samedi 18 février 2017

Curieuses annonces

 A plus d’un titre
Les journalistes sont des êtres extraordinaires. Ils caressent ou tutoient parfois des sommets de comique, l’air de rien, sans paraître y penser. C’est une manière d’art.
On apprenait ainsi il y a quelques jours qu’aux Etats-Unis, lors d’un tournoi de tennis où était présente une équipe allemande, un « chant nazi » avait été entonné en lieu et place de l’hymne national de nos tudesques voisins. En ces temps de trumpomanie ou de trumpophobie, rien de tel pour insister sur la balourdise américaine.
C’était du moins ce que nous indiquèrent les titres de quelques journaux. Renseignements pris, l’erreur avait consisté à chanter le couplet « Deutschland, Deutschland über alles »[i], bien connu depuis 1844 et retiré en 1952 de cet hymne. Il est vrai qu’entre-temps le goût de paraître envahissant avait passé aux Allemands. Notons que cet hymne est chanté sur un timbre composé par Josef Haydn en 1797, ce qui n’est pas rien (et ce qui n’est pas nazi non plus grâce à Dieu).
Si j’étais un instant tenté par un manque de charité, j’appliquerais volontiers à nos amis les journalistes ce titre relevé dans le Figaro cette semaine : « Si les babouins avaient un cerveau plus développé, ils pourraient parler ». Mais ne cédons pas à la tentation, car l’article portant cet admirable titre contenait peut-être, qui sait, d’intéressantes informations sur la structure cérébrale des vaillants babouins, et contentons-nous de remarquer que si les serpents avaient des pattes, ils trotteraient peut-être avec une certaine élégance.
Les journalistes vont à la messe !
La plaisanterie est facile : quand un candidat à la présidentielle se rend sur l’île de la Réunion, il va de soi que celle-ci devient la Réunion électorale. C’est dans ce cadre que M. Fillon s’y trouvait il y a quelques jours, notamment le 12 février. Comme c’était un dimanche, M. Fillon s’est rendu à la messe. Miracle : les journalistes l’y ont suivi ! Ils ont été paraît-il fort impressionnés de ce que la lecture de l’Evangile se rapportât tant aux déboires de M. Fillon : « tu ne t’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou. » Ils n’ont, semble-t-il, retenu que cette parole. Peut-être en est-il qui ont cru que le prêtre avait choisi ce texte exprès pour faire honte à M. Fillon…
Si c’est le cas, ils feront bien d’ouvrir un missel ou de se renseigner auprès de personnes plus au fait qu’eux pour apprendre que c’était l’Evangile[ii] lu dans toute l’Eglise catholique ce sixième dimanche du temps ordinaire (année A). S’ils voulaient bien savoir quelle richesse contient ce passage ! Il s’agit de beaucoup plus de taper sur les doigts d’un banal politicien français. L’eussent-ils d’ailleurs remarqué si M. Fillon s’était aussi discrètement que possible rendu à la messe à Sablé-sur-Sarthe ?
M. Fillon a peut-être rougi, tiqué ou blêmi. Qu’importe ! Nous avons probablement tous de quoi le faire en entendant ces paroles. Cela va bien plus loin, bien plus profondément dans l’âme de chacun que ce que certains semblent imaginer.
Alors, de grâce, n’assaisonnez pas trop les Evangiles à la mode de quelque passagère circonstance politicienne.
Affiches romaines
Les habitants du Vatican étant des êtres humains, il arrive que, même sur cette auguste colline, quelques-uns aient de quoi rougir. Ceux, par exemple, qui ont affiché sauvagement, çà et là dans Rome, des affiches représentant le pape François faisant la moue, au-dessus de cette apostrophe :
« Eh France' [diminutif de Francesco], tu as placé sous tutelle des congrégations, tu as viré des prêtres, tu as décapité l'Ordre de Malte et les Franciscains de l'Immaculée, tu as ignoré des cardinaux... Mais où est ta miséricorde ? »
Il faudrait faire deux ou trois remarques aux instigateurs de cette aimable campagne. Pour commencer, ces affiches sont fort laides ; l’Italie nous a habitués à plus de beauté. Ensuite, vu leur teneur leurs auteurs (qui ont préféré garder l’anonymat) se disent certainement catholiques ; or de tels procédés rappellent ceux dont usa un certain Martin Luther en 1517, en moins courageux toutefois : Luther, au moins, revendiqua ses paroles et ses actes ; si cela se trouve, des égarés auront applaudi à cette campagne après avoir reproché au Pape son voyage de Suède à la Toussaint. Enfin, dans certains milieux se voulant catholiques mais ne manifestant que peu de respect pour ce pape-là, on estime qu’il « divise » l’Eglise ; et que pense-t-on de pareilles affiches dans de tels milieux, en matière de division ? Que ces gens veuillent bien ouvrir les yeux et se demandent quel est le nom qu’on donne communément à celui qui a pu inspirer pareilles sottises.
Quant au pape, ils verront certainement où est sa miséricorde, quand ils auront humblement reconnu leurs errements.
Identitaires (bis)
J’avoue avoir éprouvé quelques scrupules il y a une semaine en écrivant, puis en postant ma modeste recension du livre d’Erwan Le Morhedec, Identitaire, le mauvais génie du christianisme[iii]. C’est que j’avais tendance à voir le triste phénomène abordé dans ce livre circonscrit à quelques sites internet aussi groupusculaires qu’agressifs. Or, quelle ne fut pas ma surprise, dimanche dernier, après la messe, d’être abordé par un quinquagénaire de bonne coupe qui rôdait à quelque distance des grilles de l’église. Il me tendit un tract et me parla brièvement de TV Libertés, chaîne de télévision « catholique et patriote » diffusée sur Internet.
Le tract est éloquent : il nous présente « la télévision des familles et des traditions ». Rien que cela ! S’ensuit une liste de programmes mentionnant les noms de quelques invités pas effrayants, ainsi que ceux, quelquefois moins rassurants, des animateurs. Bon, si MM. Martial Bild, Jean-Yves Le Gallou, Gilbert Collard et alii sont désormais des autorités spirituelles… Je crois que je m’en tiendrai aux prêches (excellents, en général) de mon curé. Et merci à ces gens de ne pas trop distraire d’innocents paroissiens[iv].
Le vrai visage du libéralisme
On apprenait il y a peu qu’une association d’inspiration catholique venait de perdre un procès contre une entreprise qui, par le biais d’un site Internet, permet de faire des « rencontres extra-conjugales » et ne se prive pas de faire régulièrement des campagnes d’affichage sur la voie publique. L’avocate de ces marchands d’adultère s’en est réjouie : « C'est la victoire de la liberté d'expression sur ces bigots animés d'une volonté de censure », a-t-elle cru bon de déclarer[v].
Rien de plus logique de nos jours que ce dénouement (provisoire ?) : nous vivons des temps de libéralisme ; qu’importent la morale, le code civil, la vie des couples et des familles, s’ils sont autant d’obstacles à un juteux marché, m’argent à gagner devant être la mesure de toutes choses ?
On tient souvent à distinguer, au moins en France, libéralisme économique, libéralisme des mœurs et libéralisme politique. Or ils font un excellent ménage (à trois), usant toujours contre leurs adversaires du même discours gentillet : vous êtes des bigots, des tartufes, des ennemis de la liberté ; vous êtes pleins de fiel et de haine ; vous êtes des réacs (ou des communistes, au choix, selon le penchant du gentil libéral qui s’apprête à détruire ce qui vous paraît précieux).
Les libéraux les plus extrêmes et les plus conséquents, s’ils sont à court d’arguments, se réfèreront à la Révolution française et à la fameuse maxime de Saint-Just : « pas de liberté pour les ennemis de la liberté »[vi]. C’est par exemple le cas avec l’adoption « définitive » de la loi sur le « délit d’entrave à l’IVG »[vii].
Tout cela se tient, en somme. Je préfère être un bigot.


