquelle donnait plutôt dans la tautologie, pour désigner des trains reliant une ville à une autre ; curieusement, la SNCF ne propose aux voyageurs de monter dans aucun train nommé Intercampagnes. Avec Inoui nous entrons dans une autre catégorie : le nom qui a bien – à une faute d’orthographe près – une signification, mais sans rapport avec le service proposé (nous permettre de nous déplacer) ni avec le moyen mis en œuvre à cette fin.
Pourquoi, dans ces conditions, la SNCF ne nous propose-t-elle pas tout simplement de voyager à bord de trains avec une provenance, une destination et d’éventuels arrêts en cours de route ? Pour nous permettre de nous y retrouver, ces trains seraient nommés rapides, express ou omnibus. Il serait possible, selon le confort souhaité, d’acheter des billets plus ou moins chers, avec lesquels nous saurions à quoi nous en tenir : tant pour un Paris-Lille en première classe, tant pour un Lyon-Marseille en seconde…
Passons sur les raisons sérieuses, ma causerie se voulant légère. Les contrôleurs de gestion, les directeurs financiers ou commerciaux de la SNCF en évoqueront certainement d’excellentes (de leur point de vue, du moins), dont les conséquences ne porteront probablement pas uniquement sur ce simple emballage qu’est l’appellation. Les raisons moins sérieuses sont à trouver dans un argumentaire fourni par la SNCF : dans Inoui, il y aurait (notamment) in, nous et oui, ce qui constituerait d’excellentes raisons de découvrir de tels trains[i] ; d’autant que l’argumentaire ne dit rien des sons inou et noui, ce qui, somme toute, est plutôt rassurant.
Quel sens de la com’ on a à la SNCF (ou dans quelque agence de publicité payée un pont d’or pour de telles trouvailles) ! J’en viens à me demander si le nom même du PDG de la SNCF n’a pas été inventé pour séduire les voyageurs. Le nom de M. Pepy évoque en effet le peps, ou encore un gentil petit pépin concentrant une énergie folle, ou encore Pépin le bref, et pourquoi pas, pour les cinéphiles, le prince Pepi de Hellzapoppin’[ii].
Le vieux monde moderne semble donc vouloir remplacer le nom des choses par des noms de marques, et leur description par des slogans. La réforme des régions de l’an dernier a ainsi ajouté à l’absurdité de certains regroupements celle des noms à donner aux nouvelles régions : Nouvelle Aquitaine ou Hauts de France en sont de bons exemples. Les Habitants du « Grand Est » ne sont finalement pas trop à plaindre : quelque farfelu eût pu proposer de nommer « Lasagne » cette nouvelle région, car dans Lasagne on trouve le l de Lorraine, le sa d’Alsace et le agne de Champagne.
La politique n’échappe pas à cette fièvre. Ceux qui, à l’UMP ont eu l’idée de donner à ce parti le nom Les Républicains ont dû se sentir une âme de pionniers. C’était faire fi du parti – certes petit – de M. Dupont-Aignan (Debout la République, bientôt Debout la France). Et les voilà complètement dépassés par MM. Mélenchon et Macron, le premier avec La France insoumise[iii], le second avec En Marche !. Il faudrait suggérer au Parti socialiste et au Front national de se mettre à la page, en devenant par exemple Roses ! pour le premier et #JeanMarine pour le second[iv].
Nos publicitaires et nos politiciens évolueraient-il vers des formes de langage aussi désarticulées que dépourvues de sens ? Voudraient-ils nous entraîner sur cette pente ? C’est à redouter.
En tout cas, les Etats-Unis ont récemment apporté la preuve de ce qu’ils n’ont rien perdu de leur vitalité sous M. Trump, lequel est l’auteur d’un sibyllin néologisme qui provoque la perplexité des plus fins exégètes : covfefe. Qu’exprime donc ce covfefe qui se répand déjà à travers le monde ? Peut-être le fond de la pensée de M Trump.

J’enverrais bien tout ce monde demain matin à la messe, pour célébrer la Pentecôte.


[i] Si vous ne me croyez pas, lisez ceci.
[ii] Le Guillaume Tell de Prazgovnia, comme chacun sait.
[iii] Tellement attachante avec son petit logo en forme de phi.
[iv] Il y avait déjà eu « la vague bleu Marine » il y a quelques années. Ce slogan n’était pas très heureux, évoquant plutôt quelque désinfectant pour lieux d’aisance.

vendredi 26 mai 2017

« Le Génie de la bêtise » (Denis Grozdanovitch)

Force nous est de soupçonner Denis Grozdanovitch d’éprouver un malin plaisir à nous surprendre, voire à nous prendre à contre-pied sans ostentation. L’ancien champion de France junior de tennis (en 1963) avait entamé sa carrière littéraire publique en 2002 avec son Petit traité de désinvolture, dont le titre est un chef-d’œuvre de pensée paradoxale : s’il faut s’appliquer à être désinvolte, où ne risque-t-on pas d’être entraîné ? Quelques ouvrages, aussi précis que désinvoltes, plus tard, voici qu’il nous donne Le Génie de la bêtise.
Pour commencer, il est nécessaire de s’entendre sur l’étendue de ce génie. La bêtise peut être celle du simplet, celle du savant ou de l’expert, ou encore celle du snob (forme dégénérée de la précédente), à laquelle il faudrait ajouter (on ne la rencontre guère dans l’ouvrage de Denis Grozdanovitch) celle, encore plus dégénérée, de l’expert universel de comptoir, de salon ou de blogue[i], pour ne citer que ces exemples.
Du savant au snob (et donc aussi à l’expert universel de comptoir, de salon ou de blogue) en passant par toutes sortes de Besserwisser, cette bêtise recèle des trésors de comique involontaire, dont Grozdanovitch confesse que c’est son père qui l’initia à leur recherche. De nombreux exemples nous sont fournis du ridicule dont, sans le savoir, bien des savants ou des experts peuvent faire preuve. Chez les snobs qui veulent jouer aux honnêtes hommes, cela peut confiner au sublime.
Le cas du simplet est différent : traité avec mépris ou avec condescendance (au mieux avec indulgence), il n’a personne ici-bas à qui confier ses richesses. A quelques exceptions près, celle de Valentin, par exemple, « un petit maître en "idiotie" », lointain cousin que l’auteur rencontra dans son enfance. Peu gâté en apparence, ce petit homme laisse à Grozdanovitch un souvenir émerveillé, celui de la simplicité (justement) de ses rapports avec la nature en général et les animaux, sauvages ou domestiques, en particulier. Une sorte de leçon d’humilité et de poésie naïve, assez émouvante, s’en dégage : l’initiation par l’idiotie à quelques beautés négligées par les esprits mûrs et solides.
Sur les différentes formes de bêtise, pas toujours faciles à distinguer, Denis Grozdanovitch nous livre force impressions, anecdotes et citations pour étayer une réflexion nourrie de références allant de Flaubert aux blagues juives (qui ne sont jamais bien loin de nous rappeler à un certain sérieux théologique). A propos de Flaubert, il nous fait observer que des figures comme Bouvard et Pécuchet ou Emma Bovary sont, en matière de bêtise, assez ambiguës quant au bien ou au mal qu’il y aurait à en penser.
Voilà donc une manière agréable, à la fois profonde et badine, d’être incité à réfléchir sur la bêtise (la nôtre, la vôtre, la leur, la mienne aussi). Or un grain de sable s’y est glissé et c’est aussi curieux que regrettable. Il semble que Denis Grozdanovitch ait une dent – oh, point trop dure – contre la religion chrétienne, comme par exemple page 202 au sujet de La Légende de saint Julien l’hospitalier de Flaubert :
« Ce conte représenterait donc une métaphore de notre très ancien faux rapport à l’animalité […]. Terrible malentendu qui a induit les êtres humains au fil des siècles en terre chrétienne et dans une fureur mystique mégalomaniaque, à mépriser, massacrer et torturer leurs compagnons animaux… »
Mais où M. Grozdanovitch est-il allé pêcher ce rapport entre christianisme (ou chrétienté, même résiduelle) et mépris ou cruauté envers les animaux ? N’a-t-il jamais entendu parler, je ne sais pas, moi, par exemple, de saint François d’Assise ? Cela est regrettable dans un livre par ailleurs plus qu’intéressant dédié à la mémoire de Pierre Ryckmans, lequel n’eût pas manqué d’arguments pour le corriger d’une manière aussi plaisante et élégante que fraternelle[ii].
Après tout, aborder la bêtise sous divers aspects et sur environ trois cents pages était une entreprise périlleuse. Pour le défaut que nous venons d’évoquer, soyons indulgents et supposons que c’est le tribut – cruel – qu’aura dû payer Denis Grozdanovitch à la bêtise.


[i] Outre celle de jouer au critique littéraire, je prétends avoir la capacité d’échafauder mille théories politiques – de circonstance ou non – à faire rugir de rire qui les relira quelque temps après, y compris moi-même.
[ii] A moins d’être saisi de « hennissements de rire » (les connaisseurs de l’œuvre de Simon Leys apprécieront).

jeudi 18 mai 2017

Macronneries, macronnades, macronages (et Joris-Karl Huysmans)