[i] De la Meuse au Memel, de l’Adige… Il fut un temps où les Allemands avaient les idées un peu trop larges au goût de leurs voisins…
[ii] Mt 5, 17-37.
[iii] Voir ici.
[iv] Je n’éprouve cependant aucun ressentiment envers le monsieur qui me tendit ce tract. Après tout, ce tract proclame « Enfin une télévision qui vous ressemble » : avec mon imperméable kaki, mes souliers anglais à doubles semelles, mes cheveux courts, mon air hébété et rougeaud, il se peut que j’aie été pris pour un amateur potentiel…
[v] Voir ici dans Le Figaro, par exemple.
[vi] Cette phrase fait toujours un peu trembler les plus raisonnables (c’est-à-dire les plus trouillards) des bourgeois libéraux. Ils savent bien que « la liberté » s’entend ici par la conception qu’en a celui qui prononce la phrase. C’est pourquoi ils préfèreront toujours, en matière de Révolution française, vanter la loi Le Chapelier ou se souvenir avec tendresse du calendrier républicain, qui ne comptait qu’un jour de repos par décade : ah, mon bon monsieur, quel bel exemple ! les ouvriers se tournaient sans doute un peu moins les pouces !
[vii] J’ai déjà radoté sur le sujet il y a environ deux mois, ici et .

samedi 11 février 2017

« Identitaire, le mauvais génie du christianisme » (E. Le Morhedec)

Sous différents assauts (conjugués ou non, peu importe en l’occurrence), les traits qui définissent les identités des civilisations paraissent menacés en ce moment. Cela vaut en particulier pour la nôtre, en France. La modernité, sous des formes techniques, mercantiles ou politiques, ainsi qu’une immigration massive et réputée inassimilable, voilà de quoi susciter des inquiétudes parfois légitimes. Pour qui ne veut pas se résigner à être effacé, deux voies sont possibles.
La première est celle, saine et toujours nécessaire, de l’illustration : elle consiste à accepter humblement un vieil héritage et à le faire vivre, y compris en le critiquant sur les bords et en l’enrichissant par la pratique des vertus qu’il porte.
La seconde est moins saine : elle consiste à figer, à mythifier cet héritage (quitte à le déformer), à en faire à la fois une idole et la bannière d’un combat politique ; à se flatter aussi d’en être le dépositaire. C’est cette voie que l’on peut qualifier d’identitaire.
Pour ce qui est de la France, la religion catholique fut longtemps une composante forte de notre identité, aussi bien par le rythme, le parfum et la couleur qu’elle donnait à la vie quotidienne et à la culture que par ce qu’elle nous a apporté de plus profond, de plus essentiel. Il n’est par conséquent pas étonnant que les tenants d’une voie identitaire essaient de se l’approprier et que quelques catholiques (dont il n’est pas permis de douter de la sincérité) cèdent à cette tentation. Nous y sommes d’ailleurs tous plus ou moins exposés.
Or, si les identitaires, en s’emparant de ce qui nous est cher (nos traditions, notre culture, notre histoire…), peuvent nous agacer quelque peu, il en va autrement en matière de religion : il ne s’agit pas seulement de ce qui nous tient à cœur, mais de ce que nous croyons être notre salut. La tentation identitaire est donc d’autant plus grave[i].
C’est cette tentation qu’entend combattre Erwan le Morhedec[ii] dans un bref essai – ou faut-il dire pamphlet ? – paru voici environ un mois aux éditions du Cerf : Identitaire, le mauvais génie du christianisme. Ce livre a provoqué de vifs débats – voire de vaines empoignades ? – dans un petit monde catholique, où il est souvent opposé à Eglise et immigration, le grand malaise : le pape et le suicide de la civilisation européenne, essai de Laurent Dandrieu ; ce dernier ouvrage est accusé d’être une attaque frontale et peu évangélique contre le pape François[iii].
Que reproche Erwan le Morhedec à nos catholiques identitaires ? En quelques mots, de réduire la religion catholique à quelques signes extérieurs vite folklorisés, de cultiver des réflexes communautaires, de confondre religion et « ethnie » (pour ne pas dire race), dé répandre un discours en permanence défensif, voire vengeur, et même de s’acoquiner avec des tenants d’un fumeux néo-paganisme, le tout à des fins plus politiques (nationalistes, le plus souvent) que spirituelles.
Un mal étant plus facile à combattre s’il est extirpé à la racine, Erwan Le Morhedec tente d’en cerner les origines. Parmi celles-ci sont évoqués certains écrits de Charles Maurras[iv] prônant en quelque sorte un catholicisme « déchristianisé », utile comme support ou ciment de l’ordre social, et rejetant « le venin du Magnificat » ou « les évangiles de quatre juifs obscurs ». On sait quelles frictions il y eut, dès 1926, entre l’Action française et l’Eglise…
Il ne cache pas non plus qu’en matière de réflexes identitaires l’époque est tentante, pour qui en rejette bien des signes (et souvent à juste titre). L’exemple de la « loi Taubira » et des protestations qu’elle occasionna[v] s’impose à cet égard, notamment en ce que cet épisode fut l’occasion pour certains manifestants jeunes, vifs et pleins d’allant, de rencontrer quelques tentateurs…  Ajoutons à cela un sentiment de vide, de délitement (aussi spirituel que social ou politique), y compris dans l’Eglise catholique en France il y a une quarantaine d’années, et bien des conditions sont réunies pour que la tentation fonctionne, avec ses promesses de vigueur et d’enracinement retrouvés. Bien des exemples des confusions qui en naissent sont fournis principalement dans le premier chapitre, « Par Odin et Notre Seigneur Jésus-Christ ? »[vi].
(Observons que ce chapitre, en présentant les racines du mal qui suffisent à sa démonstration, fait de ce livre plus un pamphlet qu’un essai. Sinon il eût mentionné d’autres antécédents historiques comme le gallicanisme, la vision napoléonienne – à travers le concordat de 1801 – du catholicisme et des religions établies en général, ou encore les excès des « Chevaliers de la Foi » à la Restauration, époque que connut bien Chateaubriand, auteur du Génie du christianisme.)
Après avoir décrit ce mal et certaines de ses causes (y compris dans de curieuses accointances ou perméabilités politiques, plus ou moins spontanées), Erwan Le Morhedec s’attache (dans le chapitre intitulé « L’identitarisme, nouvel antichristianisme ») à expliquer pourquoi ce mal en est un. Il y a chez bien des identitaires un attachement aux rites catholiques, dans leur réelle beauté, qui parfois ne semble pas aller au-delà de celle-ci, laissant de côté Qui cette beauté célèbre. Le danger est donc de faire de la religion un signe purement extérieur, de détourner certains catholiques vers une forme de célébration de soi, un brin narcissique : « ce christianisme identitaire, féru de passé glorieux, de cimetières et de vieilles pierres, dévitalise et stérilise le christianisme pour en faire une référence culturelle comme une autre », écrit-il page 117, avant d’avoir recours à une citation éclairante de Mgr de Germay, évêque d’Ajaccio, qui résume fort bien le danger : « On ne peut se contenter de préserver les signes extérieurs de chrétienté. Si l’on fait cela sans se préoccuper du cœur de la foi, nous risquons de nous trouver en face d’une coquille vide qui, un jour, s’écroulera ».
Enfin, Erwan Le Morhedec met en évidence ce que le comportement de nos frères identitaires a d’incohérent du simple point de vue du bon sens : dénonçant à juste titre le communautarisme parfois geignard d’autres religions, ils s’y livrent en se récriant contre le moindre acte ou la moindre parole hostile, voire contre l’absence de vœux de la part des autorités civiles au moment des fêtes chrétiennes ; se voulant défenseurs de la Chrétienté (notion vague : s’agit-il des territoires habités par des populations de tradition chrétienne ?), ils s’affirment prêts à l’être avec une virilité n’excluant pas la violence, ce qui n’est guère chrétien – d’où une longue citation fort bienvenue, pages 115 et 116, de Soumission de Houellebecq, qui rappelle qu’au fond, en cas (ce qu’à Dieu ne plaise) d’islamisation de la France, les identitaires (chrétiens ou non) pourraient tout à fait logiquement s’en accommoder[vii].
Le troisième chapitre (« La seule identité qui vaille ») ainsi que la conclusion de cet ouvrage, après les critiques des chapitres précédents, livrent une invitation que l’on pourrait résumer ainsi : si vous redoutez la disparition du christianisme dans nos contrées, cessez d’être sur la défensive ; cessez d’voir peur ; faites confiance à l’Esprit Saint et engagez-vous, rengagez-vous ! Au lieu de défendre une mythique chrétienté, illustrez le christianisme, par la parole et par les actes. Il y a de la place dans ce combat- là pour tout le monde, y compris pour les âmes viriles.
Pour finir, observons que Identitaire, le mauvais génie du christianisme a provoqué des cris outragés et des accusations extravagantes, Erwan Le Morhedec ayant été traité çà et là de pharisien, voire de cathare : curieuses accusations chez des gens épris de signes extérieurs et de pureté. Pour leur répondre, il suffit de deux citations : « Notre foi doit nous inciter et nous aider à refuser cette tentation identitaire. Elle est humaine, naturelle, compréhensible comme beaucoup d’autres tentations, il n’est pas coupable de la ressentir, il est coupable d’y succomber » (p. 142), ce qui n’est pas très pharisien et « Servir. Servir l’autre, servir le pays, servir Dieu » (p. 140), ce qui n’est pas très cathare. Les détracteurs de ce livre l’ont-ils vraiment lu ?


[i] La gravité de cette tentation est ce qui fait son importance, plutôt que le nombre des personnes qui y cèdent, que nous ignorons…
[ii] Dont on connaît le blogue Koztoujours.
[iii] Il n’en sera rien dit ici, ni en bien ni en mal, car je ne l’ai pas lu.
[iv] Voir notamment p. 50. L’auteur rappelle que tout n’est pas à jeter chez Maurras et dans l’Action française, mais que faire la part des choses est une tâche nécessaire et difficile si l’on veut s’y intéresser.
[v] Les habitués du présent blogue le savent (voir ici par exemple).
[vi] Dont un assez cocasse, concernant un objet nommé tour de Jul (p. 57) ; précisons qu’en vieux norrois, le mot jul désignait la période du solstice d’hiver (voir l’anglais yuletide) ; aujourd’hui, dans les langues nordiques, ce mot désigne la fête – bien chrétienne – de Noël. L’érudition des néo-païens est peut-être un peu hâtive.
[vii] C’est une réflexion intéressante que, sans me vanter, j’avais relevée dans ce roman (voir ici).

jeudi 2 février 2017

Pénélope guette

Personne, en France, à moins de vivre dans l’ascèse la plus complète et la plus admirable, n’aura échappé aux « révélations » concernant M. Fillon et les emplois fictifs qu’aurait occupés son épouse. J’ai déjà évoqué (ici) le peu d’enthousiasme que j’éprouve pour les propositions de M. Fillon, du moins pour ce que j’en sais, ainsi que la méfiance que m’inspirent les arguments dont il use pour les présenter ou les justifier. Puisque M. Fillon a revendiqué en matière de probité une conception exigeante de la fonction à laquelle il aspire, ces « révélations » devraient constituer pour moi une raison de plus de me méfier.
Cependant, j’ai des doutes. Point n’est besoin d’être initié aux secrets peu reluisants de la vie politique pour deviner que ces « révélations » tombent un peu trop à point nommé pour ne pas être le fruit de quelque coup monté contre M. Fillon. A ce que l’on sait, les affaires qui nous sont « révélées » ne dateraient pas d’hier après-midi. Elles étaient donc probablement connues depuis longtemps dans les milieux bien informés et quelques-uns ont dû attendre le moment approprié pour nous les apprendre. Le coup du dossier qu’on garde au cas où pour le Canard enchaîné est bien connu. Si ce qui nous est dévoilé ainsi n’est pas à l’honneur de M. Fillon[i] (ni de son épouse), le fait de le dévoiler maintenant et de la manière que l’on sait (par tranches chaque mercredi) n’est pas à l’honneur de ceux qui sont en train de le faire.
Pour la presse en général, peu importe que les faits soient avérés ou non (ils le semblent au moins en partie) et qu’ils soient légaux ou non (un avocat, Régis de Castelnau, peu « fillonniste » lui-même s’est étonné ici dans Causeur de la diligence de la justice dans cette subite et opportune affaire). Ce qui paraît compter pour nos amis les journalistes, c’est l’odeur alléchante de la viande fraîche et le bruit qu’ils vont pouvoir faire en la mastiquant et en la digérant. Ils auront comme d’habitude l’impression fugace d’être un peu ceux qui firent « tomber » Richard Nixon en 1974, donnant au passage à cette affaire le nom de Penelope-gate[ii], du prénom de Mme Fillon.
Qu’est-ce que le Penelope-gate ? Le portail de Pénélope ? Celui de quelque palais d’Ithaque ou des bords de la Sarthe, à moins que ce ne soit celui – rêvé – du palais de l’Elysée, rêve qui pourrait bien partir en fumée à cause des bourdes de M. et Mme Fillon ? Dans ce dernier cas, c’est en Espagne qu’il faudrait situer le palais de l’Elysée.
A moins qu’il s’agisse de dire que Pénélope guette ? Que guette-t-elle ? Le retour de son mari pour disperser de fâcheux et illégitimes prétendants ?
Mais revenons à des considérations plus sérieuses : cette affaire, outre qu’elle trouble l’image d’intégrité qu’entendait cultiver M. Fillon, trouble son discours. Comment l’écouter et en faire la nécessaire critique, avec tant de bruit ? Comment l’inciter à infléchir certaines des orientations qu’il revendique, lesquelles paraissent intenables[iii] ? Avec de telles incitations, M. Fillon aurait certes du pain sur la planche, obligé qu’il serait de revoir une partie de ses propositions. La tâche serait pour lui – et pour les Français – plus intéressante que celle qui consiste à restaurer son image.
Mais, dans tous les cas, nous savons bien que « faire, défaire et recommencer, c’est toujours travailler ». Voilà un proverbe que n’eût pas démenti une certaine Pénélope, il y a fort longtemps, avant de se remettre chaque matin devant sa tapisserie, en disant : « filons » !