Penchons-nous un bref instant sur un personnage dont nous commençons à connaître les dehors : le Macron populaire. La couverture de Paris Match, sur tous les kiosques à journaux, l’annonçait au bon peuple après ce 7 mai : « l’espoir a gagné ». Les reporters de télévision se sont paraît-il extasiés devant la posture digne de M. Macron lors de son investiture le 14[i]. Les journaux français et étrangers nous abreuvent – ou nous ont abreuvés – de récits attendrissants sur le couple que forment M. Macron et son épouse, toujours souriante. Le bon peuple est prié de croire qu’il a élu M. Macron président de la République par adhésion à son programme, par admiration pour ses dons multiples, voire par amour, y compris pour Mme Macron, qu’il appellerait désormais « Bibi »… Mais laissons-là pour l’instant ces chansons pour midinettes. Ce sont des divertissements. Ils ont sans doute pour but de faire oublier au bon peuple qu’il a élu M. Macron parce que son adversaire était Mme Le Pen et que voter pour elle, c’est mal. Il faudra y revenir, sous un angle plus politique (ou politicien).
Voyons plutôt le Macron littéraire. Des références curieuses sont apparues. Certains journalistes, peu heureux dans leur choix, ont cru le flatter en en faisant un personnage stendhalien. Dans ce cas, Mme Macron, qui a certainement lu Le Rouge et le noir, ferait bien de se tenir sur ses gardes. D’autres, plutôt du côté de ses détracteurs, auront tenté des allusions au Bel-ami de Maupassant. Tant que La Curée et certains de ses passages assez baveux et complaisants (on est quand même chez Zola) n’auront pas été cités, les détracteurs de M. Macron demeureront en-deçà des limites de la décence, et c’est bien ainsi. Ces références ne me semblent guère pertinentes. Personne n’a donc pensé à Huysmans ? Il y a pourtant de quoi.
Léon Bloy, dans un texte vengeur sur son ancien ami (avec qui il était fâché depuis un bon moment), le surnomma « l’incarnation de l’adverbe » (ou était-ce « l’adverbe incarné » ? Je n’ai pas d’exemplaire des Dernières colonnes de l’Eglise sous la main pour vérifier quel est le sobriquet exact). Ce surnom tire bien sûr son origine des titres des romans de Huysmans, qui prenaient souvent la forme de locutions adverbiales, comme : Sac au dos, En ménage, A vau-l’eau, En rade, A rebours, Là-bas ou En route. Ne manquait à cette liste que le désormais fameux En marche de M. Macron. Observons, pour contredire mon cher Bloy et à la décharge de Huysmans, que Là-bas et En route précèdent La Cathédrale et L’Oblat dans le parcours spirituel de leur héros, Durtal, qui va de la fréquentation (par une curiosité certes a priori hostile et a posteriori écœurée mais un rien complaisante) de cercles satanistes à la conversion et à la vie auprès d’une communauté monastique. La conversion de Durtal (et celle de Huysmans) opérée, peut-être les locutions adverbiales ne convenaient-elles plus pour décrire une situation apaisée…
Il reste donc à savoir si M. Macron évoluera dans le même sens, ce que je lui souhaite.
De même que François Mitterrand, aux dires de M. Giscard d’Estaing, n’avait pas en 1974 le monopole du cœur, M. Macron n’a pas en 2017 celui des locutions adverbiales. Ainsi, on nous signale l’apparition d’un mouvement qui, sous le patronage de Mmes Aubry, Hidalgo et Taubira, s’est donné pour nom Dès demain. Passons sur le jeu de mots laid et facile qui permet d’affirmer que ce n’est pas des deux mains que l’on peut se mettre en marche, et relevons plutôt la référence à peine voilée à un vers de Victor Hugo :
Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne
Ce vers est bien connu (ou l’était) d’un public lettré comme d’un public plus populaire : du solide, pas des raffinements d’esthète inquiet et nerveux. Mais attention, par ce vers commence un poème qui a pour objet le deuil.
Puisque me voilà revenu à des choses plus populaires, je ne résiste pas au plaisir de citer longuement un tract macroniste (ou macronien ?) distribué samedi 13 mai dans les rues et sur les marchés du XVe arrondissement de Paris :
« Dimanche dernier, à l’occasion d’un second tour marqué par l’attitude digne et responsable d’un bon nombre d’électeurs qui ne partageaient pas forcément les orientations de notre programme, vous avez été plus de 88% à lui accorder votre vote.
Les élections législatives doivent confirmer cet espoir. Choisir le renouveau et l’audace au moment de l’élection présidentielle et la cohabitation au moment des législatives n’aurait pas de sens. »
En résumé : merci d’avoir voté pour notre candidat par rejet de Mme Le Pen ; merci d’avoir voté pour lui, même à contrecœur ; vous êtes priés de voter pour ses candidats aux législatives, que cela vous plaise ou non.
Si cela ne s’appelle pas prendre les électeurs pour des imbéciles, j’ignore de quoi il peut s’agir. On appelle parfois pêcheurs à la ligne les abstentionnistes. Dans le cas de M. Macron et de son organisation, c’est plutôt d’usine flottante qu’il faut parler[ii].


[i] Quelques réflexions à ce sujet ont été livrées ici par P. de Plunkett dans son blogue.
[ii] Apparemment, cette image n’est pas démentie par le choix de son gouvernement.