[i] En résumé, nous découvrons, consternés, que M. Fillon est un politicien comme les autres, ce que nous aurions pu deviner depuis longtemps.
[ii] J’ai déjà évoqué ici cette détestable et ridicule habitude d’utiliser un peu à tout bout de champ le mot gate.
[iii] Voir à ce sujet un intéressant article de Guillaume de Prémare dans Permanences, ici (l’article est paru en décembre, donc avant ce lamentable vacarme).

vendredi 27 janvier 2017

Incantations et éructations

Si la politique m’intéresse, je tâche aussi souvent que possible de me rappeler qu’elle ne peut ni ne doit tout régler de nos vies. Je tendrais même à penser que ceux qui y voient la source de tout bien, de tout salut, en particulier dans quelque engagement partisan trop passionné (qu’il soit durable ou momentané) risquent de sombrer dans quelque religiosité dévoyée, voire dans l’idolâtrie. Gare, évidemment, aux déceptions.
Lorsque cette religiosité prend des formes un rien sommaires, qui ne vont pas sans une certaine religiosité, cela peut laisser perplexe, voire effrayé l’homme civilisé. Le spectacle électoral et post-électoral donné ces derniers temps aux Etats-Unis en est un bon exemple. Ainsi, la pauvreté des arguments de M. Trump, la nullité de ses discours et ses arrangements avec la vérité nous auront été servis à satiété ces derniers temps. Mais qu’en est-il de ses opposants dont on nous a dit qu’à l’occasion de son intronisation ils étaient des millions à manifester ? Au plat babil du mage Trump-qui-va-sauver-l’Amérique, ils opposent une expression non moins sommaire, non moins puérile, pas même de leur indignation mais de leur dégoût : pas bon Trump, tous en chœur, avec un bonnet de tricot rose à oreilles de chat sur la tête.
Le crétinisme hargneux qui semble avoir gagné les deux camps (encouragé par une forme toute américaine de manichéisme ?) pourrait bien être en partie le fruit d’une invasion des esprits par les modes d’expression qu’offrent les réseaux dits sociaux. Ce serait le triomphe de la pensée « touiteur », dénoncée par exemple ici par Patrice de Plunkett[i], citant une analyse de Roger Scruton. Il ne va cependant pas assez loin.
Pour décrire un certain type de désinformation, l’expression post-vérité est à la mode. Pourquoi pas, si ce n’est qu’elle est souvent utilisée par la presse qui pense comme il faut pour désigner les mêmes cibles : M. Trump, M. Poutine ou les partisans du Brexit… sans mentionner que leurs adversaires ont fait usage quelquefois de procédés tout aussi mensongers et grossiers. Le mensonge, puisqu’il vaut mieux désigner les choses par leur nom, est répandu dans tous les camps.
Il en va de même des « émotions » relayées par des touits fatalement peu nourris et peu subtils (cent quarante signes pour exposer ses idées, ses projets ou ses intentions, c’est un peu court, à moins de bénéficier d’un esprit de synthèse quasi-miraculeux). Ne serait-on pas après tout dans la post-pensée, voire dans la post-émotion ? Toutes ces réactions ressemblent plus à des réflexes conditionnés qu’à des émotions sincères. Les prises de positions ou les réactions à celles-ci, de la part des puissants ou des quelconques, dans la post-émotion, sont reléguées en-deçà de l’émotion. Elles finissent par ressembler à des tics nerveux[ii].
Si la sauvagerie du touit a gagné le monde entier, une vieille nation civilisée et littéraire comme la nôtre se doit, faute d’user toujours d’arguments de poids, de s’exprimer avec des phrases construites. Ainsi, alors que les Etats-Unis ont vu parvenir au pouvoir le milliardaire « anti-système » Trump, on nous vante en France le candidat « anti-système » Macron. Lequel est énarque, ancien banquier, ancien ministre, etc. Reconnaissons à M. Macron qu’il a sur M. Trump l’avantage, en bon Français, de donner l’impression d’un certain raffinement, d’une certaine culture : on nous le présente d’ailleurs souvent comme un « littéraire », trait qui même chez les moins lettrés de nos compatriotes est plutôt apprécié.
Ses partisans, et notamment les plus jeunes, auront été séduits par ces qualités, à n’en point douter, auxquelles il faut ajouter la jeunesse.
Ainsi, samedi dernier, alors que je faisais mon marché, je fus abordé par une bande de jeunes gens propres sur eux et capables de s’exprimer autrement que par borborygmes ou monosyllabes : « Bonjour, êtes-vous intéressé par Emmanuel Macron, le candidat qui fera entrer la France dans le XXIe siècle ? »
C’est plutôt joli, non ? J’ai goûté l’assurance de ces jeunes, exprimée par l’emploi du futur : « qui fera entrer… » Ajoutons que cette certitude est celle d’un avenir nécessairement radieux : qu’attendre de plus beau, de plus enviable que d’entrer dans le XXIe siècle ? Enfin, nous marcherons sur les chemins du progrès, nous serons même sans doute des leaders, nous serons modernes donc heureux, tout cela grâce à un homme neuf suivi par la jeunesse !
Tant attendre d’un seul homme… Si l’expression est plus policée et articulée que quelques touitesques éructations trumpiennes, elle n’en relève pas moins de cette religiosité dévoyée que je vois dans l’exaltation partisane. Reste à savoir si l’homme du moment est considéré par ces naïfs engagés comme un dieu ou comme un prophète (et par ses ennemis comme un démon ou un sectateur du mal). Mais dans tous les cas ces naïvetés confinent à l’idolâtrie.
(Quant aux jeunes macroniens, ils eurent peu de succès avec moi : je m’étais levé tard et il y avait la queue chez le boucher, sans parler du marchand de fruits et légumes. Je passai donc mon chemin d’un air hébété qui me sied fort bien.)
 

[i] Qui, au passage, met en évidence ce sur quoi portent ou ne portent pas les protestations plus ou moins spontanées contre M. Trump.
[ii] Relevons un intéressant article dans Phillitt, où la manie du touit est comparée au syndrome de Gilles de la Tourette.

samedi 21 janvier 2017

Un bref (et royal) testament


L’an dernier, pour le 21 janvier, j’avais évoqué le témoignage, tiré de la biographie de Louis XVI écrite par Jean-Christian Petitfils, de son bourreau (voir ici). La même biographie nous livre aussi les dernières paroles de ce roi sur l’échafaud, prononcées « hâtivement » mais « d’une voix forte » :
« Je meurs innocent de tous les crimes qu’on m’impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort et prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne tombe jamais sur la France. »
Peut-être suis-je un peu ignare, mais je sais peu d’acteurs politiques qui, au moment de connaître une mort violente, ont connu une inspiration aussi noble.

jeudi 12 janvier 2017

Ils sont devenus flous !

Un tel titre pourrait laisser croire que votre serviteur a, cette fois, définitivement lâché la rampe. Il n’en est rien. Puisque je ne fais pas mienne la devise du regretté Michel Déon (« les carottes sont cuites »), il ne saurait être question de m’enivrer de quelque brouillard morose…
Proverbe de saison (1)
« Noël au Macron, Pâques au Fillon », me soufflait l’autre jour un ami, que je tiens à remercier pour ce bon mot. Qui sait s’il n’a pas sa part de vérité ?
Aurait-on assisté à un « moment Macron » fin 2016 ? En quelque sorte, la révélation de la stature d’un candidat anti-système qui serait passé par quelque banque d’affaires puis par l’Elysée (en tant que conseiller) et le ministère de l’économie. La presse s’engoue encore un peu pour le jeune phénomène et ses apparents succès. Mais qui peut dire qu’en avril…
M. Fillon pourrait bien, lui aussi, souffrir d’un embrasement trop subit. On ne l’entendait plus. Or il lui fallait bien, après ses premiers succès, faire parler de lui. D’autant que certains paraissent redouter ses intentions en matière économique ou sociale, qualifiées ici et là de thatchériennes. Allons, allons… M. Fillon tient à nous rassurer : « je suis gaulliste, et de surcroît chrétien ».
Que l’on puisse se dire gaulliste (ou antigaulliste) en 2017 laisse songeur, mais bon, pourquoi pas. « De surcroît chrétien », en revanche, peut provoquer la perplexité. Naïvement, ne pourrait-on pas penser que c’est « le reste » (y compris, pourquoi pas, une manière de « gaullisme social » qui viendrait de surcroît à un chrétien ? Et qui peut oser dire : « je suis chrétien » ? Pour ma part, je veux bien professer qu’avec l’aide de Dieu j’essaie de l’être…
Mais si, en matière sociale, le christianisme de M. Fillon a les mêmes effets que ceux qu’il a en ce qui concerne l’avortement, il est permis de ne pas se sentir entièrement rassuré.
Proverbe de saison (2)
Le vrai proverbe, chacun le connaît : « Noël au balcon, Pâques au tison ». Comme tous les proverbes, il vaut ce qu’il vaut. Mais s’il se vérifie, nous risquons de fêter Pâques avec de joyeux frissons. Cependant, la presse nous informe d’une descente en Europe centrale d’air froid venu de Scandinavie. De Scandinavie, rendez-vous compte ! Rien que le nom fait grelotter, à se demander comment font les millions de Scandinaves pour encaisser pareils frimas à peu près tous les ans. Cela donne en tout cas de fort belles images de neige et de gel, ainsi que des relevés de températures assortis de points d’exclamation.
Mais n’en faisons pas un plat : cela se nomme l’hiver. Nous en avons déjà vu de tels par le passé et nous en verrons sans doute d’autres. Encore que cela se fasse de plus en plus rare à Paris.
On signale aussi, en même temps que les dures beautés de l’hiver, des morts de froid dans les rues et les campagnes : des vagabonds, des réfugiés… Il est bon, certes, d’avoir une pensée et, mieux, un geste, pour eux. Mais le reste de l’année ? On aurait tort de s’imaginer que la misère se limite à l’hiver. Elle sévit aussi par beau temps.
Paris, étant plus une ville d’Europe occidentale que d’Europe centrale, est pour l’instant relativement épargnée par ce temps hivernal qui s’abat sur notre vieux continent en plein hiver. Le chaud et le froid alternent. Peut-être ces variations ont-elles quelque influence sur les humeurs des hommes en vue.
Belle alliance populaire
Le mot humeur est à prendre ici au sens figuré. Il ne s’agit point des sécrétions peu appétissantes qui ne demandent qu’à déborder de nos nez par temps froid. Pour revenir à nos chers politiciens, penchons-nous à notre gauche.
A gauche comme à droite, on fait désormais dans le yéyé : il faut des primaires. La chose n’est d’ailleurs pas nouvelle à gauche, puisque c’est à ce magnifique outil démocratique que nous devons d’avoir depuis bientôt cinq ans M. Hollande pour président de la république. La gauche bourgeoise ne pouvant se contenter du nom de Parti Socialiste, elle entend s’élargir sous celui de Belle Alliance Populaire. Un peu comme si le Front National troquait Rassemblement Bleu Marine contre Chaleureuse Union Patriotique, comme si EELV lançait sa campagne sous le nom des Gentils Jardiniers, ou comme si Les Républicains™ avaient fait leur primaire sous le nom du Réjouissant Rassemblement
En ce qui concerne la gauche, nous avons appris que M. Valls, qui a changé (tropisme secrètement sarkozyque ?), serait désormais disposé, s’il devenait président, à retirer l’alinéa 3 de l’article 49 de notre constitution. Cela a fait rire, évidemment. Faisons-lui cette suggestion s’il parvient à se faire élire : cette révision constitutionnelle devant sans doute passer par un vote au parlement, M. Valls, s’il rencontre quelque opposition, pourra faire usage, une dernière fois, dudit alinéa. Ne serait-ce pas une belle preuve d’humour de sa part ?
Le même M. Valls n’a semble-t-il pas apprécié que M. Fillon se dise chrétien ; à l’en croire, M. Fillon aurait « défini son projet comme catholique ». On aimerait bien, mais… En tout cas, que l’on n’aille pas dire de M. Valls qu’il n’est pas un défenseur acharné de la laïcité[i], ah mais !
Un qui n’entend pas abuser de la laïcité, c’est M. Peillon. Il faut bien se différencier de M. Valls. Ses propos à ce sujet valent leur pesant de ce que vous voudrez : « Si certains veulent utiliser la laïcité, ça a déjà été fait dans le passé, contre certaines catégories de populations, c’était il y a quarante ans les juifs à qui on mettait des étoiles jaunes, c’est aujourd’hui un certain nombre de nos compatriotes musulmans qu’on amalgame d’ailleurs souvent avec les islamistes radicaux, c’est intolérable. » Cette citation se suffit à elle-même ; point n’est besoin de commenter pareil tissu d’absurdités sur des pages ; c’est en quelque sorte un « sans faute » dans le n’importe quoi. Contentons-nous d’une hypothèse : pris par le temps, M. Peillon (par ailleurs professeur de philosophie) fait écrire ses discours par M. Cambadélis.
(Moment de contrition)
« Si nous voulons progresser dans les pratiques démocratiques, nous devons promouvoir l’exercice du droit de vote en promouvant dans la société un véritable débat qui échappe aux postures, aux "petites phrases" et aux ambitions personnelles. » (Conseil permanent de la Conférence des Evêques de France : 2017, année électorale. Quelques éléments de réflexion)
Comme j’aimerais ne plus plaisanter sur nos politiciens ! Peut-être devrions-nous tous cesser de le faire. Et les politiciens pourraient-ils avoir l’amabilité d’éviter de nous tenter ?
Idioties internationales
Saisi donc par la contrition et en guise de pénitence, je me garderai de me gausser de nos amis les Américains, persuadés pour quelques-uns que l’élection de M. Trump est le fruit d’un complot moscoutaire. Je me contenterai de trouver cela délicieusement rétro, sans être d’ailleurs un admirateur de M. Trump ; je regrette même que l’on ignore quelles eussent été les récriminations de celui-ci si le résultat de l’élection présidentielle américaine avait été différent. Mais il suffit.


[i] Influence maçonnique, diront les plus soupçonneux, qui voient cette influence jusque dans le nom de certaines de nos nouvelles régions, comme Grand Est

jeudi 5 janvier 2017

Adieu à Michel Déon

La mort a bien des inconvénients. Si elle surprend une personne jeune, au sommet de ses talents, que l’on connaisse cette personne ou qu’on l’admire pour ces talents, on crie à l’injustice. Si elle s’en vient réclamer son tribut à un vieillard – connu ou admiré de même – on est un peu déçu : on avait fini par le croire immortel, ce vieillard. Pourtant, qui que nous soyons, il nous faut un jour quitter ce monde, en ayant si possible plié et rangé proprement nos affaires.
Immortel, on eût pu croire que Michel Déon l’était devenu. Pourtant, il a dû finir par quitter les lieux le 28 décembre, à l’âge de 97 ans. Bien qu’il fût « immortel », selon l’usage bizarre qui qualifie de la sorte les académiciens. Il rejoint ainsi son confrère, ami et correspondant Félicien Marceau, décédé en mars 2012, l’année de ses 99 ans[i]. Il est vrai que les deux messieurs, avec quelques autres, mettaient plus de sel que de poivre dans les salades vertes du quai Conti.
L’annonce du décès de Michel Déon a été l’occasion pour nos amis les journalistes de déballer les vieux clichés : dernière chevauchée du « vieux Hussard » (auteur, il est vrai, des Poneys sauvages et de Cavalier, passe ton chemin), amour des îles, de la Grèce à l’Irlande…
Sur l’enrôlement de Michel Déon parmi les Hussards, rappelons ce qu’en avait dit en substance son ami Antoine Blondin peu avant sa mort dans un entretien télévisé : « L’article de Bernard Frank paru en 1952 dans Les Temps modernes, Grognards et hussards, ne mentionne que trois noms : ceux de Roger Nimier et de Jacques Laurent, ainsi que le mien. Roger est mort en 1962, Jacques Laurent est à l’Académie, ce qui fait de moi le seul survivant. » Blondin, toujours lui, donne une version légèrement différente de cette boutade dans ses entretiens avec Pierre Assouline (Le flâneur de la rive gauche), suivie d’une autre sur l’inclusion ou non par lui-même de Déon parmi les Hussards. Mais, quoi qu’il en soit, il a raison quant aux noms cités dans l’article de Bernard Frank. Ce qui permettra de ressortir une autre vieille scie : « ils étaient quatre, comme les trois mousquetaires ». Retenons toutefois les « quatre cartes-préfaces » écrites pour Les étonnements de Guillaume Francoeur, d’André Fraigneau, par Nimier, Laurent, Blondin et Déon.
Mais laissons là ces propos de petite histoire littéraire et d’immortalité (relative, on sait à quoi s’en tenir au moins depuis Les quarante médaillons de l’Académie, de Barbey d’Aurevilly, qui remontent à 1863). Ils nous masquent l’œuvre.
Pour être franc, celle-ci est inégale. Ceux qui voudront la découvrir auront tout intérêt à ne pas commencer par les premiers romans de Déon. Ils ont quelque chose de remâché, d’uniforme dans le ton sombre (surtout Les gens de la nuit et Les trompeuses espérances ; Je ne veux jamais l’oublier est plus nuancé, et le héros y prend de belles rincées avec ses amis Guillaume et Antoine[ii]). Ils se précipiteront en revanche sur ses écrits ultérieurs : en prenant le large (pour Spetsai ou pour Tynagh), Déon a appris à respirer. Ce qui donne ses Pages grecques (Le balcon de Spetsai, Le rendez-vous de Patmos, Spetsai revisité), puis Les poneys sauvages et Un taxi mauve : les éclopés du XXe siècle, jeunes ou vieux, aventuriers essoufflés, espions, collabos, résistants, « soldats perdus » ou hippies exténués, y lèchent leurs plaies. Avec encore un peu d’âge viendront le recul, donc l’humour et le picaresque (plutôt que la gaieté) dans Le jeune homme vert et Les vingt ans du jeune homme vert : au lieu de se lamenter (magnifiquement, du reste), les éclopés de l’histoire sourient de leurs déboires[iii]. Ces lectures seront couronnées (à notre humble avis) par le chef-d’œuvre de virtuosité presque gratuite, voire d’art pour l’art, qu’est Un déjeuner de soleil[iv].
Les néophytes (qui ne le sont plus) penseront qu’à ce degré de connaissance de l’œuvre de Michel Déon, il sera temps d’aller voir ses romans de jeunesse. Pourquoi pas, mais il leur est conseillé de jeter un peu plus qu’un œil aux souvenirs du vieux maître dans Mes arches de Noé et Bagages pour Vancouver. Ils y apprendront, entre mille autres choses, comment Déon ne fut pas l’auteur des mémoires de Gabrielle Chanel, mais écrivit ceux de Salvador Dali. Et qu’il avait pour devise « les carottes sont cuites », devise que nous réprouvons, préférant celle d’Antoine Blondin : « remettez-nous ça ! ».


[i] Cf. De Marceau à Déon, de Michel à Félicien, correspondance (1955-2005) parue en 2011 chez Gallimard.
[ii] Décalques d’André Fraigneau et d’Antoine Blondin.
[iii] Et rendent justice aux Contrerimes de Paul-Jean Toulet.
[iv] Où le vieil académicien réac mentionne le nom de Thomas Pynchon !

vendredi 30 décembre 2016

Journées de lecture (dans la « France catholique »)

Après avoir souhaité un joyeux Noël à tous mes lecteurs (voilà, c’est fait), quels vœux faire pour l’année à venir ? Rien de précis, mais évidemment beaucoup de bien ; de l’espérance, peut-être. Pour tous et pour chacun. A travers quelques lectures, peut-être ?
Dans un monde qui change…
Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique est le long titre d’une brève brochure (70 pages environ) émanant du Conseil permanent de la Conférence des Evêques de France, parue cet automne. « Si nous parlons aujourd’hui, c’est parce que nous aimons notre pays, et que nous sommes préoccupés par la situation ». Qui ne partagerait ces sentiments ?
Dans ce texte, aussi riche qu’il est court, nos évêques livrent leurs observations, leurs inquiétudes et leurs suggestions sur de nombreux aspects de la vie de notre pays : le politique (avant la politique), mais aussi les impasses et les possibilités d’ordre social, économique, éducatif et culturel (y compris en ce qui concerne l’identité nationale).
On pourrait dire de cette brochure qu’elle est pour tous, en ce qu’elle entend poser des problèmes d’ordre collectif. On espère à ce titre que nos joyeux politiciens l’auront lue attentivement : ils ont beaucoup à y apprendre. Et nous ? Eh bien, nous aussi. Car « chacun, à son niveau, est responsable de la vie et de l’avenir de notre société » (p. 70), et « retrouver la vraie nature du politique et sa nécessité pour une vie ensemble suppose de s’y disposer, de le choisir, de le permettre. Cela ne tombera pas du ciel ou par l’arrivée au pouvoir d’une personnalité providentielle. C’est le travail et la responsabilité de tous » (pp 65-66).
Certains puristes (dont votre serviteur) ont tiqué à la lecture de quelques locutions peu dignes, nous a-t-il semblé, de nos évêques et de la qualité de leurs réflexions : vivre ensemble, contrat social ou faire sens. Concessions à la mode, imprégnation inconsciente, urgence ? Allez savoir. Ces défauts (pardonnés, donc, vu l’intérêt du texte) sont moins présents dans un texte fourni en annexe, qui est de juin 2016 : 2017, année électorale – Quelques éléments de réflexion. Il n’est besoin que d’en citer le dernier paragraphe pour en souligner l’utilité :
« Pour celles et ceux qui ont foi en Dieu et qui vivent dans la communion au Christ, les difficultés que nous rencontrons ne sont pas un appel au renoncement. Au contraire, elles nous acculent à investir toutes nos capacités pour construire une société plus juste et plus respectueuse de chacun. Cela s’appelle l’espérance. »
Les grandes figures catholiques de la France (François Huguenin)
Toujours cet automne est paru ce livre (aux éditions Perrin), qui passionnera les amateurs d’histoire et de portraits aussi succincts qu’équilibrés. On regrettera dans l’introduction les mêmes défauts que ceux relevés dans le texte de nos évêques. De grâce, un peu moins d’urgence ! Le calme permet de mieux choisir son vocabulaire.
A propos de l’introduction de cet ouvrage, un passage peut provoquer des interrogations : « Catholiques en effet, et non pas chrétiennes ». Tirée de son contexte avec malhonnêteté (ce que je suis en train de feindre de faire), cette phrase est redoutable. Il vaut mieux donc préciser, comme le fait l’auteur, que « la France est tout simplement, depuis son ébauche que l’on datera de Clovis et sa création qui est le fait des Capétiens, un pays catholique », en ce que « l’histoire de France est marquée par le catholicisme, jusqu’à se confondre avec lui ou à tout le moins être irriguée par lui, jusqu’au XXe siècle ».
Quinze « figures » nous sont ainsi dépeintes, de Clovis à Charles de Gaulle, en passant par saint Bernard de Clairvaux, saint Louis, sainte Jeanne d’Arc, saint Vincent de Paul ou sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Ces quelques figures de saints, plus que des motifs de fierté (ah ! ils étaient Français, comme nous !), sont à considérer comme des phares, des exemples, des sources d’espérance ou au moins d’admiration. La présence de Blaise Pascal dans cette galerie ne dépare pas.
Celle de personnages plus éminemment politiques, tels Philippe le Bel, Henri IV, Louis XIV ou Charles de Gaulle, surprend quelque peu. Les aspects peu chrétiens de ces personnalités ne nous sont pas cachés, et c’est fort bien. Il ne s’agit pas pour François Huguenin d’en faire des saints. Par exemple, la dureté dont put faire preuve de Gaulle, notamment envers les Harkis à l’issue de la guerre d’Algérie, ne fournit guère un témoignage de hautes vertus catholiques ! Cela doit être posé sans nier la grandeur (publique ou privée) de l’homme et sans se permettre (ni de notre part ni de celle de l’auteur) de douter de sa foi. A ce titre, son amour et son attention pour sa fille sont fort justement rappelés et sont à son honneur. L’homme savait se comporter en catholique – et simplement en chrétien – en privé. Mais en tant que personnage historique ? Accordons-lui d’avoir su faire preuve d’espérance dès 1940, ce qui n’était pas rien.
Cette gêne devant certains choix m’incite à faire une suggestion à François Huguenin : n’eût-il mieux pas valu donner comme titre à ce livre : Les grandes figures de la France catholique ?
Si je ne peux pas marcher, je courrai ! (Axelle Huber)
La France catholique, dans ce sens, est une notion qui appartient donc plutôt au passé. Elle subsiste cependant dans quelques îlots constitués souvent par d’aimables familles sans problèmes apparents. Ces buttes-témoins, pourrait-on dire, font les frais de nombreux clichés et caricatures sans toujours être innocentes de ce côté-là (vous savez bien, les « bourgeois-cathos »).
On a tort de se moquer de tels milieux. Il s’y produit parfois de douloureux miracles, révélateurs de profondes vertus chrétiennes qui en se manifestant nous rappellent qu’elles ne sont pas de vains mots ni des habitudes sociales.
Ainsi, tout souriait à la famille Huber : une certaine aisance matérielle, quatre enfants pétillants, deux parents aimants. On y est catholique pratiquant, cela va de soi. Léonard, le père, a de plus ce qu’il faut de nonchalance et de drôlerie pour être tout à fait charmant.
Or voici qu’un jour il est pris d’une étrange gêne et de quelques fourmillements. Ce ne sont que les premiers signes de la maladie de Charcot (ou sclérose latérale amyotrophique), qui l’emportera quatre ans plus tard. Ce douloureux cheminement est raconté dans Si je ne peux pas marcher, je courrai !, écrit par son épouse Axelle[i].
Le lecteur y trouvera, outre le souvenir d’un être admirable et de ses souffrances, l’illustration des vertus de foi, d’espérance et de charité, vécues dans la chair. La foi, dans l’acceptation confiante de l’épreuve ; l’espérance, quand l’espoir de guérison peu à peu s’éloigne, de « conserver la grâce du présent »[ii] ; quant à la charité, il s’agit de celle, de la part de l’entourage de Léonard, de l’aimer tel qu’il est, de l’aider, de le servir, et de la part de Léonard, qui a « endossé l’habit du pauvre », d’accepter cet habit et les attentions qu’il reçoit désormais. La charité résonne dans ce livre, comme elle a dû résonner entre Léonard et son épouse, entre eux et leurs proches aussi.
Trois écueils étaient à redouter pour un tel livre : une longue lamentation désordonnée, une accumulation de sucreries sulpiciennes, ou celle de grandiloquences apocalyptico-pontifiantes. Force est de constater, Dieu merci, qu’ils ont tous trois été évités, grâce notamment à une langue sobre et à une grande lucidité. Ajoutons à cela que chaque chapitre est précédé d’une citation tirée fort à propos de l’œuvre de Bernanos pour dire que l’on ne pouvait espérer plus beau témoignage.


[i] Et disponible aux éditions Mame.
[ii] « Si je ne peux plus marcher, eh bien je courrai », dit un jour Léonard. Plus tard, comme la maladie progressait jusqu’à le gêner dans la parole, il ajouta : « Si je ne peux pas parler, eh bien, je chanterai ». Si ce n’est pas de l’espérance…

vendredi 23 décembre 2016

« Sur les chemins noirs » (Sylvain Tesson)

Sylvain Tesson est en marche. Vraiment. C’est à pied, et non à bord d’un « car Macron », qu’il a décidé de traverser la France. Lui qui avait bravé les forêts sibériennes ou refait en side-car le trajet de Napoléon de Moscou à Paris[i], le voilà revenu d’une plongée dans des paysages apparemment plus familiers, ceux de la France la plus profonde, dont il nous livre le récit dans Sur les chemins noirs. Ce voyage est la réalisation d’un vœu fait pendant la convalescence qui a suivi un accident aussi grave que bête. Et puis, en guise de rééducation, mot qu’il estime tiré d’un « vocabulaire d’agents du Politburo », il allait de soi que Sylvain Tesson préférât « demander aux chemins ce que les tapis roulants étaient censés [lui] rendre : des forces ».
Il faut s’entendre sur la notion de France la plus profonde, dont les paysages ne nous sont peut-être pas si familiers que cela. Il ne s’agit pas de se gausser, ni, inversement, de s’en émerveiller, de mœurs paysannes miraculeusement préservées ou indécrottablement figées, selon le point de vue. Pourtant, l’ambition de Sylvain Tesson était bien d’aborder « une géographie de traverse », « une France ombreuse protégée du vacarme, épargnée par l’aménagement, qui est la pollution du mystère ». Certes, cette « France ombreuse », il la trouvera. Mais ce sera par les « chemins cachés, bordés de haies, par les sous-bois de ronces et les pistes à ornières reliant les villages abandonnés » : les campagnes sont devenues un désert. Non pas le désert de l’hyperruralité déploré par quelques technocrates, mais celui d’un monde vidé d’une population que les illusions de la modernité ont attirée vers une vie apparemment plus facile. Ici et là, il verra, entre la Provence et le Limousin, quelques Anglais ou Hollandais venus s’installer au moins pour la belle saison.
Si cette traversée est celle d’un désert, elle n’interdit pas quelques rencontres : une bergère près de Tende, quelques marcheurs ou de vieux paysans du Massif Central, un vieux couple simple et hospitalier du côté de Laval… Ou encore des gendarmes inquiets de voir marcher un homme seul, et même des chasseurs reprochant à notre marcheur de ne pas avoir de tenue fluo pour éviter de se faire tirer dessus par eux. Cette dernière rencontre est l’occasion d’un beau morceau d’ironie de la part d’un compagnon d’étape.
Car, outre les rencontres que le hasard ou la Providence met sur les pas de Sylvain Tesson, ce voyage est fait en compagnie de quelques amis venus marches avec lui le temps d’une ou deux étapes.
Parmi ces amis se trouve le photographe Thomas Goisque (nom connu des lecteurs de Berezina), à qui l’on doit la photographie ornant le bandeau du livre : assis sur un tronc d’arbre couché, massif et tortueux, au milieu des feuillages et des rochers moussus, Sylvain Tesson, de profil, joue de la flûte. Il n’est pas rasé, porte un chapeau cabossé, de forts brodequins et une pèlerine, qu’on imagine de drap solide, recouvrant un épais sac à dos. Le costume, comme on le voit, n’est pas très fluo : il est intemporel ; en cette « France ombreuse », on pourrait être aussi bien en 1415 qu’en 2015. L’image a presque la délicatesse de quelque magnifique et paisible peinture chinoise. Elle rend bien le ton, et même la langue dans laquelle Sur les chemins noirs est écrit : classique et soutenue sans que l’on sente l’effort ; parfaite pour épouser le rythme de la marche qui en deux mois et demi mène de Tende au nez de Jobourg, en passant par le Mercantour, le Comtat Venaissin, les Cévennes, l’Aubrac, le Cantal et le Limousin, avant de descendre vers la Touraine puis, à travers quelques bocages, vers le littoral du Cotentin. La lenteur de la marche donne une continuité à la traversée de ces pays, continuité qui rend sensibles les variations du relief, des climats, de la végétation, et parfois aussi des gens…
Puisque nous voilà au bout, observons que le sud du Cotentin est l’occasion d’évoquer le souvenir flamboyant de Barbey d’Aurevilly, à travers celui du Chevalier des Touches, après un éloge politique du bocage : « Oh ! comme il eût été salvateur d’opposer une "théorie politique du bocage" aux convulsions du monde. On se serait inspiré du génie de la haie. Elle séparait sans emmurer, délimitait sans opacifier, protégeait sans repousser. L’air y passait, l’oiseau y nichait, le fruit y poussait. On pouvait la franchir mais elle arrêtait le glissement de terrain. »
Décidément, si Sylvain Tesson est en marche, ce n’est pas au pas de M. Macron. Et cela n’est pas pour nous déplaire.


[i] Voyage narré dans Berezina (voir ici).

jeudi 15 décembre 2016

Le sociétalisme réel

Pour revenir, comme promis, sur mon billet précédent, force m’est d’avouer qu’il est une objection, et une seule, que je veux bien entendre, aux considérations que j’y ai exposées : il est bien joli d’être « pro-vie » ou je ne sais quelle autre appellation, mais que proposer aux femmes qui, se découvrant enceintes, éprouvent pour diverses raisons une détresse telles qu’elles puissent envisager un avortement ? Des réponses existent déjà, d’autres, plus ambitieuses, peuvent être imaginées. Mais avant d’y venir, je m’autoriserai quelques observations.
Sur quoi le poussif quinquennat de M. Hollande s’est-il ouvert et sur quoi, le jour même où cet oubliable présidenticule annonçait qu’il ne souhaitait pas renouveler son mandat, s’est-il symboliquement refermé ? Sur des mesures qualifiées de sociétales. Pour commencer, le « mariage » dit pour tous, sur lequel je ne reviendrai pas aujourd’hui, qui a usé des semelles de manifestants (dont celles de votre serviteur) et fait couler presque autant d’encre que d’aérosol lacrymogène. Pour finir, cette absurde loi sur le « délit d’entrave numérique à l’IVG ». Il y a lieu de s’interroger sur l’insistance avec laquelle M. Hollande, ses ministres et quelques élus de la majorité ont voulu imposer ces lois. Une explication possible, que je trouve assez convaincante, est que, faute d’avoir pris des mesures de justice sociale, le président, son gouvernement et sa majorité avaient besoin d’avoir l’air de gauche en manifestant en permanence leur progressisme. Faute de socialisme, on nous servit le sociétalisme[i]. Une manière, en somme, d’incarner à peu de frais le progrès, le mouvement, de se sentir autorisé à tancer quiconque n’est pas d’accord. Et, faute d’avoir pour ennemi « la finance »[ii], les sociétalistes prirent pour ennemis les « conservateurs » ou les « réacs », de la Manif pour tous aux opposants à l’avortement. Sur ces ennemis, il fut permis de déverser toutes les insultes imaginables, fruit le plus souvent de clichés éculés et de fantasmes rances.
Ne nous plaignons pas cependant. La gauche a fait des progrès dans le traitement des ennemis qu’elle se désigne de temps en temps afin de conserver un semblant d’identité. Songeons qu’en 1792 les Girondins ne trouvèrent rien de mieux que de déclarer la guerre au reste de l’Europe, afin de pouvoir aussitôt déclarer la Patrie en danger. Puis les Montagnards enchaînèrent avec les massacres de Vendée et la Terreur. Il est à noter, au sujet de la Vendée, que c’est Gracchus Babeuf, précurseur en quelque sorte des communistes, qui forgea pour dénoncer ces massacres le néologisme populicide. Dieu merci, peu de progressistes – ou sociétalistes – ont désiré notre mort ces derniers temps.
Sans la comparer à celle de Babeuf, ce qui serait un peu dur, observons qu’une belle voix s’est fait entendre à gauche, avec une éloquence simple et juste, aussi bien contre le « mariage » dit pour tous que contre le « délit d’entrave numérique à l’IVG » : celle de M. Bruno Nestor Azerot, député de la Martinique. Il ne faut donc pas mettre toute la gauche dans le même sac, puisqu’elle compte parmi ses élus et ses militants des personnes plus préoccupées de questions sociales que de postures sociétales.
Cela posé, revenons à notre question : qu’offrir à des femmes tentées par l’avortement, ainsi qu’aux enfants qu’elles portent ? Une aide, bien entendu, autant matérielle que morale. Des associations existent déjà pour proposer cette aide. Pourquoi ne pas imaginer le même genre de service de la part de la collectivité ? Ce serait d’ailleurs un meilleur emploi de l’argent public que le remboursement d’avortements. Mais je doute que cela soit la volonté de quelque tendance politique que ce soit. La gauche sociétaliste et ses faux adversaires de droite – libéraux le plus souvent – n’en voudraient pas. La première parce que cela serait « réac » et les seconds parce que cela coûterait de l’argent et du dévouement à autrui. Cette dernière raison, plus crue, est sans doute celle qui se cache derrière la première. Une preuve ? Eh bien, la loi sur le « délit d’entrave numérique à l’IVG » vise précisément les sites internet où sont recommandées les associations proposant cette aide.
Certains esprits mal avisés évoquent parfois des « avortements de confort ». Je ne crois pas qu’un avortement puisse être confortable pour une femme[iii]. En revanche, il peut être confortable pour ceux qui la pousseront à le subir : fais-toi avorter et débrouille-toi avec ça, ma fille ; ne nous embête pas avec tes inquiétudes ; ne nous oblige pas, ne nous lie pas par un service que nous pourrions devoir te rendre ; devoir ? Nous ne voulons pas entendre ce mot. Ils appelleront cela, les hypocrites, la libération de la femme[iv].
Certains élus de gauche affirment avoir reçu d’un exorciste[v] du diocèse de Fréjus-Toulon[vi] une lettre les mettant en garde contre les feux de l’Enfer, lequel les guetterait s’ils votaient pour cette loi de « délit d’entrave numérique à l’IVG ». « Même pas peur », auraient répondus quelques-uns d’entre eux, avec le cran imbécile auquel on reconnaît la libre-pensée depuis au moins cent cinquante ans[vii]. Ils ont tort. Ils ne savent pas de quoi ils parlent.
Car nous savons désormais que la devise du sociétalisme réel est : « non serviam »[viii]. Il n’est jamais trop tard pour la rejeter.


[i] Cela est fort bien expliqué ici ou par P. de Plunkett.
[ii] M. Hollande n’eut en somme « la finance » pour ennemi que le temps d’un discours électoral…
[iii] Sauf aux dires de quelques féministes hypnotisées par leur militantisme qui prétendent que ce n’est qu’une formalité, un acte médical comme les autres, etc.
[iv] On trouvera de plus amples développements à ce sujet ici, dans le Samaritain.
[v] Mot qui ne paraît jamais sans guillemets dans la presse qui se dit sérieuse.
[vi] Diocèse connu des journalistes pour son évêque, le « très conservateur » Mgr Rey (voir ici).
[vii] Un peu plus même, si l’on songe à cette vieille pie de Homais.
[viii] Certains crurent à tort, dans la Tchécoslovaquie des années 1960, à la possibilité d’un « socialisme à visage humain ». Celui du sociétalisme paraît d’emblée plus grimaçant.